[Décryptage] Faune aquatique : que valent les chiffres avancés par Sortir du nucléaire ? - Sfen

[Décryptage] Faune aquatique : que valent les chiffres avancés par Sortir du nucléaire ?

Publié le 18 juin 2026

Le réseau Sortir du nucléaire affirme que les centrales nucléaires françaises seraient responsables de la mort de 5,9 milliards d’animaux aquatiques chaque année. Derrière ce chiffre spectaculaire se cachent toutefois des choix méthodologiques discutables et une question essentielle : celle de l’impact réel des prises d’eau sur les populations et les écosystèmes.

Le réseau Sortir du Nucléaire (SDN) a publié le 15 juin un rapport sous le titre « l’Hécatombe invisible : ce que cache l’industrie nucléaire sur la surface ». L‘étude a été largement relayée par Le Monde. Ce document porte sur un sujet important : l’impact des prises d’eau de refroidissement des centrales nucléaires françaises sur la faune aquatique. Le rapport cite des données extraites d’études qu’EDF a communiquées à SDN. L’ONG avance le nombre de 5,9 milliards d’animaux aquatiques tués.

Le document publié par SDN est une publication anti-nucléaire fondée et non une expertise scientifique soumise à revue par les pairs. Il comporte de nombreux problèmes méthodologiques, ainsi que des représentations erronées. La question centrale n’est pas de savoir si une mortalité existe au niveau des prises d’eau — elle est connue et documentée — mais si cette mortalité produit un effet mesurable sur les populations et les écosystèmes à l’échelle régionale. Les travaux disponibles concluent aujourd’hui à un impact non significatif.

Une réglementation exigeante en matière de surveillance et de transparence

Les exploitants nucléaires comme EDF ont l’obligation (arrêté INB de 2012) de surveiller les effets de leurs installations sur l’environnement. Les centrales, qui ont besoin d’eau pour refroidir leurs circuits, disposent d’arrêtés de prélèvement d’eau et de rejets, spécifiques à chaque site. Ces arrêtés comportent des obligations de surveillance écologique des milieux aquatiques (plancton, fonds marins, poissons). Il s’agit à la fois de suivre l’évolution du milieu de manière générale et de détecter des modifications qui pourraient être attribuées à l’installation. EDF a mandaté ainsi dès les années 80 l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer) pour la surveillance des milieux marins à proximité de ses sites.

En matière de transparence, le nucléaire est soumis d’abord au régime général du droit à l’information environnementale (Convention d’Aarhus de 1998, article 7 de la charte de l’environnement intégré à la Constitution, Code de l’environnement articles L.124-1 à L.124-8). Le nucléaire est aussi soumis à un régime spécifique de transparence créé par la loi dite « TSN » de 2006, aujourd’hui codifiée dans le Code de l’environnement. C’est en application de cette réglementation qu’EDF a transmis à SDN les études et documents qu’il demandait, et sur lesquels il dit s’appuyer.

Au-delà de la surveillance autour des installations, la réglementation prévoit, pour les projets nucléaires comme les EPR2 de Penly, la réalisation d’études d’impact couvrant en particulier l’ensemble des impacts potentiels de la centrale nucléaire sur la biodiversité aquatique. Ces études sont soumises aux avis de l’Autorité environnementale, laquelle a déjà, sur le projet de Penly, publié deux avis.

Les pressions existent, mais restent très limitées à l’échelle des populations

Les centrales nucléaires peuvent avoir un impact sur la faune aquatique lors du prélèvement d’eau nécessaire au refroidissement principalement via deux mécanismes : l’ « impingement » où des poissons ou organismes plus grands sont retenus sur les grilles de prise d’eau, et l’ « entrainment », où des organismes plus petits (œufs, larves, plancton) traversent le circuit de refroidissement et sont affectés par les contraintes mécaniques et thermiques.

Sur un site comme Penly (deux réacteurs de 1300MW), l’Autorité environnementale fait état, pour l’année 2025, d’une mortalité de 614 tonnes d’organisme aquatique, réparties entre plusieurs espèces : 575 tonnes de sprat, 13,4 tonnes de hareng, 13 tonnes de gobie, 5,7 tonnes de crevette grise, 2,9 tonnes de seiche, 2,8 tonnes de merlan et 1,1 tonne de sole. Elle précise : « Ces volumes représentent des proportions faibles des biomasses régionales (moins de 1 % pour la plupart des espèces, environ 3 % du recrutement annuel pour la sole, très inférieurs à la mortalité naturelle) ». À titre de comparaison, les volumes de pêche sur les trois ports de Seine-Maritime (Le Havre, le Tréport, Fécamp) sont de 14 000 tonnes/an, soit 20 fois plus.

