Nucléaire, canicule et climatisation : sortir des idées reçues
Face à des canicules plus fréquentes, la climatisation apparaît comme un nouvel usage de l’électricité. Dans le contexte français, largement décarboné grâce au nucléaire, ses impacts méritent d’être examinés au-delà des idées reçues.
Alors que les effets du réchauffement climatique se font déjà sentir partout en France, la question de l’adaptation devient plus urgente que jamais. La deuxième canicule de l’année qui frappe actuellement le pays a déjà des conséquences sanitaires importantes : sept personnes sont décédées. Même si la priorité est d’atténuer le dérèglement climatique, il est également indispensable d’adapter nos modes de vie et nos infrastructures. Dans ce contexte, la climatisation n’est plus un simple outil de confort mais une nécessité. Pourtant, elle reste entourée de nombreuses idées reçues et suscite un vif débat politique.
- Une consommation électrique modérée dans un système largement décarboné
Contrairement à certaines idées reçues, la climatisation représente une consommation électrique relativement limitée à l’échelle d’un foyer.
Selon l’Ademe[1], un climatiseur mobile consomme en moyenne environ 710 kWh par an. À titre de comparaison, cela correspond à la consommation de huit ampoules LED de 10 W fonctionnant en permanence pendant une année. Les pompes à chaleur air-air, aujourd’hui privilégiée pour climatisée, affichent des consommations encore plus faibles, de l’ordre de 112 kWh par an[2]. « Avec cet équipement, elle ne consomme pas plus qu’une télévision à l’année », souligne EDF dans une vidéo publiée sur LinkedIn.
Cette consommation intervient dans un système électrique français particulièrement favorable. En 2025, la production d’électricité a atteint un niveau historiquement élevé de 521,1 TWh, selon RTE. Cette performance repose notamment sur le retour à un haut niveau de disponibilité du parc nucléaire, dont la production s’est élevée à 373 TWh. Les énergies renouvelables ont également contribué à cette dynamique. Dans le même temps, la consommation nationale est restée stable à 451 TWh, en légère hausse de seulement 0,4 % par rapport à 2024.
Résultat : les émissions associées à la production électrique française ont atteint leur plus bas niveau historique avec 10,9 MtCO₂éq, tandis que 95,2 % de l’électricité produite était bas carbone.
La climatisation accroît certes la demande électrique lors des journées les plus chaudes. RTE, dans son bilan électrique de 2025[3], a révélé que « La consommation des pays européens est historiquement thermosensible, à des degrés différents, sous l’effet du recours au chauffage électrique en automne-hiver et à la climatisation pendant l’été. » Mais dans le cas français, cette demande supplémentaire intervient dans un système largement décarboné et disposant de capacités de production importantes.

Graphique 1 : La thermosensibilité hivernal et estival des pays européens, RTE
Les tensions observées lors des soirées estivales illustrent néanmoins l’intérêt des moyens pilotables. Le 22 juin, alors que la production solaire diminuait en fin de journée, la France a exporté massivement vers l’Allemagne tout en mobilisant ses centrales à gaz pour équilibrer le système. Ces épisodes rappellent l’importance de disposer de capacités pilotables bas carbone capables de prendre le relais lorsque la production solaire décline ( voir encadré) .
- Un outil d’adaptation aux conséquences sanitaires des canicules
Au-delà des questions énergétiques, le principal enjeu de la climatisation est sanitaire. L’Organisation mondiale de la santé estime qu’entre 2000 et 2019, environ 489 000 décès liés à la chaleur se sont produits chaque année dans le monde, dont 36 % en Europe[4].
En France, la canicule de 2003 demeure une référence tragique. Selon l’Inserm, elle a entraîné environ 15 000 décès supplémentaires par rapport à la mortalité habituelle de cette période de l’année. Déshydratation, coups de chaleur et hyperthermie[5] figurent parmi les principales causes identifiées.
L’année 2026 rappelle que cette menace demeure bien réelle. Alors que le pays traverse sa deuxième vague de chaleur de l’année, sept décès ont déjà été officiellement attribués à cet épisode.
Les populations les plus vulnérables sont les premières concernées : personnes âgées, malades chroniques, jeunes enfants ou personnes vivant dans des logements mal isolés. Pourtant, le taux d’équipement reste relativement faible. En France, entre 18 et 26 %[6] des logements disposent d’un système de climatisation. Dans les établissements accueillant des personnes fragiles, la situation apparaît encore plus contrastée : selon les chiffres cités par l’auteur, 91,4 % des EPHAD ne sont pas climatisées[7] .
Les bénéfices sanitaires de la climatisation sont pourtant documentés. Une étude publiée dans The Lancet[8] estime qu’elle aurait permis d’éviter environ 195 000 décès liés à la chaleur chez les personnes de plus de 65 ans dans le monde en 2019.
- Un impact urbain limité
Les critiques adressées à la climatisation portent souvent sur les rejets de chaleur des unités extérieures, susceptibles d’accentuer les îlots de chaleur urbaine.
La ministre de la Transition écologique Monique Barbut a ainsi estimé qu’une généralisation de la climatisation à Paris pourrait provoquer une hausse de 2 à 3 °C au niveau du sol. La géographe Magali Reghezza-Zitt souligne également que la climatisation peut contribuer à augmenter les températures extérieures tout en renforçant la demande énergétique.
