L’énergie nucléaire et l’opinion publique globale depuis l’accident de Fukushima - Sfen

L’énergie nucléaire et l’opinion publique globale depuis l’accident de Fukushima

Publié le 30 avril 2015 - Mis à jour le 28 septembre 2021
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La mesure et le suivi du soutien ou de l’opposition du public vis-à-vis de l’énergie nucléaire ont été irréguliers et incohérents.

La plupart des recherches ont été menées au niveau national dans quelques pays clés, financées souvent par des associations professionnelles ou des entreprises du secteur de l’énergie. Peu d’historiques de mesure remontent aussi loin que Tchernobyl. La recherche internationale est encore moins importante, la série de l’Eurobaromètre étant une des sources les plus pertinentes, même si son étendue est limitée par son obligation de se concentrer uniquement sur l’Union européenne (UE), dont la couverture a été modifiée dans le temps puisque ses frontières se sont largement agrandies dans les deux dernières décennies. Par contre la couverture de l’opinion en dehors de l’UE et de l’Amérique du Nord est éparse.

L’Ipsos Global Advisor est une enquête en ligne menée dans 24 pays auprès d’un échantillon d’environ 18 000 personnes âgées de 18 à 64 ans, sur la base de 500 à 1 000 entretiens par pays. Chaque enquête pays est pondérée afin d’être représentative de la population en ligne. Pour les pays les plus développés, la pénétration d’Internet est si élevée que les enquêtes en ligne sont largement représentatives de l’opinion publique totale.  Pour les pays en développement, une telle méthode peut poser problème. Dans certains pays comme l’Inde, la Chine et l’Indonésie, il faut donc garder à l’esprit que le Global Advisor ne représente que les principales populations urbaines et la tranche la plus aisée de la population. Chaque enquête couvre une étendue différente de sujets. Ces enquêtes ont été menées sur les attitudes face aux sources d’énergie en avril 2011 (un mois après Fukushima, moment où l’effet négatif sur l’opinion publique était le plus fort), en septembre 2012 pour mesurer la remontée initiale de l’opinion publique et plus récemment en février 2015 pour suivre le progrès réalisé et explorer d’autres sujets liés à l’énergie nucléaire.

 

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Figure 1 : soutien/opposition globale par source de production. Indiquez votre niveau de soutien pour chaque source de production d’énergie : soutien fort, soutien moyen, opposition moyenne, opposition forte

 

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Fgure 2 : soutien du public lié à la dépendance au nucléaire par pays

 

Le nucléaire et les autres énergies

En février 2015, le soutien global et l’opposition à l’énergie nucléaire sont comparés à cinq autres sources de production d’électricité. Les énergies renouvelables (solaire, éolien et hydroélectrique) sont de loin les sources d’énergie les plus populaires ; le gaz naturel se situe entre les énergies renouvelables et les sources les moins plébiscitées que sont l’énergie nucléaire et le charbon (Figure 1). Le gaz naturel est souvent positionné par l’industrie gazière comme combustible de transition entre les combustibles fossiles et les combustibles renouvelables et ce positionnement est confirmé à la fois en termes de contenu CO2 et de niveau de soutien. S’il existe une certaine opposition aux renouvelables, elle est souvent localisée et représente rarement plus de 10 % de la population. L’énergie nucléaire se place maintenant avant le charbon en termes de soutien. Cette évolution est due à la fois à la baisse du soutien au charbon et à une remontée de l’opinion positive après Fukushima.

L’opinion publique favorable au nucléaire dans sept pays sur 24

Cette remontée a été rapide dans les mois qui ont suivi l’accident, passant de 38 % en avril 2011 à 45 % en septembre 2012. Depuis, on note une légère baisse à 42 %, mais le soutien reste plus fort qu’au moment de l’accident. À noter cependant que sur toute la période, et encore aujourd’hui, l’opinion publique globale montre une opposition franche envers l’énergie nucléaire cumulée sur les 24 pays de l’enquête. Ceci ne veut pas dire qu’il y a opposition nette partout. Au contraire, sept pays font état d’un soutien net en faveur de l’énergie nucléaire : les États-Unis, la Russie, la Suède, la Grande Bretagne, la Chine, l’Inde et l’Arabie saoudite. Il est important de noter qu’il existe de forts contrastes dans le soutien entre ces différents pays : l’Inde affiche le soutien le plus élevé avec 38 % comparé à la Suède (2 %), aux États-Unis (6 %) et à la Russie (8 %). Les pays où l’énergie nucléaire est la moins plébiscitée sont le Mexique (- 62 %) où des découvertes récentes de gisements de gaz naturel ont conduit à l’abandon de projets de construction de centrales ; et l’Allemagne (- 56 %) où la sortie du nucléaire a été annoncée pour 2022. Sur la question du nucléaire, l’opinion publique se polarise. Cependant, dans certains pays, soutien et opposition au nucléaire s’équilibrent. C’est le cas en Suède, en France et en Pologne, où l’opposition dépasse tout juste le soutien à l’énergie nucléaire.

