Plan national d’électrification : les mesures gouvernementales pour renforcer la souveraineté énergétique - Sfen

Plan national d’électrification : les mesures gouvernementales pour renforcer la souveraineté énergétique

En pleine tensions sur les marchés pétro-gaziers, la France met en avant la robustesse de son système électrique largement décarboné et piloté par le nucléaire. Le gouvernement présente un Plan national d’électrification ambitieux visant à substituer massivement l’électricité aux énergies fossiles dans les transports, le bâtiment et l’industrie.

Face à la montée des prix du pétrole et du gaz, la France résiste bien mieux que ses voisins européens s’agissant des prix de l’électricité. Elle s’appuie sur son parc nucléaire et des énergies renouvelables. Les consommateurs français disposent en large majorité de contrats dont les prix sont fixes et, à ce stade, pas du tout affectés par les mouvements de prix constatés sur les marchés de gros. De plus, le prix de gros de l’électricité est moins dépendant du prix du gaz en France que dans les pays voisins et reste très modéré pour l’année 2027[1]. La situation d’abondance de production d’électricité bas carbone rend non seulement le pays plus résilient face aux crises géopolitiques, mais crée les conditions propices à développer l’électrification massive du pays, constate RTE dans son Bilan prévisionnel 2025-2035. Si l’électrification est le moyen le plus efficace de tenir nos objectifs de décarbonation, RTE évalue également qu’elle est la meilleure réponse à la situation de surcapacité du système électrique français, et se prémunir des effets délétères d’un suréquipement pérenne, qui serait synonyme d’augmentation des coûts complets de production, de modulation accrue des centrales nucléaires, et de dérapages des dépenses publiques en soutien au solaire et à l’éolien.

La mobilisation de l’État pour accélérer l’électrification des usages

C’est dans ce contexte que le Premier ministre Sébastien Lecornu a souhaité tirer les leçons de la crise pétro-gazière en cours, qualifiée d’enjeu de sécurité nationale, et la transformer en opportunité en annonçant, le 10 avril, un grand Plan national d’électrification. Pour renforcer la souveraineté énergétique du pays, le plan gouvernemental vise à remplacer les consommations de pétrole et le gaz fossile importés par de l’électricité qui présente les avantages d’être disponible, produite sur notre sol, décarbonée à plus de 95 %, mais aussi plus efficace sur le plan énergétique et donc bien souvent plus compétitive. La bascule vers l’électricité s’inscrit dans la foulée de la troisième Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE3) adoptée par décret en février dernier, qui dresse la feuille de route du pays pour porter la part de l’électricité bas carbone, actuellement de 27 % de la consommation finale d’énergie du pays, à 34 % à l’horizon 2030 puis 38 % à l’horizon 2035, en substitut d’énergies fossiles importées.

Le Plan se décline en grands objectifs et 22 mesures de soutien à l’électrification du transport, du bâtiment et de l’industrie, qui ont été alimentées par les dizaines de propositions issues des travaux de quatre groupes de travail thématiques – sur l’industrie et l’artisanat, le transport, le bâtiment et le numérique – réunis entre mars et avril à l’initiative de Bercy et de l’Hôtel de Roquelaure. Le soutien gouvernemental à l’électrification se manifeste tout d’abord par un doublement des aides à l’accompagnement des particuliers et des entreprises, jusqu’à 10 milliards d’euros par an d’ici 2030, sous la forme de subventions publiques directes mais surtout d’accompagnement financier des entreprises et particuliers via le dispositif des certificats d’économie d’énergie, réorientés vers le transport et par le fléchage des aides à la rénovation vers l’électrification des modes de chauffage. Il s’accompagne par ailleurs d’un soutien du Groupe EDF qui, à l’occasion de l’anniversaire de ses 80 ans, a lancé des actions commerciales à travers un Fonds d’électrification de 240 millions d’euros pour accompagner les consommateurs et industriels dans leur décision de s’électrifier.

De façon transverse, un effort est mené pour réduire les délais et les coûts de raccordement des consommateurs au réseau électrique. Pour remédier à la saturation administrative des demandes de raccordement, RTE est en train de revoir la gestion de la file d’attente pour basculer vers une approche « premier prêt, premier servi », mettra en place une pratique de surréservation tenant compte de l’échec de certains projets, et sera autorisé à raccorder temporairement « en piquage » certains gros consommateurs sur le réseau haute tension HTB3 (400 kV) dans l’attente de création d’un poste dédié. Pour sa part, EDF met à disposition 80 millions d’euros d’aides et mobilise 150 hectares de foncier pour faciliter l’installation de nouveaux sites industriels ou de data centers, avec des terrains disposant déjà d’une connexion au réseau électrique.

