23.03.2021

Nucléaire et territoires, une relation durable

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Fessenheim,
Grand Est,
Information du public
Par la rédaction, Sfen - Photo © EDF / Didier Marc/PWP - Commune rurale de Dampierre-en-Burly et la centrale nucléaire du même nom.

Dans les conflits d’aménagement du territoire, les organisations qui s’opposent aux nouveaux projets, nucléaires ou non,  ont tendance à nier l’implication et le soutien de la population et des élus locaux. Pourtant, ce soutien est non seulement réel mais, s’agissant du nucléaire en particulier, ses installations font aujourd’hui partie intégrante de leur territoire.

La relation entre un acteur industriel et son territoire est parfois complexe et le nucléaire est encore aujourd’hui souvent présenté par ses opposants comme « imposé » aux populations locales. « De Bure à la ZAD | Expulsions militaires | Résistances populaires », pouvait-on lire sur la banderole d’un opposant à Cigéo, le projet de centre de stockage profond de déchets radioactifs, illustrant un article du quotidien Libération[1] en 2018. Le peuple contre un état tyrannique, David contre Goliath, la Résistance contre l’Empire : ce type de références permet à l’opposition d’arborer le double statut de victime et de justicier. La métaphore s’est récemment illustrée dans la bande dessinée Cent Mille Ans : Bure ou le scandale enfoui des déchets nucléaires publiée en octobre 2020, sa couverture représentant une excavatrice à godets géante sur le point d’anéantir un petit village rural.

Cette (re)présentation du rapport de force va de pair avec la stratégie des « zones à défendre » ou ZAD, qui consiste à occuper en permanence et sur le long terme un chantier afin de mettre les porteurs du projet dans une situation délicate. « En agissant ainsi, les zadistes “ mettent un pied dans la porte ” et placent les porteurs du projet, le maître d’ouvrage et les pouvoirs publics devant un dilemme : soit ils décident de ne pas intervenir et, de fait, ils renoncent au projet (pas de chantier possible sans contrôle du site), soit ils décident de faire évacuer la ZAD et ils s’exposent à une résistance violente et à des images d’affrontements que l’on retrouvera en boucle sur Internet et sur les grands médias », explique Philippe Subra, professeur à l’Institut français de géopolitique (IFG), université Paris 8 – Saint-Denis[2]. Cette représentation du conflit occulte une tout autre réalité qui est celle de l’ancrage de l’industrie dans le territoire. D’une part les diverses retombées économiques profitent directement et indirectement au territoire et à ses habitants et, d’autre part, il est nécessaire de rappeler que les projets ne se font pas sans l’accord des élus, qui disposent de la légitimité démocratique. Les opposants dénoncent ainsi une expropriation du territoire tout en se l’appropriant et nient ainsi l’ancrage dans le territoire des porteurs de projet. Au-delà du nucléaire, cette représentation du conflit concerne plus généralement les grands projets d’aménagement du territoire : l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, le Grand Paris, etc.

« Nous avons vu le territoire s’épanouir »

Le nucléaire, grâce à la continuité de ses activités, permet de préserver les emplois des territoires ruraux. C’est d’autant plus vrai depuis le début de la pandémie mondiale qui a frappé de grandes industries tricolores comme l’aéronautique et l’automobile. Lors du dernier épisode du podcast de la Sfen « Vivre près d’une centrale nucléaire » présenté par Jérôme Godefroy, les élus Marie-Pierre Mouton, présidente du Conseil départemental de la Drôme et Bertrand Ringot, maire de Gravelines, ont tous deux témoigné de l’ancrage du nucléaire dans leur territoire.

Le peuple contre un état tyrannique, David contre Goliath, la Résistance contre l’Empire : ce type de références permet à l’opposition [aux grands projets] d’arborer le double statut de victime et de justicier

Pour rappel, une centrale nucléaire équipée de six réacteurs de 900 MW est située sur la commune de Gravelines, tandis que la Drôme accueille le site nucléaire du Tricastin, fort de quatre réacteurs de 900 MW (EDF), et une plateforme industrielle de conversion et enrichissement de l’uranium (Orano).

« Ce territoire a grandi avec le nucléaire, explique Marie-Pierre Mouton : dans nos familles nous avons tous quelqu’un qui travaille sur le site nucléaire et nous avons vu le territoire s’épanouir. Les villages sont restés village avec leur authenticité, et les gros bourgs ruraux se sont développés harmonieusement », souligne-t-elle.

« À Gravelines tout le monde est convaincu de la pertinence et de l’intérêt de l’installation, ajoute Bertrand Ringot. Néanmoins plus on s’éloigne plus il faut argumenter et faire preuve de pédagogie, reconnaît-il. Nous avons une région littorale équipée d’une plateforme industrielle qui a besoin de beaucoup d’électricité et je crois que petit à petit nos concitoyens comprennent la nécessité d’avoir une source de production d’électricité fiable ».

La fermeture de la centrale nucléaire de Fessenheim : une décision contre le territoire

Il est intéressant de constater que la fermeture de Fessenheim a été perçue comme une décision imposée au territoire, à contre-pied de la vision des contestataires. « Je regrette d’autant plus cette décision qu’elle a été prise contre le territoire et les élus dans un calendrier très serré. On ne nous a pas laissé le temps nécessaire pour pouvoir préparer sereinement la reconversion sur le terrain », avait notamment déclaré Brigitte Klinkert, présidente du Conseil départemental du Haut- Rhin, lors des auditions parlementaires le 18 juin 2020.

