03.07.2017

Les syndicats demandent au gouvernement une vision industrielle pour la filière nucléaire

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Société,
Emploi,
Filière industrielle
Par Boris Le Ngoc (SFEN)

La loi sur la transition énergétique aura marqué les esprits. Les organisations syndicales du secteur, CGT, FO, CFE-CGC, tirent un même bilan de ces cinq dernières années : des décisions dogmatiques qui ont fragilisé l’industrie nucléaire. Convaincues que l’atome est une énergie d’avenir, elles appellent le nouveau gouvernement à rompre avec les choix « courtermistes » dictés par des « intérêts financiers » et à formuler un projet « pragmatique » et « ambitieux » pour la troisième filière industrielle du pays. Cependant, l’industrie nucléaire ne pourra demeurer une filière d’excellence que si la France arrive à stopper un phénomène plus large, celui de la désindustrialisation.

Plusieurs événements ont marqué les premiers mois de 2017 : restructuration d’AREVA et rapprochement avec EDF, réorganisation de la filière, mise en cause de la qualité de certaines pièces, tout cela dans un contexte politique de réduction de la part du nucléaire dans le mix électrique… Tous ces événements posent question : le nucléaire est-il une énergie d’avenir ?

En dépit des difficultés, les trois organisations syndicales du secteur font bloc. Unies, elles partagent un même diagnostic et parlent d’une même voix, convaincues que le nucléaire reste et restera pour la France une énergie et une filière industrielle d’avenir.

Transition énergétique : les syndicats plaident pour le « pragmatisme »

Les organisations syndicales appellent le nouveau gouvernement à faire preuve de pragmatisme et de responsabilité. « Si on est responsable et pragmatique, on ne ferme pas de centrales nucléaires de manière anticipée, pour ne par dire dogmatique, en dehors des choix technico-économiques d’EDF et des décisions de l’Autorité de sûreté nucléaire lors des visites décennales. » explique Alexandre Grillat, représentant CFE-CGC.

Même son de cloche du côté de Jacky Chorin de Force Ouvrière : « Il ne faut pas opposer les énergies les unes aux autres. La réduction de la part du nucléaire est un mauvais coup porté contre le service public et contre la France ». FO Énergie et Mines rappelle en outre que le passage de l’hiver a été réussi grâce à un mix électrique associant du nucléaire, de l’hydraulique, mais aussi du thermique classique. « Contrairement à ce qui avait été dit par Mme Royal, ce ne sont pas les capacités éoliennes et solaires qui ont assuré l’approvisionnement électrique pendant cette période. Réduire le nucléaire, fermer des centrales charbon et augmenter les énergies intermittentes, c’est l’assurance d’un blackout à brève échéance » prévient-il. Le pragmatisme, les syndicats l’appliquent aussi à leur position sur Fessenheim. La centrale alsacienne doit continuer de fonctionner tant que l’installation est économiquement rentable pour EDF. « On ne devrait pas décider de fermer Fessenheim avant la prochaine visite décennale. Au-delà, c’est à EDF de décider d’engager ou non les investissements de prolongation. L’exploitant déterminera ce qui est le mieux stratégiquement et économiquement pour lui. Les décisions politiciennes et électoralistes n’ont pas lieu d’être imposées à l’exploitant s’il ne l’a pas décidé lui-même » souligne Alexandre Grillat. Le représentant CFE-CGC explique d’ailleurs que certains réacteurs pourront fonctionner jusqu’à 40, 50 ou 60 ans : « On peut tout à fait avoir une baisse tendancielle du nucléaire sans fermer un seul réacteur, et si l’horizon du rééquilibrage du mix de production électrique est plus lointain que 2025. »

Il ne faut pas opposer les énergies les unes aux autres. La réduction de la part du nucléaire est un mauvais coup porté contre le service public et contre la France

« L’évolution du bouquet électrique doit se faire au fur et à mesure des évolutions technologiques, tempère Marie-Claire Cailletaud de la CGT. Le nucléaire est un formidable atout : il permet de produire une électricité bas carbone et compétitive. Nous devons conforter cet atout et intégrer les énergies renouvelables pour qu’elles se substituent à des ressources fossiles, et pas à une énergie bas carbone. »

De son côté, FO estime qu’en dépit des efforts dans l’efficacité énergétique, la demande électrique est appelée à croître, poussée par l’essor de nouveaux usages : data center, voitures électriques, etc. En outre, ce développement pourrait encore être renforcé en cas de modification de la réglementation thermique des bâtiments qui aujourd’hui pénalise injustement l’électricité alors qu’elle n’émet que très peu de CO2.

