Fusion : la décennie 2030 comme nouvel horizon - Sfen

Fusion : la décennie 2030 comme nouvel horizon

Longtemps repoussée à un avenir indéterminé, la fusion voit aujourd’hui les calendriers se resserrer autour d’une même décennie : les années 2030. Des start-up lèvent des milliards de dollars et signent leurs premiers contrats de vente d’électricité, tandis que la Chine, l’Allemagne ou le Japon inscrivent des démonstrateurs dans leurs stratégies nationales. Mais du démonstrateur à la production de masse, le chemin reste immense.

« Une énergie toujours promise pour dans trente ans » : la boutade colle à la fusion depuis des décennies. Depuis les années 1950, aucun prototype n’a encore démontré la faisabilité d’un réacteur capable de produire durablement de l’électricité à partir de la fusion, et de nombreux défis technologiques restent à résoudre.

Mais quelque chose a changé. Il ne s’agit pas d’une percée scientifique unique, mais de la convergence de plusieurs dynamiques : accélération des investissements privés, développement des aimants supraconducteurs, multiplication des projets de démonstrateurs, engagement croissant des États et apparition, plus récemment, de futurs clients pour l’électricité de fusion. Résultat : un nombre croissant de feuilles de route convergent vers les années 2030.

L’argent, nerf de la guerre

Selon l’enquête annuelle publiée en juillet 2026 par la Fusion Industry Association (FIA), 56 entreprises privées du secteur ont levé 4,48 milliards de dollars en douze mois, un record. Les financements recensés depuis le début de l’enquête en 2021 atteignent désormais 14,24 milliards de dollars et le secteur emploierait plus de 16 000 personnes.

Plus révélateur encore : six sociétés disposent déjà d’un accord d’implantation et cinq d’un contrat d’achat d’électricité, d’un accord d’enlèvement ou d’un engagement commercial comparable. La dynamique est essentiellement aux États-Unis.

Selon la FIA, 71 % des entreprises interrogées estiment que la première centrale de fusion livrant commercialement de l’électricité pourrait fonctionner dans les années 2030. Il s’agit bien sûr de leurs propres anticipations, et non d’une prévision indépendante. Mais elles illustrent un changement d’ambition : il n’est plus seulement question de maîtriser la réaction de fusion, mais de construire des machines susceptibles d’alimenter un réseau électrique.

Des prototypes aux premiers contrats d’électricité

Commonwealth Fusion Systems (CFS) incarne cette accélération. Issue du Massachusetts Institute of Technology (MIT), l’entreprise développe Sparc, un tokamak compact utilisant des aimants supraconducteurs à haute température, destiné à démontrer la possibilité d’obtenir un plasma produisant davantage de puissance de fusion qu’il n’en reçoit sous forme de chauffage externe.

Mais CFS prépare déjà l’étape suivante. Son projet ARC, prévu en Virginie, est présenté comme une véritable centrale de fusion capable d’injecter environ 400 MW électriques sur le réseau au début des années 2030.

En juin 2025, Google a signé un accord pour acheter 200 MW issus du premier ARC et renforcé sa participation dans CFS. L’entreprise dispose également d’une option sur l’électricité de futures centrales. Quelques mois plus tard, l’énergéticien italien Eni, actionnaire de CFS depuis 2018, a signé à son tour un accord d’enlèvement d’une valeur supérieure à un milliard de dollars.

De son côté, l’américaine Helion Energy a signé dès 2023 un contrat avec Microsoft pour fournir au moins 50 MW électriques… avec une date de livraison annoncée dès 2028 ! Un calendrier extrêmement ambitieux, mais révélateur : des groupes technologiques s’engagent désormais commercialement sur une technologie qui n’a pas encore démontré sa viabilité industrielle.

Cette implication s’explique aussi par l’explosion attendue de leurs besoins électriques. La FIA souligne explicitement le rôle de la demande liée à l’intelligence artificielle dans l’apparition des premiers contrats commerciaux du secteur.

Les États mettent eux aussi les années 2030 sur la carte

L’accélération ne repose pas uniquement sur les startups américaines. Plusieurs États transforment désormais leurs programmes de recherche en véritables stratégies industrielles.

L’Allemagne constitue probablement le cas européen le plus explicite. Berlin veut mobiliser environ 2 milliards d’euros d’ici à 2029 pour la recherche, les infrastructures et l’industrialisation de la fusion. Sa Hightech Agenda prévoit un démonstrateur de fusion magnétique autour de 2030 puis une centrale de démonstration avant la fin des années 2030, avant un objectif de first of a kind dans les années 2040.