Le gouvernement compte également publier le décret interdisant la publicité sur les énergies fossiles votée avec la loi climat et résilience du 22 août 2021, et prévoit la sélection de 100 territoires pilotes d’électrification d’ici 2026 pour un accompagnement des collectivités territoriales volontaires vers une sortie accélérée du fioul et du gaz. Le contexte s’y prête : le 4ème Paquet européen sur le marché du gaz en cours de transposition en France dispose d’obligations de déclassement des réseaux de distribution de gaz face à la décroissance en cours des consommations (-25 % en 5 ans), afin de protéger à l’avenir les consommateurs face à des hausses prohibitives des tarifs de réseau.

Dans le transport, généraliser la voiture électrique et électrifier les poids lourds

Avec des prix du baril de pétrole en flèche, rouler 100 km avec une voiture électrique est trois à quatre fois moins cher en carburant qu’avec un véhicule équivalent au diesel ou à l’essence. Le véhicule électrique est désormais plus compétitif que la voiture thermique en coûts totaux dits « de possession », une métrique incluant non seulement le prix d’achat initial du véhicule mais aussi à l’usage les frais de carburant et d’entretien bien plus faibles pour un véhicule électrique. Ce constat semble partagé par les Français qui sont de plus en plus nombreux à se tourner vers la mobilité électrique, avec 28 % de part de marché constatées dans les ventes de véhicules neufs sur le mois de mars 2026 et un record des ventes d’occasion. L’objectif affiché par le gouvernement est que deux voitures sur trois vendues en 2030 soient électriques.

Comparaison du coût annuel d’utilisation d’un véhicule thermique et d’un véhicule électrique (chiffres du gouvernement)

Pour encourager les particuliers à faire le pas, le gouvernement a prévu de relancer le soutien à la location de véhicules électriques pour les ménages modestes (leasing social), avec l’offre de 50 000 véhicules de 100 à 200€ par mois partir de mi-juillet sous condition de revenus (inférieurs à 2 200€ nets par mois). Nouveauté de ce plan, les professionnels en seront également bénéficiaires avec la création d’une aide à l’acquisition de 50 000 véhicules électriques supplémentaires. Entre septembre et décembre 2026, les aides à l’achat seront augmentées jusqu’à 7 700€ pour des professions en itinérance (aides à domicile, aides-soignants, infirmiers, artisans…), sous conditions de revenus et de distance annuelle minimale parcourue de 12 000 km/an.

Le transport routier de marchandises est lui aussi accompagné par le gouvernement. Des aides à l’acquisition jusqu’à 9 500€ pour les véhicules utilitaires et jusqu’à 100 000€ pour les poids lourds électriques sont renforcées à destination des transporteurs et logisticiens. Elles viendront soutenir un secteur qui sera tenu progressivement de s’électrifier selon le projet de loi-cadre sur les transports en cours d’examen au Parlement, qui crée une obligation pour les chargeurs de recourir à l’électrique pour le fret routier selon une trajectoire progressive définie entre 2027 et 2035. EDF propose en complément une aide de 15 000 € en moyenne par camion, cumulable avec la précédente, à destination des TPE et PME pour les 2 000 premiers véhicules éligibles.

Une action particulière sur le déploiement de bornes de recharge électriques vient enfin compléter ce volet. Dans les copropriétés, l’objectif est d’équiper les places de parking de 1,2 million de points de charge supplémentaires. La stratégie d’électrification du réseau routier national à horizon 2035, publiée le 17 avril, prévoit de déployer sur les autoroutes et routes nationales environ 22 000 points de recharge rapides pour véhicules légers (bornes de 150 kW permettant une recharge en 20-25 minutes), soit un parc multiplié par cinq d’ici 10 ans, ainsi qu’environ 8 000 points de recharge pour poids lourds sur 560 aires de repos et de service (recharges longue durée 100 kW, rapides 400 kW et ultra-rapides 800 kW). EDF mobilise de son côté 50 millions d’euros d’aides pour l’installation de 180 points de recharge de poids lourds en itinérance.

