[Le nucléaire sur carte] Les moratoires nucléaires à bout de souffle dans les États américains
À partir de la fin des années 1970, seize États américains ont mis en place des moratoires sur la construction de nouvelles centrales nucléaires. Un demi-siècle plus tard, la dynamique s’est largement renversée à la faveur d’une relance globale.
Aux États-Unis, les décisions fédérales ne suffisent pas pour relancer le nucléaire : le soutien des États est crucial. Plus encore, l’opposition franche d’un gouvernement local peut bloquer le développement de toute nouvelle installation. Ces moratoires peuvent prendre plusieurs formes : approbation des législateurs ou des électeurs avant le début des travaux, exigences environnementales et de sécurité prohibitives, ou encore demandes de preuves d’efficacité pour le stockage des déchets de haute activité. Si depuis les années 1970, seize des cinquante États américains ont banni d’une manière ou d’une autre l’énergie nucléaire, ce nombre est aujourd’hui réduit de moitié. Le dernier changement de cap en date provient du New Jersey.
Au début du mois d’avril 2026, la gouverneure de cet état de la côte Est a promulgué une nouvelle loi levant un moratoire sur le nucléaire d’un demi-siècle et ouvrant la voie à de nouvelles installations. Jusqu’alors, « la loi Cafra (Coastal Area Facility Review Act) bloquait la délivrance de nouveaux permis de construction et d’exploitation en exigeant une méthode approuvée par la Commission de réglementation nucléaire (NRC) pour le stockage des déchets radioactifs, une norme obsolète et impossible à respecter », souligne un communiqué. L’adoption du nouveau texte supprime cet obstacle en s’alignant sur les normes actuelles de la Commission de régulation du nucléaire (NRC).
La somme de toutes les peurs
Pour le Nuclear Energy Institute, les moratoires américains ont été conçus comme des « mesures de protection temporaires et non comme des interdictions permanentes de l’énergie nucléaire ». Cette approche a notamment permis à certains États d’exploiter des centrales, tout en interdisant de facto la construction de nouvelles unités. L’association commerciale de l’industrie nucléaire américaine (NEI) explique l’apparition de ces moratoires comme une réponse à une érosion de la confiance du public dans l’atome à partir de la fin des années 1970.
En plus de la fusion partielle du réacteur de Three Mile Island en 1979, l’absence d’un site de stockage fédéral opérationnel pour les déchets de haute activité « a également joué un rôle central » dans la frilosité ambiante. Finalement, « à la fin des années 1970, face aux dépassements de coûts, aux retards de construction et même aux annulations de projets nucléaires, les moratoires ont permis aux États de limiter leur exposition financière pendant la stabilisation des marchés », souligne la NEI.
Come-back global
Plusieurs facteurs expliquent le retour en grâce de l’atome. D’abord, la hausse prévue de la consommation d’électricité, notamment pour répondre à la demande attendue des datacenters. Ensuite, le nucléaire apparait comme une source d’énergie prévisible, que ce soit au niveau du prix ou de la production. Un avantage de poids dans un contexte géopolitique tendu. A cela, s’ajoute une campagne de soutien bipartisane, entamée par l’administration Biden puis renforcée par le gouvernement de Trump.
Aussi, dès 2016, le Wisconsin lève son interdiction, suivi rapidement par le Kentucky (2017), puis par le Montana (2021) et la Virgine-Occidentale (2022). Trois autres États (sans compter le New Jersey) sont aussi revenus sur leur interdiction, mais en restreignant le développement de nouvelles unités. Le gouvernement de New York a ainsi levé son moratoire sur l’ensemble de son territoire à l’exception de plusieurs zones spécifiques. Du côté du Connecticut, la construction est de nouveau autorisée depuis 2022 sur le site nucléaire existant de Millstone. Finalement, début 2026, l’Illinois a rouvert son réseau à l’atome à condition que les unités ne dépassent pas une capacité maximale de 300 MWe.
Pour autant, le recul des moratoires n’est qu’une facette du rôle des gouvernements locaux. Au-delà de l’interdiction, ils peuvent aussi largement favoriser les projets. Dans un panorama sur ce sujet publié au début de l’année 2026, l’American nuclear society (ANS) liste : « 45 États se sont engagés dans l’élaboration de politiques nucléaires en 2025, et les assemblées législatives, en particulier, ont déposé plus de 350 projets de loi et adopté plus de 60 mesures au cours des douze derniers mois seulement. »
Une relance portée localement
Et 2026 continue sur la même lancée. Parmi les dernières annonces majeures, on peut citer la création début avril 2026 de la Kentucky Nuclear Energy Development Authority et son programme pour faciliter les demandes et l’obtention des permis pour de nouvelles centrales. Ou l’ouverture le 23 avril du programme de remboursement de la construction nucléaire avancée (ANCRP) et du programme de remboursement de la conception de projets et de la chaîne d’approvisionnement (PDSCRP) par le fonds texan consacré au développement du nouveau nucléaire et doté de 350 millions de dollars.
« Les États ne se contentent plus de tâtonner : ils prennent les devants en offrant des incitations financières, en levant les interdictions, en classant le nucléaire comme énergie propre, en commandant des études de faisabilité formelles, en créant des groupes de travail et même en incitant les entreprises de services publics à déployer l’énergie nucléaire à l’échelle du gigawatt », souligne l’ANS.