Oui, le nucléaire rime avec industrialisation et transition écologique

La CGT plaide pour une réindustrialisation de la France, préalable indispensable à la relance de l’économie française. « Pour réindustrialiser le pays il faut une électricité fiable et à bas coût. Dans l’industrie, la question du tarif et de la qualité de l’électricité est essentielle. Avec l’essor des nouvelles technologies, l’électricité va jouer un rôle de plus en plus structurant dans l’appareil productif. » « L’énergie nucléaire est aussi un levier indispensable pour un mix énergétique résiliant, équilibré, diversifié et qui place la décarbonation au coeur de la stratégie énergétique de la France », souligne Alexandre Grillat de la CFE-CGC. « Dans ce contexte, le nucléaire a sa place de manière durable dans le mix énergétique français. » Surtout le nucléaire « historique », « cette pépite », fruit de l’héritage de l’aventure nucléaire des années 1980, qui a permis à la France de se doter de 58 réacteurs « performants » et « compétitifs »« Cette pépite, l’intérêt du pays, de l’exploitant et de l’ensemble de la filière est de la prolonger le plus longtemps possible. À la CFE-CGC, nous sommes convaincus que c’est le programme Grand Carénage qui fera vivre la filière nucléaire dans les vingt prochaines années. »

Dans le même temps, comme la CFE-CGC, la CGT et FO appellent à soutenir le développement de nouveaux réacteurs. « Il faut préparer l’avenir, travailler à un EPR optimisé et sur les effets de série, en France et à l’étranger » estime Jacky Chorin de FO. Au-delà de la 3e génération, son homologue de la CGT appelle la puissance publique à investir dans le programme de 4e génération, « qui permet de régler en partie la question des déchets ». Au-delà du nucléaire, Marie-Claire Cailletaud plaide pour un renforcement des moyens de recherche : « Avec les départs à la retraite, il y a un risque de perte de savoir-faire, toutes les filières industrielles sont concernées. La France est à la traîne, loin derrière l’Allemagne et les États-Unis. La recherche va permettre d’apporter des bonnes mutations technologiques et les réponses aux nouvelles questions du XXIe siècle. »

 

Les quatre défis du « nouveau » nucléaire

Si le nucléaire historique est une « pépite », les syndicats s’interrogent sur la compétitivité du « nouveau nucléaire ». Selon la CFE-CGC, pour renouveler le parc nucléaire français et s’imposer à l’export, le nucléaire devra réunir quatre conditions.

Renouveler le cadre régulatoire en s'inspirant des CFD britanniques

Dans un marché de l’électricité européen en crise, les investisseurs hésitent à s’engager dans des projets fortement capitalistiques. « Il ne faut pas fermer la porte à un élargissement du principe du contrat pour différence (CFD) pour financer le nouveau nucléaire voire le programme Grand Carénage » explique Alexandre Grillat. « Ce modèle de régulation permet de sécuriser les recettes dans la durée et donc de donner l’indispensable visibilité à long terme qu’exigent les investissements dans le nucléaire, sans remettre en cause le fonctionnement du marché prôné par la Commission européenne. Il faut négocier au niveau européen un élargissement de ce mécanisme. »

Faciliter le financement des investissements

L’investisseur peut avoir de la visibilité sur les recettes mais encore faut-il qu’il ait de la visibilité sur le financement des investissements de construction. Cela peut être un financement par de la dette. « Dans ce cas, il faut que le taux de levée de dette soit le plus faible possible. Dans les années 1970, le parc nucléaire français a été construit parce qu’EDF a pu s’endetter à des taux intéressants garantis par l’État français. Dans sa version initiale, le projet Hinkley Point aurait dû lui aussi être financé par de la dette projet, garantie par l’État britannique. Or, le taux de cette dette est crucial pour la rentabilité du projet et il dépend du niveau de risque. Il faut donc réduire au maximum les risques liés aux projets nucléaires. » détaille Alexandre Grillat. Et d’ajouter : « Le financement en fonds propres est une hérésie : le bilan d’EDF n’a jamais été dimensionné en conséquence et c’est un fusil à un coup. »

Face aux Russes et aux Chinois, la filière nucléaire française doit donc développer une offre de financement, suffisamment attractive par rapport à ses concurrents.

Élargir la gamme de réacteurs nucléaires

« Il faut en outre un catalogue diversifié de modèles de réacteurs pour répondre aux attentes du marché mondial ». Alexandre Grillat estime nécessaire de développer des réacteurs pour différents types de besoin : « des réacteurs de petite, moyenne et forte puissance, afin d’adresser tout le marché… »

Être compétitif

Les réacteurs nucléaires développés doivent aussi être compétitifs. « Nous devons optimiser l’EPR pour en réduire les coûts de construction et nous assurer de son aisance d’exploitation. Il ne faut pas perdre de vue que c’est le coefficient de disponibilité en exploitation qui structure la performance et donc la rentabilité d’une centrale nucléaire » ajoute le représentant CFE-CGC.