Si l’on compare le soutien net au niveau de dépendance sur l’énergie nucléaire dans chaque pays, il devient possible d’identifier les pays où l’opportunité de développement est le critère le plus important et ceux où un conflit concernant tout nouveau développement est le plus susceptible de se produire en raison de l’opposition du public, malgré une forte dépendance à l’énergie nucléaire

La majorité des pays se trouve dans le quadrant inférieur gauche (Figure 2), soit parce que la part du nucléaire dans leur mix énergétique a été réduite suite à des décisions politiques dans un environnement d’opinion publique négative, soit parce que la croissance de cette part est contrainte par la prépondérance d’une opposition au nucléaire. Ceci entraîne une incertitude quant à l’avenir de l’énergie nucléaire dans ces pays.

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Figure 3 : attributs associés à chaque source d’énergie – Soutien à l’énergie nucléaire

Une opinion qui a tendance à s’améliorer dans le temps

Globalement, l’opinion publique a évolué depuis Fukushima : le soutien net a augmenté de huit points en cumul depuis avril 2011). Mais encore une fois, de manière différenciée suivant les pays. Une amélioration est visible dans 18 des 24 pays depuis 2011, mais son étendue varie. C’est en Chine, en Russie, en Arable saoudite et en France qu’elle est la plus forte, contrairement au Brésil, à -l’Allemagne, au Mexique et aux États-Unis où l’amélioration est la plus faible sur la même période. Dans une minorité de pays, le niveau de l’opinion publique a baissé plus encore depuis 2011, notamment en Hongrie, en Espagne et en Pologne ainsi qu’au Japon. La réaction négative à l’accident de Fukushima a d’ailleurs été retardée dans ce pays : l’opinion publique y était, au début, moins négative que dans certains autres pays, mais celle-ci s’était dégradée jusqu’en septembre 2012 à mesure que les conséquences étaient connues de la population. Depuis, l’opinion publique japonaise reste globalement opposée à l’énergie nucléaire. Cependant la tendance à l’amélioration contribue de manière positive aux efforts entrepris pour remettre en service les centrales nucléaires du pays.

Des profils marqués

Des profils similaires de soutien et d’opposition à l’énergie nucléaire dominent sur les 24 pays. En général, les hommes sont plus favorables au nucléaire que les femmes (y compris dans des pays où le rôle des femmes est perçu d’une manière très opposée, par exemple la Suède et l’Arabie saoudite) ; le soutien au nucléaire augmente avec l’âge, le niveau du revenu et d’études. Les entrepreneurs et cadres supérieurs sont plus susceptibles de soutenir l’énergie nucléaire que les autres personnes interrogées. On peut tirer de cette caractérisation du soutien par une classe d’hommes d’affaires plus âgés une image de l’énergie nucléaire plutôt « conservatrice », tandis que les énergies renouvelables sont souvent perçues comme les « challengers », les nouveaux arrivants à la mode, attirant le soutien des jeunes.

Des critères de perception très différents selon les énergie

L’enquête de février 2015 a également abordé les caractéristiques attribuées à chaque type d’énergie (Figure 3). Il en ressort des perceptions très différentes selon les énergies.

On constate ainsi que les opposants au nucléaire l’associent majoritairement aux problèmes de déchets, de menace pour la sécurité civile, de destruction des paysages, de coûts trop élevés et de changement climatique. Cette énergie est peu perçue comme pouvant résoudre le changement climatique ou représentant une source -d’électricité fiable. Rappelons ici que cette analyse vise à mesurer les perceptions du public et non à déterminer si elles sont justes ou non. Même si elles sont erronées, de telles idées influent sur le soutien ou l’opposition du public. L’électricité produite à partir du charbon fait elle aussi l’objet de perceptions très négatives, moins fortes en ce qui concerne la menace pour la santé des populations que la vulnérabilité du pays vis-à-vis des coûts de l’importation des combustibles.

Ceux qui sont favorables au nucléaire ont plutôt une image positive. Mais même s’ils soutiennent le nucléaire, ils identifient les déchets, la sécurité des populations et les coûts comme des problèmes. 

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Manifestation anti-nucléaire

Conclusion

Cette étude permet de constater une amélioration du soutien global à l’énergie nucléaire depuis Fukushima. Si elle est géographiquement inégale, les chiffres les plus récents montrent que la période de retournement rapide de l’opinion publique s’est légèrement estompée dans les deux ou trois dernières années. Seuls 7 des 24 pays de l’enquête font état d’une opinion publique positive pour le futur développement de l’énergie nucléaire, et une opposition importante persiste. Un contraste important existe entre les pays les plus positifs – la Chine et l’Inde – et les pays nucléaires les plus anciens : les États-Unis, le Royaume Uni et la Russie.

Les raisons de l’opposition à l’énergie nucléaire sont bien documentées, bien qu’il soit évident d’après l’enquête que certaines se fondent sur des idées erronées (l’énergie nucléaire est une cause du changement climatique). L’objectif premier de la communication de l’industrie nucléaire doit donc être de corriger de telles idées fausses et de promouvoir les aspects positifs de cette énergie, comme son rôle dans la réduction du changement climatique. Ce point sera simple à résoudre. Il sera plus difficile de changer les perceptions concernant les déchets et les risques. Le fait que même ceux qui soutiennent le nucléaire soient préoccupés par ces problèmes souligne leur profond enracinement. Avec les progrès réalisés dans le traitement des déchets et l’association de performances solides et de nouvelles conceptions plus sûres de réacteurs, l’industrie nucléaire pourra commencer à progressivement réduire l’enracinement de cette opposition.

par Robert Knight, Directeur des Recherches, Ipsos MORI, Londres