La voix du nucléaire portée à la COP 21 - Sfen

La voix du nucléaire portée à la COP 21

Publié le 31 octobre 2015 - Mis à jour le 28 septembre 2021
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En France où le nucléaire produit les deux tiers de l’électricité, l’atome était parti pour être le grand absent du Bourget. C’était sans compter l’initiative Nuclear for Climate (cf. RGN1) qui a réuni pour la COP 21, l’ensemble des associations nucléaires à travers le monde. Point d’orgue de cette présence, l’organisation d’une conférence « Est-ce que l’énergie nucléaire est une partie de la solution pour lutter contre le changement climatique ? » dans l’espace génération climat, près de 200 curieux, citoyens, militants, journalistes, étaient réunis.

Une nouvelle ère

Est-ce la présence de François-Marie Bréon, climatologue et membre du GIEC ? La volonté de débattre avec un ancien directeur de Greenpeace, Stephen Tindale ? Le discours mesuré de Kirsty Gogan, fondatrice de l’ONG Energy for Humanity (voir RGN 5 de 2015) ? La rationalité scientifique de Ben Heard, ou le regard neuf des auteurs de « Climate Gamble » ? Ou est-ce parce que la réalité du changement climatique est de plus en plus forte ? Pour la première fois dans l’histoire des COP, il a été possible de parler d’atome sans anathème, ni virulence. Pendant deux heures, cette conférence a accueilli celles et ceux qui voulaient parler du nucléaire sans se draper dans aucune idéologie. Loin d’être anodine, cette conférence marque un tournant : le dialogue entre « pro–renouvelables » et « pro–nucléaire » s’avère possible et même indispensable pour bâtir un mix énergétique bas carbone.

5 °C de plus ou de moins, quelle différence ?

François-Marie Bréon travaille sur le climat depuis plus de vingt ans. Il est un des rédacteurs des rapports du GIEC. Pour lui, Directeur du Laboratoire des Sciences du Climat et de l’Environnement du CEA, « le changement climatique est un problème sérieux » dont nous aurions tort de sous-estimer les effets. « Il y a 20 000 ans, en pleine période glaciaire, l’environnement dans lequel vivaient les êtres humains était aux antipodes de ce que nous connaissons aujourd’hui. Pourtant, la température moyenne de la terre n’était que de 5 °C inférieure à celle d’aujourd’hui. » Le message est clair : si rien n’est fait et que la tendance actuelle perdure, « nous irons vers 5 °C de plus ». Inévitablement, ce basculement aura des conséquences sur les écosystèmes, d’autant que le phénomène s’accélère. Si 10 000 ans ont été nécessaires pour sortir de l’air glaciaire, le réchauffement actuel, poussé par les activités humaines, s’est fait en 1 000 ans. « Chaque année, l’Homme rejette dans l’atmosphère 40 milliards de tonnes de CO2… » souligne M. Bréon.

Il y a donc urgence. « Si nous voulons stabiliser le climat, il faut ne plus émettre de CO2 à la fin du siècle. Pour cela, nos sociétés doivent sortir des énergies fossiles. » François-Marie Bréon appelle au pragmatisme : « Il faut d’abord sortir des fossiles. Puis, quand et si nous y parvenons -– rien n’est moins sûr –, alors seulement, nous pourrons nous demander s’il faut diminuer la part du nucléaire. » Pour le climatologue, la notion de temporalité est indissociable du débat sur l’énergie et le climat. « Je suis toujours surpris que les gens qui s’opposent à l’atome veuillent que le nucléaire prouve que les déchets seront bien gérés sur 100 ou 10 000 ans, voire 1 million d’années. Quand on parle de climat, l’horizon est à court terme et on regarde l’impact à horizon de la fin de ce siècle. » Et de conclure, « si vous vous projetez dans 1 000 ans, au rythme où nous allons, la question climatique sera une catastrophe ».

Lutte contre le changement climatique et lutte contre la pauvreté : même combat

À la tête de l’ONG environnementale Energy for Humanity (cf. RGN5), Kirsty Gogan et ses équipes s’engagent dans la lutte contre le changement climatique et les inégalités. « En plus de sauver le climat, nous avons besoin de trouver les moyens d’améliorer la qualité de vie de millions d’individus. » Aujourd’hui, un quart de la population mondiale n’a pas accès à l’électricité. « Cette énergie est indispensable pour créer des hôpitaux, développer l’éducation, les villes, etc. » Deux milliards d’autres personnes utilisent la biomasse pour se chauffer ou cuisiner, « les conséquences sur leur santé sont désastreuses, particulièrement sur les femmes et les enfants », rappelle Kirsty Gogan.

Écologiste depuis de nombreuses années, Kirsty avoue s’être « trompée » sur le nucléaire. « La plupart des choses que je croyais savoir sur le nucléaire étaient fausses : sûreté, volume de déchets… En comparaison du charbon qui tue chaque jour des centaines de personnes, plus que tous les accidents nucléaires réunis… » À la lecture « des rapports des Nations unies et des chiffres », elle a réalisé qu’il était impossible de relever le défi climatique « suffisamment vite » sans nucléaire. Pour décarboner notre production d’électricité, il faudra « combiner nucléaire et renouvelables » comme « en France et en Suède ». « Le nucléaire est une énergie de base capable de produire quand les énergies intermittentes ne sont pas disponibles. »

À ceux qui brandissent le chiffon rouge des déchets, Kirsty répond que « oui, les déchets sont la priorité », avant d’ajouter : « C’est pour cette raison que nous devons cesser d’utiliser le ciel comme une déchetterie en envoyant le CO2 dans l’atmosphère. »

