“Il ne faut pas réduire le nucléaire à une question d’expertise” - Sfen

“Il ne faut pas réduire le nucléaire à une question d’expertise”

Publié le 14 octobre 2015 - Mis à jour le 28 septembre 2021
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Dès le début de l’entretien, Gaspard Koenig tient à marquer ses distances avec la vieille garde libérale « climatosceptique » qui « méprisait les questions d’environnement ». Au contraire, la philosophie libérale se doit d’être « respectueuse des avancées et des conclusions de la science et confiante en la rationalité ». Personnellement favorable à l’atome – « d’autant que cela semble bien géré en France : il n’y a jamais eu d’accident » –, il comprend que certains puissent s’en méfier.

 

« Le nucléaire est la seule énergie qu’on ne comprend pas. On fait l’expérience des autres énergies, qui viennent toutes des quatre éléments reconnus depuis l’Antiquité : Terre, Eau, Feu, Air. Par exemple, on allume une bougie pour faire tourner un manège. » « Cette défiance envers le nucléaire vient moins des différents incidents qui ont pu se produire que d’une perte de confiance dans le progrès scientifique et humain. » Lecteur attentif du sociologue Gérarld Bronner, il regrette que « le principe de précaution tel qu’il existe aujourd’hui, ne montre pas le coût de l’inaction » et ne comprend pas l’opposition des Verts à l’atome : « Ils devraient être les premiers à embrasser le nucléaire, énergie non carbonée ! ». Il estime nécessaire de distinguer « la question du risque industriel » de « celle des incidences environnementales. »

Il condamne donc la réduction annoncée de la part du nucléaire : « soit on considère que le nucléaire est une énergie dangereuse et on arrête tout, comme les Allemands, soit on considère que ce n’est pas dangereux et alors il faut continuer. Il est ridicule de penser qu’en réduisant la part du nucléaire, on réduira proportionnellement le risque, si on considère qu’il y en a un ! ». Et de rappeler que c’est grâce au tandem nucléaire-hydraulique que le bilan carbone de la France « est l’un des meilleurs du monde ».

D’ailleurs, concernant la loi sur la transition énergétique qui vient d’être adoptée, il considère que « l’État est tout à fait dans son rôle lorsqu’il souhaite fixer des normes en termes d’émissions carbone », mais fustige « le dirigisme qui prétend déterminer d’en haut le mix énergétique. » En rappelant les vicissitudes de l’Energiewende allemande, il ajoute que, « nul ne connaît les effets pervers que ce cadre rigide peut avoir. De même, personne n’est capable d’anticiper l’évolution des technologies… »

Favorable à la démocratie directe pour les projets d’intérêt locaux « comme Sivens, Notre-Dame-des-Landes » pour lesquels un référendum local fait sens, il estime que le nucléaire, lui, relève de « l’intérêt général, sa dimension est donc nationale ». De ce point de vue, « il est normal que la question soit tranchée par le Parlement ». Il relève d’ailleurs que l’atome figure dans les programmes de chaque candidat à l’élection présidentielle. « Le débat démocratique est là pour poser les grands principes, y compris quand ils sont philosophiques ». Et, il s’oppose à l’idée selon laquelle le nucléaire devrait être un débat dépolitisé, un débat de techniciens : « comme pour les sujets économiques, l’erreur est de réduire ce sujet à des questions d’expertise. La bonne stratégie est de toujours les ramener à des questions de principe sur lesquels la volonté générale peut et doit s’exprimer. » Si Gaspard Koenig n’a jamais eu l’occasion de visiter une centrale, dans une autre vie, à la BERD, il a côtoyé un département dont le travail était d’élaborer les montages financiers pour le « sarcophage de Tchernobyl ». Il a pu constater que « 30 ans plus tard, des milliers de personnes restent mobilisées sur ce projet. »

Pour lui, une seule ombre au tableau : les déchets. « Le nucléaire sera une énergie d’avenir, si et seulement si, elle progresse sur le plan des déchets. Si la Science arrive à recycler le nucléaire comme elle arrive à recycler d’autres matériaux, au lieu de les enfouir, il y aura peu de contrainte à l’expansion. »

 

Bio express

Philosophe de 32 ans, Gaspard Koenig dirige le think-tank libéral GenerationLibre, qu’il a fondé en 2013. Il a travaillé précédemment au cabinet de Christine Lagarde à Bercy, puis à la BERD à Londres. Auteur de romans et d’essais, il prend régulièrement la plume dans les médias, Les Échos et l’Opinion entre autres, pour faire entendre ses idées.

 

Article paru dans le Revue Générale Nucléaire de Juillet – août 2015

Abonnement : abo-rgn@grouperougevif.fr

 

Publié par Isabelle Jouette (SFEN)

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