Exploitation au-delà de 60 ans, décomplexification et EPR2, les grands chantiers de la sûreté nucléaire selon l’ASNR
Premier rapport présenté depuis la création de l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR), le bilan 2025 de la sûreté nucléaire française marque l’ouverture de plusieurs chantiers structurants. Stabilisation des objectifs de sûreté des réacteurs de 900 MW, réflexion sur une exploitation au-delà de 60 ans, simplification des règles générales d’exploitation, préparation des EPR2 ou encore renouvellement des installations de l’aval du cycle… L’autorité a profité de son audition devant l’Opecst pour préciser sa vision des défis à venir.
Présenté le 28 mai devant l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (Opecst), le rapport annuel sur l’état de la sûreté nucléaire et de la radioprotection constitue chaque année un rendez-vous important pour la filière. L’édition 2025 revêt toutefois une dimension particulière puisqu’il s’agit du premier exercice réalisé par l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR), créée à la suite du rapprochement de l’ASN et de l’IRSN.
Si le rapport confirme que la sûreté des installations nucléaires françaises s’est maintenue à un niveau globalement satisfaisant en 2025, l’audition a surtout permis à l’ASNR de partager sa vision des grands enjeux qui attendent le secteur dans les années à venir.
« Deux défis industriels sont devant nous »
En ouverture de l’audition, le Président de l’ASNR Pierre-Marie Abadie a résumé les enjeux auxquels est confrontée la filière nucléaire française : « Deux défis industriels sont devant nous : la poursuite d’exploitation des réacteurs existants et l’innovation, ainsi que la construction de nouvelles installations. » Selon lui, ces deux chantiers doivent s’appuyer sur les mêmes fondamentaux : anticipation, écoute des signaux faibles et capacité à tirer parti de la standardisation historique du parc nucléaire français.
VD5 : vers une stabilisation des objectifs de sûreté
L’un des messages les plus marquants de l’audition concerne la préparation du cinquième réexamen périodique des réacteurs de 900 MW. Le commissaire Olivier Dubois a expliqué que l’ASNR avait arrêté en 2025 les orientations générales qui guideront ces VD5. La nouveauté est importante : contrairement aux précédents réexamens, il ne s’agira pas d’engager une nouvelle hausse généralisée des objectifs de sûreté.
« L’ASNR s’est positionnée en 2025 sur les orientations à retenir en vue du cinquième réexamen de sûreté pour une éventuelle poursuite d’exploitation de 50 à 60 ans. Les priorités définies à ce stade sont la maîtrise du vieillissement des matériels et la prise en compte des effets du changement climatique. Le tout dans un référentiel d’objectifs de sûreté stabilisé par rapport au réexamen périodique précédent. C’est un point important qui marque une différence significative avec les quatrièmes réexamens périodiques pour lesquels les objectifs de sûreté avaient été revus à la hausse. »
Au-delà de 60 ans : l’ASNR veut éclairer les décideurs
L’autre sujet majeur concerne la possibilité d’une exploitation des réacteurs au-delà de 60 ans. Pierre-Marie Abadie a confirmé que « l’ASNR a engagé une démarche générique sur l’exploitation au-delà de 60 ans, notamment sur les éléments non remplaçables. C’est un premier éclairage important pour la sûreté, pour EDF et pour la politique énergétique. Nous rendrons notre avis à la fin 2026. »
De son côté, Olivier Dubois a détaillé les travaux menés depuis 2023 : « Le contexte énergétique laisse présager un intérêt fort pour la prolongation de ces réacteurs au-delà de 60 ans. Dans ce cadre, l’ASN puis l’ASNR ont souhaité engager depuis 2023 avec EDF une démarche d’anticipation visant à identifier les verrous techniques liés à la sûreté qui pourraient empêcher cette possibilité d’extension.
Un travail de recensement des freins potentiels a eu lieu et EDF a proposé un ensemble de stratégies et d’actions pour lever ces verrous sur des sujets techniques majeurs concernant souvent ce qu’on appelle les composants non remplaçables. L’ASNR prendra position sur ces sujets à l’automne 2026.
