« Mobiliser l’ensemble des compétences en R&D du CEA pour la relance du nucléaire » - Sfen

« Mobiliser l’ensemble des compétences en R&D du CEA pour la relance du nucléaire »

Publié le 21 septembre 2026

Alors que la France relance son programme nucléaire et réaffirme ses ambitions technologiques, le CEA détient une place stratégique au cœur des politiques publiques. Anne-Isabelle Étienvre, administratrice générale, revient sur la façon dont les « joyaux de la Couronne » scientifiques du CEA sont mobilisés au service des défis énergétiques du pays.

Note : Cet article a été publié initialement dans la RGN 2026-2 Été 2026 dans un dossier le dossier « la R&D au service de la relance du nucléaire »

Quel bilan tirez-vous de votre première année à la tête du CEA et quel cap vous fixez-vous ?

Cette première année me confirme qu’à 80 ans, le CEA se retrouve au cœur des grands enjeux de souveraineté, d’énergie et de technologie qui avaient présidé à sa création. Le cap fixé aujourd’hui est clair et largement réaffirmé par l’État. D’une part, le discours du président de la République à l’île Longue, le 2 mars 2026, a confirmé une ambition forte de renforcement de la dissuasion nucléaire française. D’autre part, la relance du nucléaire civil constitue un élément structurant majeur. Le numérique représente également une grande ambition, qu’il s’agisse des semi-conducteurs, du quantique ou du calcul intensif. Pour les salariés du CEA comme pour nos partenaires académiques et industriels, cette clarté stratégique est essentielle.

D’elle découle mon souhait de renforcer les interactions entre les activités civiles et les activités de défense du CEA. Nous avons ainsi lancé une cartographie des recherches duales afin d’identifier plus systématiquement les synergies possibles entre les différentes directions de l’organisme. L’objectif est de mieux valoriser les complémentarités scientifiques, technologiques et industrielles au service de l’excellence, de l’innovation et de l’attractivité du CEA. Je mesure l’engagement et la grande qualité de nos équipes, que j’avais pu percevoir dans mes fonctions précédentes.

Quelle doit être la place du CEA dans la relance du nucléaire ?

Mon ambition est qu’il soit pleinement embarqué dans l’équipe de France du nucléaire. Cela passe notamment par une mobilisation accrue de l’ensemble de nos compétences en R&D au service de la relance. C’est dans cet esprit que nous avons lancé un programme de recherche en amont. Il implique toutes les directions du CEA, et il est destiné à préparer les innovations et les ruptures technologiques dont la filière aura besoin demain.

Je me félicite également de la qualité des relations que nous entretenons avec EDF, Orano et Framatome. Cette capaci-té à travailler ensemble constitue un véritable atout, peu de pays disposant d’un écosystème aussi complet dans le nucléaire civil. L’exemple de la fermeture du cycle du combustible illustre bien cette dynamique. Ensemble, nous avons construit un programme partagé qui a été retenu par le président de la République. La décision du Conseil de politique nucléaire de mars 2026 de confier au CEA la maîtrise d’ouvrage de ce programme constitue une responsabilité majeure dont nous mesurons pleinement l’importance.

Il y a eu un recul de l’ambition en matière de R&D nucléaire au cours des dernières décennies. Ce retard est-il rattrapable ou sommes-nous dans une situation critique ?

Il est indéniable que, pendant plusieurs années, les politiques publiques ont affiché une ambition plus mesurée à l’égard de l’énergie nucléaire. Cela a eu des conséquences sur les investissements et sur les dynamiques d’innovation et de recherche. La France a toutefois réussi, à travers le temps, à préserver des compétences solides dans les domaines stratégiques. Depuis 2022, la relance du nucléaire est désormais assumée et s’inscrit dans un contexte international marqué par une prise de conscience croissante de son rôle dans la production d’énergie décarbonée. Il était sans doute temps de relancer ces activités avant d’atteindre un véritable seuil de fragilisation, mais les savoir-faire clés ont été maintenus, notamment dans la fermeture du cycle ou les réacteurs à neutrons rapides refroidis au sodium. L’enjeu consiste désormais à redonner de l’ampleur à ces compétences afin de retrouver une dynamique d’innovation forte et de renforcer le leadership français. Il reste enfin un défi important au niveau européen : permettre à l’ensemble des briques technologiques de R&D pour l’énergie nucléaire d’être éligibles à des finance-ments européens, au même titre que les autres technologies bas carbone.

Lors du Nuclear Energy Summit de mars 2026, vous avez, à propos des installations de R&D, parlé de « joyaux de la Couronne ». Que vouliez-vous dire par là ?

Que ces installations sont à la fois rares, précieuses et irremplaçables. Elles constituent un patrimoine scientifique et technologique dont dépend une part importante de notre capacité à innover dans le nucléaire. Elles sont essentielles. Elles permettent d’étudier le comportement des matériaux et des combustibles, de tester de nouvelles technologies et, plus largement, de garantir la robustesse scientifique et technique sur laquelle repose l’ensemble de la filière nucléaire.

Je pense bien sûr aux laboratoires chauds et installations expérimentales présentes sur les centres du CEA, mais aussi au réacteur Jules Horowitz. Ces infrastructures répondent à des besoins extrêmement spécifiques des industriels comme de la communauté scientifique. Elles sont peu nombreuses, en Europe et même dans le reste du monde, et leur conception comme leur exploitation exigent des compétences très par-ticulières. C’est aussi la raison pour laquelle elles sont difficiles à financer. Elles répondent à des besoins de niche et trouvent rarement leur place dans les dispositifs de financement classiques, notamment européens.