La Chine avance elle aussi rapidement. À Hefei, le Burning Plasma Experimental Superconducting Tokamak (Best) doit atteindre un gain net de puissance de fusion et une première production d’électricité autour de 2030. Pékin distingue toutefois clairement les étapes : lancement possible d’un premier réacteur expérimental d’ingénierie autour de 2030, achèvement vers 2035, puis premier réacteur commercial de démonstration autour de 2045.

Le Japon poursuit une logique comparable. Sa stratégie nationale vise désormais explicitement la mise en œuvre de la fusion dans la société. Dans le cadre du programme gouvernemental, Tokyo fixe à 2035 l’objectif de démontrer différents usages de l’énergie de fusion, électriques ou non.

Au Royaume-Uni, le programme public Step, installé à West Burton, prévoit la mise en fonctionnement d’un prototype à partir de 2040, avec l’objectif de démontrer une puissance nette injectée sur le réseau, la production de son propre tritium et une disponibilité compatible avec une future exploitation commerciale.

En octobre 2026, Israël a publié son premier cadre stratégique national pour la fusion, avec plusieurs scénarios d’investissement allant jusqu’à 1 à 2 milliards de shekels (290 à 580 M€) sur dix ans. L’objectif est moins de construire seul une centrale que de prendre position dans les futures chaînes de valeur grâce aux compétences du pays dans les lasers, les matériaux, la robotique ou l’intelligence artificielle.

La France cherche elle aussi à prendre sa part dans la course. Le programme SupraFusion, lancé dans le cadre de France 2030 et piloté par le CEA et le CNRS, bénéficie de 50 millions d’euros. Il doit notamment développer les supraconducteurs à haute température critique, tester un électroaimant à grande échelle et explorer leur utilisation dans de futurs réacteurs compacts.

La réalité de tous ces calendriers reste à démontrer. Mais leur existence constitue déjà une rupture : la fusion commence à être pensée comme un futur outil industriel, avec des réseaux électriques à alimenter et des chaînes d’approvisionnement à construire.

Iter, l’autre horloge de la décennie 2030

Dans ce paysage en accélération, Iter conserve une place singulière. Le gigantesque tokamak construit à Cadarache ne sera pas une centrale électrique. Sa vocation est de démontrer qu’un plasma de deutérium-tritium peut fonctionner dans des conditions proches de celles d’une future machine énergétique et de tester de manière intégrée plusieurs technologies indispensables à celle-ci.

Iter est conçu pour produire dans son plasma 500 MW de puissance de fusion à partir de 50 MW de chauffage externe, soit un facteur d’amplification Q supérieur ou égal à 10, pendant 400 à 600 secondes. Cette énergie thermique ne sera pas convertie en électricité.

Son calendrier a toutefois profondément évolué. La nouvelle feuille de route prévoit la fermeture du cryostat en 2033, les essais intégrés en 2033-2034, puis le début des opérations de recherche en 2034. La pleine énergie magnétique est attendue en 2036 et la phase deutérium-tritium en 2039.

La comparaison est saisissante : lorsque Iter commencera réellement son exploitation scientifique, plusieurs entreprises privées espèrent déjà avoir mis en service leurs premières centrales. Mais il serait erroné d’en conclure qu’elles rendent Iter obsolète. Les machines ne poursuivent pas les mêmes objectifs et n’acceptent pas le même degré de risque technologique. Iter doit notamment étudier un plasma en combustion à grande échelle, tester l’intégration de technologies représentatives d’une future centrale et expérimenter des concepts de production de tritium.

La décennie de l’épreuve de vérité ?

La fusion pour 2030 ou pas ? Plusieurs seuils très différents sont parfois confondus. Démontrer qu’une réaction de fusion produit davantage d’énergie qu’elle n’en reçoit pour chauffer le combustible constitue une performance physique. Transformer durablement cette énergie en électricité en est une autre. Faire fonctionner une installation avec une disponibilité élevée en est une troisième. Enfin, produire à un coût compétitif constitue encore un autre défi.

Les entreprises du secteur reconnaissent elles-mêmes l’ampleur des obstacles. Dans l’enquête 2026 de la FIA, 64 % citent le rendement énergétique parmi les principaux défis à court terme et autant les matériaux capables de résister aux neutrons. À plus long terme, les matériaux restent le premier enjeu cité, devant le rendement énergétique et l’autosuffisance en tritium, mentionnée par 52 % des répondants.

C’est sans doute là que se jouera véritablement la décennie 2030. Pour la première fois, une série de machines et de programmes tenteront presque simultanément de franchir plusieurs de ces barrières. Certaines échéances seront probablement repoussées, certains projets disparaîtront. Mais la fusion entrera enfin dans une décennie où ses promesses devront se confronter à la réalité industrielle. ■

Par Ludovic Dupin, journaliste Sfen

Image : Image IA