« Le nucléaire ne m’effraie pas, il me fascine » - Sfen

« Le nucléaire ne m’effraie pas, il me fascine »

Publié le 27 février 2015 - Mis à jour le 28 septembre 2021
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Mona GUICHARD prend en 2006 la direction du trident à Cherbourg, qui accueille chaque saison près de 28 000 spectateurs. une scène nationale située à 1 km du port militaire et de l’arsenal, et 25 km du site de recyclage des combustibles de La Hague et de la centrale de Flamanville. la dimension nucléaire fait ainsi partie du paysage et Mona s’en inspire naturellement.

« Quand on m’a proposé de porter un regard sur le nucléaire, j’ai trouvé que c’etait une drôle d’idée, mais pourquoi pas ! Et je me suis laissée prendre au piège de ce sujet passionnant, un vrai sujet à partager. » Mona Guichard y voit même certains points communs avec la culture. « Le plus souvent, le grand public entre dans la question nucléaire par l’angle catastrophe et donc par l’opposition. Dans l’art contemporain, c’est la même chose. Rappelez-vous les premières réactions lors de l’installation dans les années 1980 des colonnes de Buren ! Dans nos métiers, nous devons anticiper – comment les gens vont écouter de la musique demain, quel sera dans le futur le mode de partage des œuvres avec les spectateurs… ? – vaincre la peur du nouveau, apprivoiser le changement. Dans les industries de pointe comme le nucléaire, c’est pareil ! »

Entre mystère et attachement

Areva est le principal employeur local, avec près de 4 000 salariés à La Hague. « C’est une entreprise énorme, avec moult métiers et expertises. Bon nombre de nos spectateurs et abonnés y travaillent. Pourtant ce qui me frappe, c’est que le nucléaire reste mystérieux. » L’an passé, lors du festival

« Toi cour, moi jardin », Mona Guichard convie l’Agence nationale de psychanalyse urbaine. Des transats envahissent les parcs et jardins, invitant les habitants à s’allonger et livrer leurs impressions sur Cherbourg. « Il s’agissait au départ de saisir leur rapport à la ville en pleine métamorphose, mais très vite, le nucléaire s’est invité au cœur des discussions. Nous y avons senti un fort attachement – dans certaines familles, plusieurs générations travaillent à l’Arsenal par exemple – et en même temps quelque chose de mystérieux, de l’ordre du secret. »

Un étonnant rapport au temps

« J’ai eu la chance de rencontrer un militaire qui avait travaillé sur le sous-marin nucléaire, Le Redoutable. Il m’a raconté comment, lors de campagnes de plusieurs semaines, l’équipage perdait la notion du temps, du lieu. J’ai trouvé cela fascinant et terriblement romanesque ! » Alors en 2011, Mona Guichard se saisit de la question avec le metteur en scène Joris Mathieu. « Sa compagnie a investi Le Redoutable, à la Cité de la Mer, pour y monter un étonnant théâtre d’optique et de perte de repères, qui invitait le public à éprouver, le temps d’une représentation, le quotidien des hommes embarqués à bord, leur secret, leur solitude, leur peur. » Le nucléaire cultive ainsi un étonnant rapport au temps, lié aussi à la nature même des phénomènes naturels qu’il met en œuvre : désintégration d’atomes quasi instantanée d’un côté, période radioactive pouvant aller jusqu’à plusieurs millions d’années de l’autre.

Et si l’on en parlait autrement…

Il y a quelques années, Mona Guichard visite le site de La Hague. « C’est un endroit magnifique. Dès que je suis entrée, j’ai eu l’impression d’être dans une ville du futur. J’aurais bien pu me trouver en Inde ou en Amérique du Sud, il y avait quelque chose d’universel. » Ce qu’elle aime particulièrement, c’est la vue depuis Siouville, à la tombée de la nuit. « Une esthétique forte se dégage, l’usine semble sortir de terre au milieu de nulle part. On dirait un tableau, un dessin à la mine de plomb. C’est d’une beauté architecturale incroyable ! » Pour cette directrice culturelle, le nucléaire présente un potentiel artistique peu exploité jusqu’à aujourd’hui. Sensible à cette question, elle pourrait bien dans le futur porter des projets avec des acteurs locaux. Toutes les propositions artistiques sont ouvertes !

Bio express

Voilà 20 ans que Mona Guichard évolue dans le spectacle vivant, « un milieu passionnant, sans limite, où chaque rencontre compte, où aucun spectacle n’est inutile, où le meilleur est à venir ! ». Polyglotte et diplômée de l’ESC Nantes, elle étudie aussi les sciences humaines et la philosophie, et décroche un 3e cycle de gestion des entreprises culturelles à l’université Paris IX-Dauphine. D’abord administratrice de compagnies, dont celles d’Éric Vigner, qu’elle suit dans la création du Centre dramatique de Bretagne-Théâtre de Lorient, elle prend en 1999 la direction de l’Institut Français de Thessalonique (Grèce). En 2004, elle devient administratrice du Théâtre de l’Union, centre dramatique national du Limousin jusqu’en 2006, date à laquelle elle prend les commandes du Trident.

Article paru dans le Revue Générale Nucléaire de Février 2015.

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