Démantèlement : caverne d’Ali Baba ou miroir aux alouettes ? - Sfen

Démantèlement : caverne d’Ali Baba ou miroir aux alouettes ?

Publié le 12 mars 2016 - Mis à jour le 28 septembre 2021
  • Démantèlement
  • Filière industrielle

L’actuel débat sur la prolongation de l’exploitation des centrales nucléaires pose la question du démantèlement. Pour le cabinet Colombus Consulting qui a réalisé une étude approfondie sur le sujet, le démantèlement pourrait décoller à moyen-long terme en France avec la mise à l’arrêt progressive des premiers réacteurs de deuxième génération, faisant naître une véritable filière industrielle

Cependant, toutes les filières ne se valent pas et la réduction de l’activité d’exploitation ne sera pas compensée par l’essor du démantèlement. Au mieux, Colombus Consulting estime que le marché  hexagonal pourrait représenter 35 milliards d’euros sur une cinquantaine d’années, soit environ une centaine de millions d’euros par an… Une goutte d’eau comparée au chiffre d’affaires annuel de la filière exploitation (46Mds€). Sur le front de l’emploi, le plus important en période de disette économique, l’impact serait encore plus lourd : le démantèlement nécessite 4 à 10 fois moins de personnels que l’exploitation d’une centrale.

 

Une activité complexe

Le démantèlement est une activité complexe articulée autour de quatre spécificités. 

La première est de pouvoir dresser des scénarios qui faciliteront les opérations. Pour cela, il est essentiel de bien connaître la vie de l’installation : son état initial, ses évolutions au cours des années, où était organisée telle ou telle opération, où la radioactivité est-elle la plus forte ? La cartographie exhaustive est d’autant plus difficile à dresser que l’exploitation d’une installation court sur plusieurs décennies.

Deuxièmement, le démantèlement demande une gestion en mode projet. Cette organisation permet d’être suffisamment flexible pour gérer les risques et les aléas.

Troisième point, et non des moindres, il est essentiel de prévoir dès la construction de la centrale, les provisions nécessaires à son démantèlement.

A ces trois points s’ajoute un quatrième : la rareté de certaines compétences. Dans ce contexte et compte-tenu de la particularité même de l’activité de démantèlement, les temps de formation sont nécessairement longs. Pour qu’un intervenant devienne autonome, l’étude de Colombus Consulting estime que la formation devra durer entre 7 et 10 ans. « Beaucoup de métiers interviennent successivement au cours d’un projet de démantèlement, requérant des compétences spécifiques de radioprotection, génie-civil, robotique, complétées des exigences du nucléaire » précise Nadège L’Hostis, consultante qui a participé à l’étude. Et d’ajouter : « Du fait de cette particularité, il est essentiel d’avoir une bonne anticipation du marché, des projets, de l’accession au marché par exemple pour les sous-traitants ».

35 milliards d’euros en France sur 50 ans

Sur les 50 prochaines années, le marché français du démantèlement nucléaire est estimé à 35 Mds€ sur une cinquantaine d’années, soit une centaine de millions d’euros par an. L’estimation couvre la trentaine d’installations en cours de démantèlement et plus de 90 installations qui seront démantelées dans les décennies à venir. En dépit du nombre d’installations concernées, le chiffre d’affaires espéré est bien inférieur aux 46 Mds€ générés par l’exploitation des réacteurs.

Le marché restera stable et devrait croître avec le démantèlement des premiers réacteurs du Parc. « Le marché va décoller lorsque le Parc va commencer à être démantelé. L’essor du marché est donc principalement conditionné par la prolongation de la durée d’exploitation » explique Taha Zeggwagh de Colombus Consulting. Le démantèlement de ces réacteurs représente 50 % du volume global du marché.

Côté emploi, l’activité démantèlement n’est pas encore un Eldorado : « Quand on passe de la phase d’exploitation à la phase de démantèlement, l’effectif baisse entre 4 et 10 fois » précise Nadège L’Hostis.

 

Une porte d’entrée pour travailler dans le nucléaire

« Le nucléaire est un marché difficile d’accès, le niveau de complexité est important et il faut obtenir la confiance d’exploitants qui sont à la fois très exigeants et peu nombreux » rappelle Taha Zeggwagh. Dans ce contexte, le démantèlement peut être perçu comme un moyen d’accéder au marché du nucléaire.

« Certaines entreprises qui étaient positionnées sur le marché du traitement des déchets conventionnels se sont orientées vers le démantèlement nucléaire » révèle l’étude. Ces derniers mois, plusieurs acteurs se sont positionnés sur cette activité : en février, Véolia achète la start-up californienne Kurion et en mars Séché Energie, filiale du groupe éponyme, HPS Nuclear Services.

« Travailler dans le démantèlement permet aux entreprises de se familiariser avec le secteur : réglementation, culture, pour ensuite pouvoir diversifier dans d’autres activités comme la maintenance » analyse Taha Zeggwagh.

Toutefois, avec une durée estimée entre 10 et 15 ans pour atteindre le seuil de rentabilité, Columbus Consulting conseille aux nouveaux entrants de se positionner dès maintenant.

 

Des clés pour développer le marché

Compte-tenu du chiffre d’affaires espéré et des estimations de création d’emplois, l’activité démantèlement se développera en complément de l’exploitation des centrales.

Pour encourager son essor et fluidifier le marché, Colombus Consulting présente plusieurs évolutions possibles.

D’abord, adapter le cadre réglementaire à l’activité démantèlement, encore trop axée sur les activités d’exploitation, de maintenance et de construction.

Ensuite, Colombus consulting préconise un partage des risques plus équitables entre l’exploitant et les sous-traitants. « La marge maximum que peuvent générer les industriels sur le marché ne dépasse pas 5 % » indique Nadège L’Hostis. Difficile dans ce contexte d’attirer de nouvelles entreprises et encore moins de constituer une filière…

Enfin, pour les entreprises qui souhaitent s’exporter, le cabinet leur conseille de miser sur une offre à haute valeur ajoutée ou sur des partenariats avec des entreprises locales. L’essentiel du marché local étant réservé aux entreprises du pays. 

Crédit photo : EDF

Publié par Isabelle Jouette (SFEN)

  • Démantèlement
  • Filière industrielle