Interviewé par la Sfen, Claude Brender, maire de Fessenheim depuis 2014, avait lui aussi confié ses inquiétudes sur l’avenir du territoire. « Nous nous sommes battus jusqu’au bout pour éviter la fermeture de la centrale nucléaire. Aujourd’hui, l’enjeu est de continuer à faire vivre la commune après la centrale ». « Le territoire de Fessenheim n’a jamais souhaité la ferme- ture de la centrale nucléaire », confirrmait à la Sfen Raphaël Schellenberger, député du Haut-Rhin, le 25 février 2020 soit quelques jours après la fermeture du premier réacteur.

« Nous nous sommes battus jusqu’au bout pour éviter la fermeture de la centrale nucléaire. Aujourd’hui, l’enjeu est de continuer à faire vivre la commune après la centrale »

Emploi et ruralité : les atouts de l’industrie contre l’exode rural

Le nucléaire, en tant qu’industrie, permet de préserver des emplois sur le long terme et de lutter contre l’exode rural. L’industrialisation est « moteur de la forte croissance démographique [3] », relève une étude de l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE) qui a comparé les départements fortement touchés par l’exode, la Mayenne par exemple, et ceux qui ont vu leur population s’accroître, la Loire-Atlantique notamment.

Cette volonté d’attractivité est ancrée au coeur des territoires qui doivent parfois lutter pour sauver leurs infrastructures sportives et éducatives.

Les grands projets d’aménagement du territoire et le déploiement de certaines technologies peuvent susciter des inquiétudes légitimes : c’est pourquoi le dialogue et l’information des riverains est une nécessité pour l’industrie nucléaire

Mathieu Saint-Louis, responsable des relations presse du site Meuse – Haute-Marne de l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra), a lui aussi souligné, à titre personnel sur les réseaux sociaux, que dans des territoires en décroissance démographique les diverses retombées économiques, notamment fiscales, étaient les bienvenues. Il a également rappelé que de nombreuses infrastructures – médiathèques, piscines, gymnases, etc. – dont jouissent quasi-systématiquement les zones urbaines n’étaient pas chose acquise dans les territoires ruraux.

De récentes études sont venues mettre à jour les données concernant l’impact de l’industrie nucléaire sur l’emploi dans les territoires. Des données mathématiques qui illustrent, un peu froidement, les hommes et les femmes de l’industrie nucléaire et leur famille qui vivent grâce à cette activité industrielle.

Par exemple selon l’INSEE, 12 000 emplois dépendent de l’activité nucléaire d’EDF en Centre-Val de Loire. La région accueille notamment quatre centrales nucléaires (Chinon, Dampierre, Belleville, Saint- Laurent) qui font toutes partie des plus gros employeurs de la région. En effet « chacun (des sites) se positionne parmi les trois plus importants établissements privés employeurs de son département », relève l’INSEE. Pour la seule centrale nucléaire de Dampierre-en- Burly l’étude compte 1 500 salariés et 9 100 personnes vivent de ses activités, dont « 980 emplois induits par la consommation des emplois directs, indirects et de leurs familles [4] ».

Le dialogue est une nécessité

Les grands projets d’aménagement du territoire et le déploiement de certaines technologies peuvent susciter des inquiétudes légitimes : c’est pourquoi le dialogue et l’information des riverains est une nécessité pour l’industrie nucléaire. Les préoccupations des opposants ou des personnes réticentes aux grands projets sont variées. Philippe Subra distingue d’ailleurs toute une typologie d’opposants : des riverains inquiets ou nimbystes [5], des agriculteurs menacés d’expropriation, des élus ruraux, des zadistes, etc.

Le dialogue et l’information des riverains est dans ce cadre une impérieuse nécessité pour la filière nucléaire. Elle permet de tisser une relation de confiance avec ces différents acteurs et les différentes études montrent d’ailleurs que les installations sont bien acceptées dans leur territoire. L’une d’entre elles, produite par l’institut BVA pour Orano en 2019, a montré que 62 % des riverains du Tricastin/Melox ont une vision positive de l’industrie, ces derniers mettent particulièrement l’accent sur son apport en matière d’emploi. Ils considèrent également à près de 70 % que le site est sûr.

Des chiffres suivis de près par les industriels mais aussi par les élus locaux qui sont favorables à la continuité de l’activité nucléaire et au développement de nouveaux projets dans la région. Il est d’ailleurs à noter, et c’est significatif, que plusieurs sites [6] sont d’ores et déjà candidats pour accueillir deux nouveaux réacteurs EPR, bien que la décision de construction soit toujours entre les mains du gouvernement.

1.

Aurélie Delmas, « Bure : vague d’interpellations chez les opposants à Cigéo », Libération du 20 juin 2018.

2.

RGN n °1, janvier-février 2018.

3.

Pascale Chevalier et Sébastien Seguin, « Retour sur deux siècles de recensements de la population », INSEE, 2011.

4.

INSEE, novembre 2020.

5.

De l’anglais Not In My BackYard (NIMBY), « pas dans mon arrière-cour », terme qui désigne les personnes qui refusent l’implantation d’une infrastructure à proximité de leur domicile sans être nécessairement contre ce type de chantier en soi. Elles ne souhaitent juste pas en subir les désagréments environnementaux ou esthétiques.

6.

Penly, Gravelines, Bugey, Tricastin et Belleville.