Nucléaire : comment innover avec le régulateur ? - Sfen

Nucléaire : comment innover avec le régulateur ?

Publié le 13 mars 2016 - Mis à jour le 28 septembre 2021
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Mandatés par la puissance publique pour contrôler les installations nucléaires et pour contribuer à l’élaboration de la réglementation, le gendarme du nucléaire, l’ASN, et son « appui technique », l’IRSN, peuvent-ils aussi contribuer à stimuler l’innovation au sein du secteur ?

 

 

La prudence des industriels

Dans un domaine où la sûreté est au cœur de tous les choix, où les solutions éprouvées apportent une grande sécurité industrielle et réglementaire, où la très forte régulation impose de longs processus d’autorisation, les industriels se sentent-ils en mesure d’innover au rythme que l’on pourrait supposer dans une industrie de haute technologie ? La réponse est peu évidente, mais la question mérite d’être posée tant elle est prégnante. En « off », ils sont nombreux à exprimer leur crainte d’une innovation qui viendrait complexifier un peu plus la relation avec le régulateur.

Situation paradoxale ? Pas vraiment. Tout d’abord, la lourdeur et la complexité des procédures d’autorisation peut conduire à privilégier les solutions déjà été approuvées par le régulateur. Ensuite, la crainte que le régulateur n’impose à tout le parc existant, de manière rétroactive, toute innovation introduite sur un nouveau modèle de réacteur peut aussi avoir un effet dissuasif.

Ce rapport à l’innovation est-il une particularité française ? Il a en tout état de cause nécessairement une incidence financière, organisationnelle et technique sur les industriels… Dans une interview au journal Les Echos, Jacques Repussard, directeur général de l’IRSN, s’interroge sur la viabilité de la doctrine française d’amélioration continue de la sûreté : « Une responsabilité lourde pèse sur l’ASN, qui la conduit à demander toujours plus, sans réel contre-feu, au risque d’interprétations parfois extrêmes de la réglementation ».

Ces craintes peuvent être des freins puissants à l’innovation. Ne pourrait-on d’ailleurs parler d’autocensure ? Attention cependant à ne pas accuser trop vite le régulateur d’être la principale source de ces difficultés. « Comme tout domaine où la sûreté est importante, le principe de précaution y est fort. L’emploi de solutions éprouvées y est recherché » souligne Bertrand de l’Epinois, Directeur des normes de sûreté d’AREVA.

L’IRSN à la pointe de la R&D en sûreté

Dans le domaine de la sûreté nucléaire, le régulateur, par les décisions qu’il prend, peut aussi provoquer de l’innovation. « Par exemple, dans le domaine des accidents graves, où la prescription d’une ligne de défense dédiée à la maitrise des accidents graves a fait introduire un grand nombre d’innovations sur l’EPR, issues de plusieurs décennies de R&D, accélérées significativement à la suite de l’accident de Three Mile Island » rappelle l’expert d’AREVA.

La R&D est intrinsèque à l’identité de l’IRSN. Par ses recherches, l’appui technique de l’ASN contribue à l’amélioration de la sûreté des installations en exploitation. Dans les colonnes de Science et Vie, Jacques Repussard propose de recourir davantage à la simulation numérique, notamment en utilisant le logiciel développé par l’Institut, « Astec » : « Après Fukushima, l’ASN a demandé à EDF de concevoir les modifications de ses installations de telle sorte qu’en cas d’interruption longue du refroidissement du réacteur, la situation demeure maitrisée. Quand nos ingénieries ont fait les modifications proposées par EDF (sur les questions de dépressurisation) sur le simulateur Astec, nous avons vu que cela… accélérait l’accident grave ! Nous leur avons donc suggéré une autre solution ».

Testé sur les scénarios de type Fukushima, pour lesquels il a démontré son efficacité, Astec est plus généralement utilisé pour simuler l’ensemble des phénomènes qui interviennent en cas de fusion du cœur d’un réacteur.

 

Quand l’innovation va plus vite que le régulateur

Le régulateur a beau être innovant, il reste qu’il l’est potentiellement moins que les industriels. Pour survivre dans un univers concurrentiel, ceux-ci sont obligés de proposer des innovations régulièrement. A l’inverse, le régulateur, même s’il reste, comme nous venons de le voir, à la pointe des recherches en matière de sûreté, a par nature souvent un temps de retard en ce qui concerne l’appréciation des solutions techniques innovantes.

L’arrivée progressive d’une nouvelle révolution industrielle synonyme dans bien des domaines d’effervescence en matière d’innovations pose question. Dans le nucléaire, le cadre réglementaire est-il suffisamment agile pour s’y adapter ? Comment faire, par exemple, lorsqu’une innovation technologique développée hors du nucléaire ne trouve pas dans les standards existants un cadre adéquat pour être déployée dans le nucléaire ? Pour Bertrand de L’Epinois, « ces cas méritent qu’il y ait un dialogue approfondi avec les autorités de sûreté. Peut-être faut-il se mettre en situation de mieux prendre en compte le retour d’expérience issu d’autres domaines que le nucléaire ? Exception faite, bien sûr, du comportement des équipements sous irradiation, qui est une spécificité du nucléaire ».

Autre piste proposée par l’expert sûreté d’AREVA : ouvrir un dialogue technique avec le régulateur « très en amont » de la mise au point de l’innovation « portant en particulier sur les intérêts de l’innovation, les objectifs, les résultats recherchés, les programmes de qualification ».

Le régulateur peut-il apporter son concours à d’autres champs d’innovation que la sûreté ? Peut-il encourager les industriels à s’orienter vers des innovations compétitives ? Ces questions restent posées.

Crédit photo : ASN

Publié par Boris Le Ngoc (SFEN)

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