Les scénarios 100 % renouvelables ou le refus du réel

Universitaire, Ben Heard a passé à la loupe l’ensemble des scénarios « 100 % renouvelables ». Sont-ils crédibles ? Soutenables ? Souhaitables ? L’Australien répond : « Ce n’est pas parce que c’est “renouvelable” que c’est “du–ra-ble”. Ni que ça a peu d’impact sur l’environnement, ni que c’est désirable, ni que l’acceptation sociale de l’ensemble des parties prenantes sera simple. » Le scientifique tient à préciser que derrière la « marque » renouvelables se cachent des technologies différentes. « Il n’y a rien en commun entre un panneau solaire posé sur le toit d’une maison à Adelaïde [Australie] et un barrage hydraulique sur la rivière d’une forêt tropicale. »

Les scénarios 100 % renouvelables sont « fragiles et vulnérables » car ils s’inscrivent dans « un monde imaginaire. Ils ne prennent pas en compte les contraintes des systèmes énergétiques et su-r-é-valuent les capacités de nos sociétés à changer. » Par exemple, ces scénarios misent sur une diminution drastique de la demande d’énergie primaire, et sont parfois même décroissants en Afrique et en Asie, à rebours de la tendance actuelle et des projections des agences internationales qui annoncent une hausse de la consommation. Concernant l’impact environnemental des renouvelables, en particulier l’emprise au sol, « si nous voulons un monde 100 % renouvelables, des territoires entiers seront mobilisés pour produire l’électricité dont nous avons besoin pour vivre. Ce n’est pas le cas avec le nucléaire ».

La conversion de l’ancien directeur de Greenpeace UK

« Pendant vingt ans j’étais vio-lemment opposé au nucléaire, confit Stephen Tindale, puis, j’ai réalisé que j’avais tort. » Depuis, celui qui est resté cinq ans à la tête de Greenpeace au Royaume-Uni peut comprendre « les deux points de vue ». Il dit d’ailleurs qu’il est « important que les deux communiquent ». « Je suis très heureux qu’il y ait une parole pro-nucléaire pendant le sommet climatique, cela a manqué pendant trop longtemps ! » 

Pour lui, le nucléaire a deux atouts : lutter contre le changement climatique et contre la pollution de l’air. « Dans beaucoup de villes d’Asie, à Dehli, à Calcutta, à Pékin, la pollution tue. L’utilisation du nucléaire a permis d’éviter 2,8 millions de morts. » Mais pour être perçu comme une option technologique crédible, le nucléaire doit innover : « Il faut inspirer le public avec une vision. » « Je soutiens le développement des réacteurs de 4e génération, les rapides refroidis au sodium, les SMR (NDLR : petits réacteurs modulaires), des technologies plus compétitives. » À ceux qui s’inquiètent que le nucléaire ne pourra pas être disponible à grande échelle (les chantiers étant trop longs) et que l’atome n’est pas une énergie compétitive, il répond du tac au tac : « L’essentiel des réacteurs exploités aujourd’hui ont été construits en quelques décennies. Pour la compétitivité, aucune énergie bas-carbone n’est aussi compétitive que le charbon. »

Pari sur le climat

En faisant un pas de côté, Janne Korhonen et Rauli Partanen, les auteurs finlandais de l’ouvrage « Climate Gamble »1 ont offert un regard décalé sur le changement climatique et les solutions. Pour ces citoyens engagés – sans expertise scientifique particulière –, « il est essentiel de ne pas opposer les technologies bas-carbone entre elles ». « Si nous voulons un système basé uniquement sur les renouvelables, cela demandera 3 à 11 fois plus d’efforts que de combiner avec des technologies neutres en carbone. » La tâche est immense : « Nous ne pouvons pas bannir le CO2 car l’ensemble de notre système repose sur les énergies fossiles. » Le chemin est donc long avant de pouvoir instaurer une taxe carbone. Il faudra utiliser toutes les technologies bas-carbone, sans exception et miser sur les économies d’énergies en se méfiant des effets rebond : « Plus nous rendons quelque chose d’efficient, l’énergie en l’occurrence, plus nous avons tendance à l’utiliser. » 

 
Quatre climatologues soutiennent le nucléaire à la COP 21
 
2015 voit émerger – à la faveur de la COP 21 – une tendance qui rappelle le siècle dernier : la technoscience. Réunis autour de James Hansen, climatologue théoricien du changement climatique et de son origine anthropique, Ken Caldeira (université de Stanford), Kerry Emanuel (MIT) et Tom Wigley (université d’Adélaïde, Australie) signent le retour de la science dans le monde politique.
C’est bien parce qu’un consensus et la littérature scientifique reconnaissent que le nucléaire est une énergie bas-carbone, que ces quatre climatologues – qui ne sont pas physiciens nucléaires – sont venus à Paris demander une plus grande utilisation de l’énergie nucléaire. « Nous ne sommes pas des politiques et nous avons longtemps hésité à organiser cette conférence de presse » précise Ken Caldeira. « Mais, les choses sont devenues trop sérieuses pour ne pas s’impliquer » ajoute-t-il gravement.
James Hansen, Ken Caldeira, Kerry Emanuel et Tom Wigley s’inscrivent ainsi dans la lignée des scientifiques engagés dans la vie de la cité. Comme les Curie et Joliot-Curie avant eux, ces universalistes souhaitent que la science permette d’améliorer la société et serve l’humanité.
 


La version française de Climate Gamble sera disponible en français dans les librairies à partir de mars 2016. Il est déjà possible de le commander auprès de la SFEN à contact@sfen.org

Par Boris Le Ngoc, SFEN