Les FabLabs : utopie industrielle ou véritable révolution ? - Sfen

Les FabLabs : utopie industrielle ou véritable révolution ?

Publié le 14 octobre 2015 - Mis à jour le 28 septembre 2021
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Une nouvelle génération de chercheurs arrive dans les entreprises, avec dans ses bagages une autre manière de travailler, basée sur le partage, la transversalité, l’interdisciplinarité et les outils du numérique. Cet état d’esprit change la R&D, la manière d’innover et, au-delà, l’entreprise elle-même. Imaginés dans les années 1990 aux États-Unis, les FabLabs, contraction de « fabrication » et de « laboratoire », se développent en France dans tous les secteurs et pas seulement, comme on pourrait le croire, chez les géants du web. L’aéronautique, les télécoms, l’automobile et même le secteur énergétique, archétype de l’industrie du « temps long », ont désormais leurs propres FabLabs.

Réputée à travers le monde pour son exigence et sa capacité à capter les innovations en cours, l’industrie nucléaire n’est pas en reste. En France, les entreprises du secteur, AREVA et EDF, investissent dans ces espaces qui permettent de concevoir aujourd’hui les technologies de demain.

Au-delà de l’effet mode, la rédaction de la RGN s’interroge : les FabLabs sont-ils une utopie industrielle ou une première étape vers un changement plus profond de notre manière d’innover ? Quelques éléments de réponse.

 

De quoi parle-t-on ?

L’innovation « pour tous »

Les « laboratoires de fabrication » s’inspirent de la bonne vieille méthode qui a fait ses preuves dans les garages de chercheurs du monde entier : le « Do it yourself » (« Faites-le vous-même »). Le MIT (Massachusetts Institute of Technology), qui a inventé ce concept, y a ajouté trois autres valeurs : la flexibilité, la réactivité et l’intelligence collective.

Ce troisième pilier – l’intelligence collective – suppose que le laboratoire ne soit désormais plus l’espace des seuls chercheurs, mais bien ouvert à tous, étudiants, « apprentis sorciers » ou profanes qui désirent accélérer le passage de la conception à la réalisation de leurs projets. En faisant se rencontrer et travailler ensemble des personnes d’horizons différents (ingénieurs, designers, artistes, bricoleurs, entrepreneurs), le FabLab incarne une forme de démocratisation de l’innovation.

Ici, on teste, on casse, on refait. En un mot, on se débrouille. Dans le FabLab, tout est fait pour inviter celle ou celui qui cherche, à innover de façon rapide. Le temps court (de quelques jours à 2-3 mois) est déterminant et distingue ces espaces des laboratoires traditionnels.

Fraiseuse numérique, découpeuse laser et vinyle, imprimante 3D, logiciels et matériels libres, bases de données d’objets, interfaces informatiques simplifiées… les FabLabs mettent à disposition des inventeurs un kit leur offrant la possibilité de donner plus facilement forme à leurs idées (création rapide de prototypes), de la partager (travail en réseau) et de l’améliorer (un prototype peut naître dans un FabLab et l’innovation s’achever dans un autre laboratoire).

 

Un atout pour les PME

Cette nouvelle manière d’innover bénéficie aux petites et moyennes entreprises qui n’ont pas les moyens humains et matériels suffisants pour développer d’importantes structures de recherche.

Ces PME ont fait leur le vieil adage : « L’union fait la force ». En effet, les FabLabs leur permettent de se réunir, de travailler ensemble, de mutualiser leur savoir-faire et de mettre au point des innovations dans des temps beaucoup plus courts que les grandes entreprises. Cette agilité leur permet de tirer leur épingle du jeu.

En France, depuis les premières initiatives lancées en 2009 au FabLab Artilect de Toulouse, les projets ne cessent d’essaimer. Selon un rapport de la Direction générale des entreprises, 23 % des FabLabs français ont été ouverts à l’initiative d’entreprises privées, dont 46 % par des associations. Hors entreprise, selon les chiffres de l’agence We are social, spécialisée dans les médias sociaux, on dénombrait une cinquantaine de FabLabs en France fin 2013, fréquentés par 3 334 adhérents (390 un an plus tôt). Des ateliers d’où sont sortis près de 7 000 objets créés de toutes pièces.

 

Les industriels se lancent

Les industriels ont pris conscience que leur taille, si elle peut être un avantage en termes de moyens, devient un handicap dans un monde flexible de plus en plus rapide. Le risque d’être grand, c’est donc d’être lent… Partant de ce constat, une douzaine d’industriels ont développé des Fablabs pour booster leur innovation.

À l’heure actuelle, les industriels exploitent les FabLabs sous trois formes : FabLab interne à l’entreprise, FabLab coopératif exploité entre plusieurs partenaires ou FabLab externe en collaboration avec des FabLabs extérieurs. Plusieurs grands groupes ont ainsi développé leurs propres laboratoires (Airbus, Alcatel-Lucent, AREVA, EDF…), d’autres s’associant à des structures lancées à l’initiative d’associations ou d’universités.

 

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Le FabLab de Britain’s Energy Coast à Cockermouth ouvre largement ses portes aux écoles

Le secteur de l’énergie adopte le FabLab

Les enjeux énergétiques (transition énergétique, défi climatique, développement durable, nouveaux usages…) imposent aux entreprises du secteur de prendre les devants et de regarder aujourd’hui ce qu’il sera important de mettre en oeuvre demain. Depuis toujours, la R&D tient ce rôle. La production d’électricité, le besoin d’efficacité énergétique, la relation avec le consommateur, les modes de consommation… devraient évoluer fortement dans les années à venir. AREVA dans le nucléaire et EDF dans l’électricité s’y préparent. Ici, les FabLabs jouent un rôle central.

