01.01.2016

« L’énergie nucléaire est d’abord une question d’éthique »

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Société,
Ethique
Par Boris Le Ngoc

Pour les Chrétiens, l’année 2015 a été marquée par la publication de la lettre Encyclique du pape François « Laudato Si’ » (Loué sois-tu). Une prise de parole particulièrement remarquée alors que se tenait à Paris le sommet sur le changement climatique. Ce n’est pas la première fois que l’Église catholique romaine prend la parole sur des sujets – l’énergie et le climat – qui a priori paraissent éloignés de son champ d’intervention. La réflexion sur ces sujets est pourtant ancienne, en témoignent les travaux menés sur le nucléaire.

Dès 1957, le Vatican devient l’un des premiers membres de l’AIEA (Agence internationale à l’énergie atomique) où elle milite pour une « utilisation pacifique et sûre de la technologie nucléaire » et « pour un développement authentique, respectueux de l’environnement et toujours plus attentif aux populations plus désavantagées » (cf. discours de Benoît XVI).

En France, la doctrine de l’Église en matière d’énergie nucléaire s’est densifiée au fil des années : en 1990, l’Université catholique de Lyon et EDF publient un ouvrage intitulé Pour une éthique de l’énergie nucléaire. Plus récemment Monseigneur Marc Stenger, évêque de Troyes et président de Pax Christi [1], et à ce titre chargé des questions d’énergie et d’environnement, a réuni un groupe de travail pour prendre part au débat sur la question de Cigéo [2].

L’Ethique au pluriel

Pour Mgr Marc Stenger, le débat autour de l’énergie nucléaire est principalement éthique. Et ce, pour deux raisons.

D’abord, l’Église considère – et c’est tout le sens de son engagement au sein de l’AIEA – que l’atome doit être au service du progrès de l’humanité. « L’atome doit permettre le développement du bien-être de tous les pays et pas seulement à capitaliser encore un peu plus le bien être des pays déjà riches » ajoute Mgr Marc Stenger.

Deuxièmement, et c’est le cœur du message de la lettre encyclique (Laudato Si’), l’utilisation du nucléaire aujourd’hui ne doit pas masquer le fait que demain il pourrait y avoir des conséquences négatives pour les générations futures. « Certains projets qui ne sont pas suffisamment analysés peuvent affecter profondément la qualité de vie dans un milieu pour des raisons très diverses, comme une pollution acoustique non prévue, la réduction du champ visuel, la perte de valeurs culturelles, les effets de l’utilisation de l’énergie nucléaire» (§ 184 de la lettre encyclique).

En 2012, Mgr Marc Stenger a travaillé avec un groupe diversifié, composé de chrétiens, prêtres, diacres et laïcs, et de non-croyants, pour étudier la dimension éthique du projet Cigéo. « Au sujet de cet héritage légué aux générations futures pour les prochains milliers d’années, l’Église a le devoir de faire en sorte que cette question soit posée et entendue », précise l’évêque. Toutes les dimensions de l’éthique ont été débattues : le bien commun, la solidarité, la justice, la dignité de la personne, la responsabilité à l’égard des générations futures et le caractère sacré de la personne humaine. Au regard de la dimension éthique du sujet, le groupe de travail a conclu que le projet posait question et qu’il ne fallait pas écarter la recherche d’autres solutions.

L’homme avant la Science

Pour Mgr Marc Stenger, le débat sur le choix de l’énergie nucléaire ne doit pas seulement porter sur la technique : les avantages, les inconvénients, la pertinence du projet, le coût, etc. Pour lui, face à la question du nucléaire, on est dans un choix entre une société qui « ne reconnaît pas ses limites » et une société qui les reconnaît.

Par ailleurs, le choix du nucléaire impose de passer au crible « des impératifs éthiques » dont le respect seul fait « que l’homme est un homme ». En somme la technique doit être au service de l’homme et non l’inverse. Pour cela, il faut « redéfinir l’échelle de valeur » pour que l’homme soit la priorité de tout questionnement scientifique « Sans quoi il y a le risque que l’on privilégie la science à tout prix » prévient Mgr Marc Stenger.

