Fusion nucléaire : l’Europe doit préparer l’après ITER, prévient l'Académie des technologies - Sfen

Fusion nucléaire : l’Europe doit préparer l’après ITER, prévient l’Académie des technologies

Publié le 5 octobre 2026
Illustration tokamak fusion nucléaire

La course mondiale à la fusion nucléaire change de rythme. États et acteurs privés multiplient les initiatives, mais plusieurs verrous technologiques séparent encore les avancées scientifiques d’une véritable centrale à fusion. Dans un avis publié le 9 septembre 2026, l’Académie des technologies appelle la France et l’Europe à préparer dès maintenant l’après ITER. Au cœur de ses recommandations : le développement d’une source volumétrique de neutrons.

La fusion nucléaire pourrait-elle un jour contribuer à la production d’électricité décarbonée ? Sa faisabilité technique et économique à l’échelle industrielle reste encore à démontrer. Pour autant, le paysage de la fusion évolue rapidement. Les programmes se multiplient, les investissements privés progressent et plusieurs pays affichent désormais des ambitions industrielles. Selon le nouveau rapport de l’Académie des technologies, ces développements se poursuivront, que la France y participe ou non. L’enjeu est donc de déterminer comment la France et l’Europe peuvent rester dans cette course technologique. Cette course vers l’industrialisation ne remet pas en cause le rôle central d’ITER, étape incontournable sur la voie de futures centrales à fusion.

ITER, le grand jalon scientifique de la fusion

En construction à Cadarache, ITER réunit notamment la Chine, l’Union européenne, l’Inde, le Japon, la Corée, la Russie et les États-Unis pour démontrer à grande échelle la faisabilité scientifique et technologique de la fusion par confinement magnétique. « ITER demeure la référence scientifique et technique mondiale de la fusion nucléaire par confinement magnétique », rappelle l’Académie des technologies. Il doit notamment maîtriser les conditions permettant d’entretenir les réactions de fusion au sein du plasma et préciser les régimes de fonctionnement de futures machines.

D’autres installations contribuent déjà à préparer ITER. Le tokamak WEST du CEA, utilisé notamment comme banc d’essai pour la future machine, a ainsi maintenu en 2025 un plasma pendant plus de 22 minutes, avec à la clef un record mondial. Mais maîtriser durablement un plasma n’est pas encore savoir produire de l’électricité par fusion : pour l’Académie, ITER est une condition nécessaire, mais non suffisante à l’émergence de centrales à fusion.

Des verrous technologiques au-delà de la maîtrise du plasma

Pour passer de l’expérience scientifique à une future centrale fonctionnant sur plusieurs décennies, cinq défis technologiques majeurs restent à relever : la résistance des matériaux aux flux neutroniques intenses, la tenue des composants soumis à des flux thermiques extrêmes, la gestion du cycle du tritium (production, extraction, sûreté), la maintenance à distance dans un environnement fortement irradiant et, enfin, la récupération de l’énergie de fusion et sa conversion performante en électricité. Ces verrous technologiques, communs à la plupart des voies de fusion deutérium-tritium, qu’elles reposent sur un confinement magnétique ou inertiel, ne pourront pas être pleinement levés par ITER.

Une source de neutrons haute-énergie pour préparer l’industrialisation

Pour franchir cette étape, l’Académie propose de travailler dès maintenant au développement d’une Volumetric Neutron Source (VNS). Cette infrastructure, dédiée à la production contrôlée et intense de neutrons de haute-énergie*, permettrait de soumettre matériaux et composants à des conditions représentatives d’une future centrale afin de qualifier les briques technologiques encore manquantes. Son rôle serait comparable à celui des réacteurs d’irradiation et des boucles d’essais dans le domaine de la fission.

Il ne s’agirait donc pas de construire un nouvel ITER, mais de le compléter par un outil spécifiquement destiné à préparer l’industrialisation. Un enjeu stratégique alors que la Chine s’est déjà engagée dans la réalisation d’une installation de ce type.

La préparation du prochain programme-cadre 2028-2032 d’Euratom, qui coordonne à l’échelle européenne la recherche sur la fusion nucléaire et le cofinancement des infrastructures associées, offre à l’écosystème européen de la fusion une fenêtre d’opportunité : une VNS pourrait y trouver sa place, à travers une coopération associant acteurs publics et privés européens, le Royaume-Uni et éventuellement d’autres partenaires.

De la coopération scientifique à la course industrielle

Le paysage mondial de la fusion se transforme rapidement. Les investissements privés ont atteint plusieurs dizaines de milliards au cours des cinq dernières années, les concepts technologiques se diversifient et les annonces de démonstrateurs, voire de centrales commerciales, se multiplient, avec des calendriers que l’Académie juge souvent « très ambitieux ».

L’Asie (Chine, Japon, Corée) et les États-Unis sont des acteurs majeurs dans cette accélération. La Chine articule recherche, nouvelles infrastructures et capacités industrielles, tandis qu’aux États-Unis, de nombreuses entreprises privées se sont lancées dans la course. La feuille de route du Département de l’Énergie américain publiée en juin 2026 fait ainsi état de plus de 10 milliards de dollars d’investissements privés. Le Japon, le Royaume-Uni et l’Allemagne renforcent également leurs programmes.

Ce basculement modifie la nature même de la recherche sur la fusion. Là où ITER repose sur la coopération entre États et la mise en commun des résultats, la perspective d’applications commerciales accroît désormais la compétition autour de la maîtrise des technologies et de la propriété intellectuelle. La fusion entre progressivement dans une nouvelle logique, industrielle autant que scientifique.

La France a une carte à jouer

La France occupe une place singulière dans ce paysage. Elle accueille et dispose, avec le CEA, ses laboratoires de recherche et son industrie nucléaire, d’un ensemble de compétences mobilisables pour les prochaines étapes de la fusion.

Comme le souligne Alain Bécoulet, directeur scientifique d’ITER Organization, membre de l’Académie des technologies et co-auteur de l’avis, « la France dispose des atouts scientifiques, industriels et territoriaux pour assumer un rôle moteur au sein de la dynamique européenne ». L’implantation éventuelle d’une VNS à Cadarache mérite ainsi d’être étudiée, estime l’Académie, en raison notamment des synergies possibles avec ITER.

Après avoir largement contribué à l’aventure scientifique d’ITER, l’Europe saura-t-elle transformer cet acquis en avantage technologique et industriel ? Pour l’Académie des technologies, c’est dès aujourd’hui que se prépare la réponse. ■

Par Hélène Perrin, journaliste RGN

Image: @Phonlamai Photo/Shutterstock

* Typiquement 14 MeV, caractéristique de la réaction deutérium/tritium

Pour en savoir plus :

Avis de l’Académie des technologies

Perspectives de l’AIEA sur la fusion dans le monde 2025