L’objectif du point de vue de la sûreté nucléaire est de fournir aux acteurs de la politique énergétique des hypothèses générales sur la durée de fonctionnement possible de ces réacteurs. »
EPR2 : « un design beaucoup plus mature que Flamanville »
La construction du futur parc constitue l’autre grand défi identifié par l’autorité. Pour Pierre-Marie Abadie, la réussite du programme EPR2 repose largement sur la capacité à préserver une logique de standardisation. Il assure : « L’enjeu est la standardisation et la réplication (car) la standardisation, c’est bon pour la qualité et la sûreté. Pour y arriver, il faut l’anticipation, la stabilisation des référentiels techniques et une bonne maîtrise des fournisseurs et sous-traitants. »
Le président de l’ASNR s’est également montré relativement confiant sur la maturité du projet : « À date, on est sur un design beaucoup plus mature que Flamanville à la même étape du processus. »
VC1 : le premier grand rendez-vous industriel de l’EPR de Flamanville
L’audition a également permis d’éclairer les enjeux de la première visite complète du réacteur EPR de Flamanville, programmée à partir d’octobre 2026. Lors du point presse qui a suivi l’audition, Olivier Dubois a décrit un chantier d’une ampleur exceptionnelle :
« Ce premier arrêt pour renouvellement du combustible qui doit démarrer en octobre 2026 sera un chantier de grande ampleur avec beaucoup d’opérations de maintenance, d’essais et de modifications. EDF procédera à la première requalification complète du circuit primaire principal avec une épreuve hydraulique. Elle procédera au renouvellement de l’ensemble du cœur du réacteur, au remplacement du couvercle de la cuve. Elle remplacera les échangeurs entre le circuit de réfrigération intermédiaire et le circuit d’eau brute qui avaient été sous-dimensionnés au moment de la conception du réacteur. Elle réalisera également des activités qui n’ont pas pu être réalisées avant le démarrage du réacteur. »
L’autorité souligne également l’importance des contrôles réglementaires qui interviendront lors de cet arrêt : « Il y a des équipements sous pression qui vont atteindre leurs échéances réglementaires de contrôle, ce qui va engendrer un pic de charge pour EDF et pour les organismes de contrôle. EDF a déjà sollicité l’ASNR pour essayer de reporter certaines activités et lisser la charge pendant ce premier arrêt. » Une démarche d’autant plus logique que la VC1 va représenter un pic d’activité pour EDF mais aussi pour tous les organismes de contrôle.
Aval du cycle : un changement d’échelle pour les instructions de sûreté
Pierre-Marie Abadie a consacré un long développement aux programmes « Aval du futur » et « Pérennité-Résilience » engagés par Orano. « L’Aval du futur, c’est la préparation du futur des usines de l’aval qui doit permettre d’apporter des marges en matière d’entreposage des combustibles usés et des matières plutonifères. Ces installations sont prévues à l’horizon 2040 et doivent permettre d’engager le renouvellement des usines, à commencer par Melox puis La Hague. »
Concernant le programme Pérennité-Résilience, qui doit mener les installations actuelles à cette échéance, le Président de l’autorité évoque des enseignements tirés de ces dernières années, en particulier des enjeux rencontrés à Melox : « Ces enseignements, c’est le renforcement de la maintenance, le besoin de plus de redondance. C’est un enjeu de robustesse industrielle mais également de sûreté et de radioprotection. »
Démantèlement : l’alerte sur la situation
Alors que l’attention se concentre largement sur la relance du nucléaire, l’ASNR a rappelé que les enjeux de démantèlement demeuraient considérables. « Cette mobilisation collective autour des installations en exploitation ou en construction ne doit pas conduire à un moindre effort technique, financier et humain sur le démantèlement. Il y a dans ce domaine des avancées significatives, mais aussi beaucoup de retards, parfois très importants », assure Pierre-Marie Abadie.
Si les démantèlements sont globalement maitrisés chez EDF, la Commissaire Stéphanie Guénot-Bresson a notamment évoqué la situation du CEA : « Le programme de démantèlement n’est plus tenable par le CEA, qui a dû prioriser certaines installations, pour des raisons techniques mais aussi financières. Il faut une sanctuarisation des moyens financiers et humains nécessaires pour tenir des calendriers de démantèlement raisonnables. »
Complexité : le chantier de long terme des règles générales d’exploitation
Parmi les sujets de fond évoqués lors du point presse suivant l’audition figure celui de la complexité croissante de l’exploitation des installations nucléaires. Déjà identifié dans le précédent rapport annuel, ce sujet reste, selon l’ASNR, loin d’être résolu.
Pierre-Marie Abadie a rappelé qu’il s’agissait d’un travail de longue haleine, qui dépasse largement les seules questions documentaires.
« La complexité est un sujet qu’on avait ouvert à l’occasion du rapport annuel de 2025. C’est un sujet au long cours. Le fait qu’on n’y soit pas revenu ce matin en audition ne signifie pas qu’il a été soldé, bien évidemment. C’est un travail sur plusieurs années, en particulier en ce qui concerne les règles générales d’exploitation. Dans le rapport, vous trouverez un certain nombre d’encadrés sur ces sujets et en particulier sur les règles générales d’exploitation (RGE). »
Le président de l’ASNR a insisté sur le caractère multidimensionnel du problème : « C’est un sujet d’ingénierie, de formation, de culture managériale. C’est une problématique qu’il faut aborder de manière très holistique. Elle concerne le parc, comme elle concerne les nouveaux réacteurs. Il est important que le projet EPR2 soit accroché, arrimé, à cet exercice de RGE. Cela donne une profondeur dans le temps et en même temps une certaine urgence parce que le sujet des RGE de l’EPR2 arrivera assez rapidement dans le dossier de mise en service des futurs réacteurs. »
Budget : l’ASNR s’inquiète pour ses capacités de recherche et d’expertise
Enfin, Pierre-Marie Abadie a alerté les parlementaires sur l’évolution de la trajectoire budgétaire de l’autorité. « L’impact serait fort sur notre outil de recherche, au cœur de notre souveraineté scientifique et technique, et sur le renouvellement et la modernisation de nos systèmes d’information. »
Le président de l’ASNR a précisé ne pas demander d’augmentation de moyens mais la préservation des capacités existantes : « C’est juste le rétablissement d’une stabilité budgétaire qui permette, bon an mal an, de maintenir notre effort sur l’outil de recherche et également sur les systèmes d’information. »■