Pour appuyer son propos, l’évêque se réfère à Benoît XVI qui dans son discours aux ambassadeurs indiquait : « Miser tout sur elle (la technique) ou croire qu’elle est l’agent exclusif du progrès, ou du bonheur, entraîne une chosification de l’homme qui aboutit à l’aveuglement et au malheur quand celui-ci lui attribue et lui délègue des pouvoirs qu’elle n’a pas. Il suffit de constater les “dégâts” du progrès et les dangers que fait courir à l’humanité une technique toute-puissante et finalement non maîtrisée. » Le pape émérite redoute qu’en ne faisant pas la jonction entre technique et éthique, la technique en vienne à « dominer » l’homme et à le « priver » de son humanité.

L’écologie intégrale

« Le réchauffement climatique a des conséquences sur la nature et des conséquences pour la vie de l’homme. L’Église en a conscience » indique Marc Stenger. Raison pour laquelle, le pape François a proposé une « écologie intégrale », c’est-à-dire une écologie qui soit à la fois environnementale, économique, sociale et surtout profondément humaine. Pour l’évêque, ce changement de paradigme permettrait de « sortir de la spirale autodestructrice de nos sociétés basées sur la consommation ».

Cette écologie intégrale puise sa source dans la Genèse. Dans ce premier récit de la création du monde, on relève « la profonde solidarité entre l’homme et ce qui l’environne ». Une véritable « interconnexion » révélée par la structure littéraire : « Dieu fit… et Il vit que c’était bon… ».

Le même texte invite à « dominer » la Terre. « Ici, il ne faut pas entendre que l’homme est légitimé à être un despote. Au contraire, il doit exercer une seigneurie pour le Bien et donc mettre en œuvre la solidarité et la justice ». Cette domination s’accompagne d’une responsabilité particulière de l’homme, « chargé par Dieu de garder cette création et de la cultiver ». Pour Marc Stenger, « la maison brûle » et c’est « l’affaire de tous ». « Nous réalisons aujourd’hui que cet équilibre est fragile et que l’homme, à cause de ses activités, est capable de le détruire. Nous devons défendre notre maison commune. »

Pour éviter la catastrophe, des changements de comportements s’imposent. « Nous devons faire des choix fondés “sur le besoin” plus que sur “le désir”. C’est même un changement de société qui s’impose ! »

De la décroissance

Le nouveau pape avait détonné lorsqu’il écrivait que l’heure était venue « d’accepter une certaine décroissance dans les parties du monde les plus riches ». Fidèle au message de l’Évangile qui invite les plus forts à se mettre au service des « plus petits », l’Église appelle à plus de « justice » : « il faut que les pays riches acceptent une forme de décroissance pour que les pays pauvres puissent croître » précise Mgr Marc Stenger.

L’Église appelle également à une réflexion sur notre manière de consommer « toujours plus » d’électricité. « Notre actuelle “boulimie” d’énergie légitime-t-elle que nous compromettions l’avenir de nos enfants et traitions notre terre de façon irresponsable ? » s’interrogeait Benoît XVI avant d’appeler « les sociétés technologiquement avancées » à davantage de « sobriété ».

« La société capitaliste détourne le recours à l’énergie pour ses propres finalités qui ne sont pas celles du bien commun. Elle cherche le moindre coût, le plus grand profit et la plus grande croissance » s’inquiète Mgr Marc Stenger. Pour lui, « il faut choisir une énergie en fonction de ce qui correspond au mieux à une nature équilibrée. »

Si l’urgence climatique est là, la messe n’est pas encore dite. Pour Mgr Marc Stenger, « l’avenir est plein d’espérance ».

1.

Pax Christi est le mouvement catholique international pour la paix. Il est reconnu comme une ONG auprès des institutions internationales de l’ONU et de l’Union européenne.

2.

Cigéo est le projet de centre de stockage souterrain des déchets hautement radioactifs.