Les travaux scientifiques disponibles nuancent toutefois ces scénarios.
Dans une étude menée par Vincent Viguié et al en 2020[9], les chercheurs ont simulé les effets d’une généralisation de la climatisation lors d’une vague de chaleur comparable à celle de 2003. À Paris[10] , l’augmentation moyenne de température observée dans les rues atteindrait entre 0,25 et 0,75 °C à 4 heures du matin après neuf jours de canicule.

Graphique 2 : Effet de la climatisation sur la température dans la ville de Paris, Environmental research letters
Des résultats comparables sont observés au Japon, où la climatisation est largement répandue. Une étude y estime que son utilisation a contribué à une hausse moyenne de la température urbaine d’environ 0,046 °C durant les mois d’août entre 2000 et 2010. Cette augmentation aurait été associée à environ 3 % des décès liés à la chaleur sur la période.
Dans le même temps, la généralisation de la climatisation aurait permis de réduire de 36 % la mortalité totale lors des épisodes caniculaires.
Un arbitrage avant tout sanitaire
La climatisation n’est ni une solution miracle ni une réponse unique à l’adaptation au changement climatique. Isolation des bâtiments, végétalisation des villes, protections solaires ou adaptation de l’urbanisme demeurent indispensables.
Les données disponibles montrent néanmoins que, dans un pays disposant d’une électricité largement décarbonée comme la France, son coût énergétique et climatique reste limité au regard des bénéfices sanitaires qu’elle procure. Face à des vagues de chaleur appelées à devenir plus fréquentes et plus intenses, la question apparaît donc moins comme un débat sur la consommation électrique que comme un enjeu d’adaptation et de protection des populations les plus vulnérables.
Encadre : En période estivale, hors épisodes de canicule, la consommation d’électricité varie généralement entre 35 et 50 GW. En revanche, lors des fortes chaleurs, la demande augmente sous l’effet d’une utilisation plus importante des systèmes de climatisation. Ainsi, le 22 juin, la consommation a oscillé entre 36 et 57 GW.
Du côté de l’offre, la production nucléaire est traditionnellement réduite en été. Actuellement, environ 44 GW de capacité nucléaire sont disponibles sur les 63 GW installés. Cette baisse s’explique principalement par les opérations de maintenance programmées des réacteurs.
Au cours de la journée, entre 9 h et 18 h, la « cloche solaire » permet de couvrir une part importante de la demande électrique. Toutefois, lorsque la production photovoltaïque diminue au coucher du soleil, il devient nécessaire de mobiliser d’autres moyens de production. Or, la demande atteint actuellement son pic aux alentours de 19 h. Les centrales à gaz sont alors sollicitées pour répondre à la consommation nationale, mais également pour contribuer à l’approvisionnement des pays voisins de la France, notamment l’Allemagne.
Par Floriane JACQ, Sfen
Image: © NICOLAS TUCAT / AFP
Encadré : En période estivale, hors épisodes de canicule, la consommation d’électricité varie généralement entre 35 et 50 GW. En revanche, lors des fortes chaleurs, la demande augmente sous l’effet d’une utilisation plus importante des systèmes de climatisation. Ainsi, le 22 juin, la consommation a oscillé entre 36 et 57 GW.
Du côté de l’offre, la production nucléaire est traditionnellement réduite en été. Actuellement, environ 44 GW de capacité nucléaire sont disponibles sur les 63 GW installés. Cette baisse s’explique principalement par les opérations de maintenance programmées des réacteurs. La production éolienne est aussi quasiment à l’arrêt du fait de l’absence de vent.
Au cours de la journée, entre 9 h et 18 h, la « cloche solaire » permet de couvrir une part importante de la demande électrique. Toutefois, lorsque la production photovoltaïque diminue au coucher du soleil, il devient nécessaire de mobiliser d’autres moyens de production. Or, la demande atteint actuellement son pic aux alentours de 19 h. Les centrales à gaz sont alors sollicitées pour répondre à la consommation nationale, mais également pour contribuer à l’approvisionnement des pays voisins de la France, notamment l’Allemagne.
[1] Comment choisir sa climatisation ? | ADEME
[2] https://librairie.ademe.fr/batiment/8595-etude-sur-les-consommations-des-pac-air-air.html
[3] https://www.rte-france.com/donnees-publications/publications/bilans-electriques-nationaux-regionaux#Bilanelectrique2025
[4] https://www.who.int/news-room/fact-sheets/detail/climate-change-heat-and-health
[5] Surmortalité liée à la canicule d’août 2003 · Inserm, La science pour la santé
[6] https://batizoom.ademe.fr/indicateurs/part-des-logements-climatises
[7] https://www.ash.tm.fr/autonomie/adaptation-des-essms-aux-vagues-de-chaleur-les-chiffres-clefs-pour-le-grand-age-786145.php
[8] https://www.thelancet.com/article/S0140-6736(21)01787-6/fulltext
[9] Early adaptation to heat waves and future reduction of air-conditioning energy use in Paris
[10] Utilisation de la climatisation pour maintenir une température de 23°C dans tous les bâtiments, en se basant sur une hypothèse optimiste concernant le rendement des climatiseurs (coefficient de performance compris entre 12 et 15 selon le type de bâtiment), et si la chaleur générée par les systèmes de climatisation est rejetée dans les rues.