Il faut préparer l’avenir, travailler à un EPR optimisé et sur les effets de série, en France et à l’étranger

Le déclin ou le sursaut

Co-auteure d’un ouvrage sur la financiarisation de l’industrie, La Bourse ou l’industrie, Marie-Claire Cailletaud s’inquiète de la perte de savoir-faire industriel de la France dans différents secteurs. « La France ne sait plus mener de grands chantiers. Si l’EPR est en retard, ça n’est pas parce qu’il s’agit d’un projet nucléaire mais parce qu’il s’agit d’un grand chantier. Actuellement, l’industrie souffre d’une trop forte sous-traitance, d’un travail à flux tendu, de cahiers des charges qui ne prennent pas suffisamment en compte les questions sociales, etc. » La représentante de la CGT – mais aussi FO – propose qu’EDF réinternalise certains métiers.

Avant cela, la filière devra faire corps, souder les industriels et embarquer l’ensemble des 220 000 salariés dans un projet collectif. « La filière ne peut réussir que si les personnels adhèrent au projet, sont engagés et pleinement motivés et donc associés en amont. Tout le monde doit être autour de la table pour co-construire ce projet : les grandes entreprises, les PME-ETI et les organisations syndicales. La construction du parc a été une réussite car il s’agissait d’une aventure humaine où tout le monde s’est retroussé les manches. Le Grand Carénage et le renouvellement du parc doivent être des aventures humaines sans quoi elles ne réussiront pas » analyse Alexandre Grillat.

À ce titre, les organisations syndicales sont unanimes pour dire que le Comité stratégique de la filière nucléaire (CSFN) est le bon lieu pour parler de l’avenir de la filière sous toutes ses dimensions. Ils observent avec intérêt la mise en place de la Plateforme france nucléaire (PFN) mais préviennent qu’ils ne souhaitent pas que cette instance de concertation entre industriels se substitue au CSFN, sous pilotage de l’État.

 
Zoom sur...
Le décret de fermeture de Fessenheim
Le 9 avril dernier, Mme Royal, alors ministre de l’Énergie annonçait qu’elle avait signé le décret abrogeant l’autorisation d’exploiter la centrale nucléaire de Fessenheim. Le jour même, FO Énergie et Mines et la CFE Energies ont déposé un recours devant le conseil d'Etat.
Ce recours en annulation « traduit notre détermination face au gouvernement à défendre EDF contre tous ceux qui ne rêvent que de l'affaiblir », a indiqué FO. La CFE Energies souligne de son côté l'« excès de pouvoir ».
Les organisations syndicales estiment que le décret serait illégal car il n’a pas été pris sur la demande de l’exploitant EDF comme l’exige pourtant la loi de transition énergétique.
 

Le destin n'est pas entre les mains de la filière

« La filière a des atouts incontestables mais cela va dépendre de ce que feront les pouvoirs publics : que sera la prochaine programmation pluriannuelle des investissements de 2019 ? Allons-nous prolonger toutes les centrales ? Prépare-t-on immédiatement l’avenir avec la construction d’un ou deux EPR en France ? etc. » s’interroge Jacky Chorin.

Il faudra que l’État donne de la visibilité à la troisième filière industrielle de France. « L’État se comporte comme un actionnaire pervers qui ne respecte pas l’intérêt social des entreprises industrielles à forte intensité capitalistique et à forts enjeux stratégiques. La politique énergétique doit servir les intérêts de la Nation, pas ceux de Bercy » prévient la CFE-CGC dans son livre vert.

Marie-Claire Cailletaud souhaite que le nouveau gouvernement ait une véritable ambition pour la filière nucléaire : « Il faut recréer une véritable filière industrielle, récemment mise à mal par les derniers gouvernements. Ces dernières années ont été marquées par l’absence de stratégie à long terme et des visions très financières. Tout doit être remis à plat pour que la filière redevienne une filière d’excellence. »

Les trois organisations syndicales appellent de leurs voeux une nouvelle commission Roussely pour dresser un état des lieux précis et partagé de la filière, notamment sur le plan des compétences. « La restructuration de la filière nucléaire pose la question de la préservation des compétences, surtout dans des secteurs très exigeants et de haute technicité comme le nucléaire » explique Marie-Claire Cailletaud.

Plus largement, le gouvernement devra rompre avec la spirale infernale de la désindustrialisation. Depuis 2008, la France a perdu 400 000 emplois industriels. « Or, un pays qui n’a pas plus d’industrie est un pays qui ne se développe pas. La France a l’un des appareils productifs les plus vieux d’Europe. Entre 2000 et 2013, l’Allemagne a investi 12 milliards d’euros chaque année dans son appareil productif. La responsabilité de l’État est de ne pas laisser filer son socle industriel, car aujourd’hui un emploi dans l’industrie crée cinq emplois dans les services. »