 

Les deux FabLabs d’AREVA

AREVA a lancé en 2014 deux FabLabs, d’abord à Saint-Quentinen-Yvelines, en région parisienne, puis, quelques mois plus tard, à Lyon.

Ces laboratoires ont été conçus dans le cadre du programme Innov’ACTION2016 pour dynamiser la créativité, mettre au point des technologies et des solutions innovantes qui feront la différence dans le secteur du nucléaire. Les deux FabLabs mettent à disposition de leurs utilisateurs un lieu d’échanges et un atelier technique dédié au prototypage doté, entre autres, d’une imprimante et d’un scanner 3D.

Exit les bureaux cloisonnés ! Dans les FabLabs d’AREVA, l’environnement collaboratif rappelle celui des start-up de la Silicone valley ou du Sentier à Paris : ultradesign, lignes épurées, écrans tactiles géants… tout est mis en oeuvre pour favoriser les échanges entre les personnes, faire émerger de nouvelles idées, promouvoir l’esprit entrepreneurial, et tester les solutions concrètement et au plus tôt.

Au-delà de l’enjeu de développement d’activité et de compétitivité pour AREVA, l’innovation est un levier pour fédérer les collaborateurs dans un contexte complexe.

 

I2R d’EDF

Créé en juillet 2013 sur le fameux centre de recherche des Renardières de Moret-sur-Loing (77), l’« Incubateur d’Innovations de Rupture » ou « I2R » du département Enerbat d’EDF concentre en un même lieu différentes compétences et machines-outils à commande numérique qui permettent de faciliter la conception de prototypes.

« Nous avons conçu le laboratoire comme un accélérateur d’innovation. Là où un objet de recherche peut prendre parfois des mois de montage du projet, de validation de l’idée, de déblocage du budget et de réalisation et de prototypage, nous nous appuyons sur des méthodes et des outils qui nous permettent d’accélérer significativement les chemins de l’innovation » précise Guillaume Foissac, initiateur et responsable d’I2R.

À la différence des autres départements de R&D, I2R est capable d’accueillir en cours d’année des thématiques qui n’ont pas forcément été prévues l’année précédente. « L’arbitrage du travail s’y fait donc de façon dynamique en fonction des priorités et des contraintes qu’imposent les sujets. L’idée ici est de retrouver une certaine flexibilité dans le travail » souligne Guillaume Foissac.

Par ailleurs, EDF travaille systématiquement à plusieurs regards sur les thématiques. Des ingénieurs de formations diverses, des designers et des ergonomes croisent leurs compétences pour imaginer ensemble des solutions à un problème posé. Car, rappelle le responsable d’I2R, « une problématique n’impose pas un seul regard technique. Il faut être capable de prendre en compte des critères industriels, économiques, fonctionnels, d’intégration… »

Enfin, le temps alloué à chaque innovation est circonscrit. « Nous n’accordons qu’un temps précis à ce travail, un temps qui peut varier de quelques jours à deux ou trois mois maximum pour chaque thématique » cadre M. Foissac. Par contre, les ressources du laboratoire peuvent être toutes mobilisées et se consacrer pleinement à la résolution d’une problématique. « Cela nous permet de travailler sur un grand nombre de sujets tout en luttant contre l’éparpillement qui nous guette un peu tous. » conclut Guillaume Foissac.

En 2014, I2R a initié et accéléré plus de trente projets, du développement de nouveaux systèmes technologiques utilisant les énergies renouvelables, à des déploiements de services innovants pour le client final, en passant par le développement d’objets connectés qui rendent le consommateur acteur de sa consommation.

I2R est aujourd’hui principalement dédié à l’efficacité énergétique dans les bâtiments et les territoires.

 

FabLab nucléaire en Grande-Bretagne

en Grande-Bretagne Au Royaume-Uni, les FabLabs font des émules : Sellafield Ltd, Nuclear Management Partners et la Nuclear Decommissionning Authority (NDA) sont notamment partenaires de Britain’s Energy Coast (BEC) et ont financé à hauteur de 200 000 £ (274 000 euros) le développement du 9e plus important FabLab du pays.

Installé dans le nord-ouest de l’Angleterre, BEC FabLab a ouvert des installations remarquables au Createc à Cockermouth et à la West Lakes Academy à Egremont. BEC FabLab donnera accès aux entreprises, aux entrepreneurs et aux écoles à une large gamme d’équipements de pointe comme la découpe au laser et des imprimantes numériques 3D, leur permettant de développer des produits, des prototypes ou, plus simplement, pour en savoir plus sur les dernières méthodes de fabrication. Les utilisateurs auront accès au soutien d’experts et à une communauté en ligne de collaborateurs potentiels.

Selon Brian Hough, de la Nuclear Decommissioning Authority, « nous pourrons accéder à un large éventail de compétences et offrir des installations pour soutenir la création et l’innovation. BEC FabLab s’ajoute à un impressionnant réseau d’installations où de jeunes chercheurs et des entreprises locales peuvent travailler ensemble, développer leurs compétences et maximiser les opportunités commerciales. » En 2012, l’International FabLab Association dénombrait 149 FabLabs. Tout laisse à penser que leur nombre a augmenté dans de très larges proportions depuis !

 

Article paru dans le Revue Générale Nucléaire de Juillet – août 2015

Abonnement : abo-rgn@grouperougevif.fr

 

Publié par Boris Le Ngoc (SFEN)

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