Le projet de réacteur Jules Horowitz (RJH) a connu des difficultés importantes par le passé. Estimez-vous qu’il est sur la bonne trajectoire et reste dimensionné aux besoins de la filière ?

Depuis plusieurs années maintenant, nous avons retrouvé une trajectoire maîtrisée. Le calendrier est stabilisé, le coût à terminaison sécurisé et l’avancement des travaux progresse conformément aux objectifs fixés. L’année 2026 constitue à cet égard une étape particulièrement importante. Nous étions à environ 50 % d’avancement de la construction au début de l’année et nous visons près de 80 % à la fin de l’année. Cela représente une progression majeure qui permettra de réduire significativement les risques associés à la phase de construction, même si la prudence reste naturellement de mise jusqu’à la divergence du réacteur prévue en 2032.

Nous sommes également en train d’entrer dans une nouvelle phase du projet. Le RJH reste un programme en construction, mais nous commençons désormais à préparer son exploitation. Cela signifie anticiper les futurs programmes scientifiques, préparer les instruments expérimentaux, structurer les partenariats et organiser les futurs usages du réacteur. Cette dynamique suscite d’ailleurs un intérêt croissant à l’international. Plusieurs pays manifestent leur intérêt pour le réacteur et certains envisagent même de rejoindre le consortium. Enfin, je n’ai aucun doute sur la pertinence du RJH au regard des besoins actuels et futurs. Dans un paysage européen marqué par le vieillissement de nombreuses infrastructures de recherche, le RJH occupera une place singulière.

Les industriels expriment-ils suffisamment clairement leurs besoins en matière de R&D ?

Les échanges sont de bonne qualité et les feuilles de route sont globalement bien partagées entre les acteurs de la filière. Mais nous sommes dans une période de forte accélération. Les besoins des industriels évoluent rapidement, tout comme nos propres compétences, nos infrastructures et nos programmes de recherche.

Dans ce contexte, je pense qu’il serait pertinent de réexaminer régulièrement, idéalement chaque année, les besoins de la filière et les moyens dont nous disposons collectivement pour y répondre. Cette revue permettrait de vérifier que nous conservons le bon niveau de complémentarité entre les différents acteurs et que nous utilisons au mieux nos ressources de recherche et d’innovation.

Le CEA est un acteur historique de la fusion. Quelle place cette technologie occupe-t-elle désormais dans votre stratégie de recherche et d’innovation ?

La fusion suscite aujourd’hui un intérêt considérable à l’échelle mondiale et il me semble important que la France clarifie sa position dans ce domaine. Il faut être lucide sur le niveau de maturité de la technologie. La fusion demeure un sujet de recherche de long terme. Pour autant, la France dispose d’atouts reconnus, aussi bien dans le domaine de la fusion par confinement magnétique, avec notamment l’installation West (W Environment in Steady-state Tokamak) à Cadarache, que dans celui de la fusion par confinement inertiel. Peu de pays peuvent revendiquer une telle diversité de compétences. C’est dans cet esprit que le CEA a élaboré, avec ses partenaires, une stratégie nationale, proposée au ministère en charge de la Recherche, qui devrait être rendue publique prochainement.

Comment envisagez-vous l’hybridation entre recherche expérimentale et outils numériques ? Peut-on imaginer, à terme, une R&D largement virtuelle ?

Je ne crois pas que nous puissions un jour nous affranchir totalement de la confrontation entre la simulation et la réalité expérimentale. En revanche, je suis convaincue que l’hybridation entre les deux approches va continuer à se renforcer. Les outils numériques apportent déjà énormément. Ils permettent d’explorer plus rapidement un grand nombre de configurations, de couvrir des espaces de paramètres beaucoup plus vastes et d’orienter plus efficacement les programmes expérimentaux. À ce titre, ils constituent un formidable accélérateur de recherche et d’innovation.

Mais à un moment donné, les modèles doivent toujours être confrontés au réel. L’expérimentation reste indispensable pour valider les hypothèses, qualifier les résultats et enrichir notre compréhension des phénomènes physiques. C’est un mécanisme qui existe depuis longtemps dans la recherche scientifique: un dialogue permanent entre la simulation et l’expérience. Les données expérimentales permettent d’améliorer les modèles, tandis que les modèles orientent les expériences suivantes.

Quelle place l’intelligence artificielle occupe-t-elle dans vos activités ?

Comme pour l’ensemble de la société, l’intelligence artificielle prend une place croissante. Cette évolution concerne à la fois ses usages génériques et les applications beaucoup plus spécialisées destinées à la recherche scientifique et technologique. Ces deux dimensions sont aujourd’hui pleinement présentes dans nos activités qui comportent également un volet recherche sur l’IA visant un développement frugal, embarqué et de confiance. Pour autant, cette évolution doit s’accompagner d’une vigilance constante. Les phénomènes d’hallucination, les biais ou encore les difficultés d’interprétation de certains résultats imposent de conserver un regard critique sur leur utilisation. Il faut tirer parti des opportunités qu’offre l’IA, mais le faire avec discernement, en gardant toujours à l’esprit que ces outils ne remplacent ni l’expertise scientifique ni le jugement humain. ■

Propos recueillis par Ludovic Dupin, Sfen
Image :

Anne-Isabelle Étienvre, administratrice générale du CEA lors de la conférence internationale « What R&D Infrastructure to Support the Nuclear Revival ? » organisée par la Sfen en mars 2026. – @Sfen