L’analyse proposée par SDN soulève plusieurs questions méthodologiques. Tout d’abord, l’ONG a cherché à convertir des chiffres de tonnes en nombre d’organismes aquatiques correspondants. Elle utilise un chiffre agrégé, à partir de multiples extrapolations, de 5,9 milliards d’organismes tués par an. Exprimé en nombre d’individus, le chiffre apparaît spectaculaire. Exprimé en biomasse, il conduit à une lecture sensiblement différente de l’ampleur du phénomène. En effet, il compte des œufs et des larves (or le rapport est illustré par un dessin de poisson adulte). Le document ne fait aucune mise en perspective ni avec la population dans la zone, ni avec la mortalité naturelle : pourtant plusieurs sources scientifiques[1] indiquent que les premiers stades de vie des poissons (œufs et larves) sont particulièrement vulnérables, avec des taux de mortalité allant jusqu’à 99 % enregistrés pour un grand nombre d’espèces. Le rapport ne fait pas non plus de mise en perspective avec d’autres pressions anthropiques, comme la pêche, la pollution, ou la destruction des milieux naturels. Il réalise enfin surtout une confusion entre mortalité locale et l’effet écologique global sur les populations, laquelle dépend des taux de reproduction et de la capacité de compensation naturelle.

Les analyses aujourd’hui réalisées par l’IFREMER  visent à évaluer l’état  de l’écosystème marin  dans et hors zone d’influence des centrales nucléaires et à ce titre couvrent l’ensemble des pressions sans se focaliser sur une seule. Sur le site de Penly, il a publié un rapport[2] sur la surveillance débutée en 1987 sur les compartiments pélagique (organismes dérivant ou vivant dans la masse d’eau) et halieutique (populations de poissons). Cette étude conclut que : “le suivi écologique et halieutique réalisé à proximité du CNPE de Penly en 2021 ne met pas en évidence d’influence du fonctionnement du CNPE sur les différents compartiments des domaines pélagique et halieutique.

Un enjeu qui fait l’objet d’investissements importants de l’exploitant

Le premier investissement concerne les dispositions étudiées dès la conception : dans le choix de l’implantation de la prise d’eau, de la vitesse d’aspiration, et des dispositifs de filtration. Chaque conception est adaptée à la spécificité du site, à la faune, à la nature des sédiments, aux courants. En France, la centrale du Blayais, située dans un estuaire, a fait ainsi l’objet d’un dispositif particulier, avec une prise d’eau dite « en vipère », utilisant une géométrie sinueuse destinée à limiter les effets sur le milieu aquatique. On peut aussi citer l’exemple de la centrale de Hinkley Point C au Royaume Uni qui a fait l’objet d’un investissement de l’ordre de 800 millions d’euros, rapporte EDF Energy, avec des prises d’eau de refroidissement à faible vitesse spécialement conçues, un système de remise à l’eau des poissons et un dispositif acoustique de dissuasion.

Le second type d’investissement concerne les partenariats et les projets de préservation ou de restauration des habitats naturels menés autour des sites nucléaires. Plusieurs initiatives peuvent être citées. À la centrale de Saint-Alban, EDF mène ainsi, en partenariat avec le Conservatoire des espaces naturels de l’Isère (CEN38), un programme de restauration de la zone humide de Malaussard, d’une superficie de 19 hectares. Dégradé par le passé, ce milieu constitue aujourd’hui un habitat favorable à plusieurs espèces remarquables. À Golfech, site pilote pour la gestion des ripisylves — les formations boisées qui bordent les cours d’eau — des plantations ont été réalisées le long de la Garonne afin de renforcer la biodiversité aquatique et terrestre. Comme le rappelle la revue Sciences Eaux & Territoires dans un article consacré à ces milieux, les ripisylves jouent un rôle essentiel pour la qualité écologique des cours d’eau et les habitats qu’ils abritent. ■

Par Valérie Faudon, Déléguée générale de la Sfen, avec Léane Pelletier, stagiaire Sfen

Image : Réserve d’eau à la centrale du Blayais – © Gabrielle Balloffet / EDF

[1] Arevalo et al., 2023 – Fish and Fisheries

[2] Ifremer, Surveillance écologique et halieutique du site électronucléaire de Penly. Année 2021