Dans le bâtiment, sortir de manière accélérée du gaz et réduire ainsi les importations de gaz fossile

Le fioul et le gaz représentent toujours un tiers de la consommation finale d’énergie du bâtiment. Réduire les consommations de gaz dans le bâtiment réduira les besoins d’importation de gaz fossile de la France. Cette réduction s’ajoutera à celle procurée par le développement de l’offre de biométhane qui représente aujourd’hui moins de 4% de la consommation nationale de gaz, tous secteurs confondus. Le gouvernement compte accélérer la dynamique de décarbonation, avec la poursuite des objectifs suivants :

  • l’installation d’un million de pompes à chaleur (PAC) par an d’ici à 2030, elles qui permettent une division par deux en moyenne de la facture de chauffage selon la dernière étude ADEME sur une centaine de PAC en conditions réelles de fonctionnement, quels que soient les niveaux d’isolation et conditions géographiques ;
  • le lancement d’une offre « clés en main » pour les PAC à destination des ménages modestes, incluant l’installation, la maintenance, le financement de la PAC ainsi qu’éventuellement la fourniture d’électricité, payée sans apport grâce aux aides existantes, sous forme de mensualités étalées sur trois ans ;
  • la fin de l’installation des chaudières à gaz dans les constructions neuves, résidentielles comme tertiaires, individuelles comme collectives, à partir de 2027 (y compris en hybridation avec des petites PAC d’appoint). Aucun bâtiment neuf ne doit consommer du gaz à compter de 2030 ;
  • l’impossibilité pour les aides MaPrimeRénov et CEE à la rénovation de financer des travaux incluant le déploiement ou le maintien de chaudières à gaz ;
  • la fin de la mutualisation des coûts de raccordement des bâtiments aux réseaux de distribution de gaz (« taux de réfaction ») à partir de 2027, afin de limiter les nouveaux raccordements ;
  • la sortie de 2 millions de logements sociaux du gaz d’ici 2050 avec une bascule pour moitié vers l’électricité, pour l’autre moitié vers des réseaux de chaleur urbains ;
  • à l’étude, un rééquilibrage du diagnostic de performance énergétique (DPE) des logements chauffés à l’électrique, consistant à ajuster le coefficient d’énergie primaire appliqué à l’électricité (aujourd’hui à 1,9) dans le cadre de ce que le droit européen autorise (jusqu’à 1,7) mais aussi en envisageant des évolutions de ce dernier.

Du côté d’EDF, une prime forfaitaire de 1 000€ est proposée pour les ménages modestes et très modestes habitant en maison individuelle, cumulables avec les aides Ma Prime Rénov’ et CEE, pour le déploiement de 80 000 PAC.

Dans l’industrie, électrifier les usages thermiques et valoriser le made in France

Le troisième volet du Plan d’électrification vise la décarbonation des sites industriels et de l’agriculture, ainsi que l’électrification des outils de travail des artisans et commerçants. Dans l’industrie, près de la moitié de la consommation d’énergie finale provient des énergies fossiles, et 70 % des usages énergétiques de l’industrie sont liés à la production de chaleur pour cuire, sécher, distiller, fondre… Dans une majorité des cas, ces usages peuvent être électrifiés par des technologies matures et disponibles, telles que les PAC industrielles ou les compresseurs mécaniques de vapeur pour des besoins de chaleur basse et moyenne températures, ou encore avec des chaudières électriques et des fours électriques (à induction, à résistance, à arc électrique…), pour des besoins variés de températures allant jusqu’à plus de 2 000°C.

Une attention particulière est apportée aux financements de ces équipements. La fiche CEE d’opérations standardisées pour le financement de PAC dans l’industrie en récupération de chaleur fatale (IND-UT-137) doit être révisée en mai 2026 pour lever les verrous et massifier son utilisation. Le soutien pour le déploiement de PAC dans les serres maraichères et horticoles, dont 80% sont encore chauffées au gaz, sera renforcé au travers des CEE. De nouvelles fiches CEE d’opérations standardisées seront créées pour financer le déploiement de chaudières électriques et de compresseurs mécaniques de vapeur dans l’industrie, respectivement pour juillet et octobre 2026.

Par ailleurs, l’appel d’offres Grands projets industriels de décarbonation (AO GPID) sera relancé d’ici l’été pour une relève en fin d’année, offrant pour des grands projets d’électrification de la chaleur industrielle un soutien financier de l’Etat sur une durée de 15 ans (aide supérieure à 20 M€). Le précédent AO GPID 2025 avait permis de soutenir trois projets d’électrification dans l’industrie agro-alimentaire, la chimie et la pétrochimie. Pour les PME et ETI, l’appel à projets DECARB IND de l’ADEME sera lui aussi relancé en 2026, fournissant des aides comprises entre 3 et 30 M€. En parallèle, l’administration envisage la mise en vente en 2027 de premiers volumes d’électricité produits par les parcs solaires ou éoliens soutenus par l’Etat (quelques dizaines de MW) sur des marchés à des horizons de 8 à 10 ans, pour offrir aux industriels une visibilité et une stabilité des prix en complément des offres de marché en rubans annuels de moyen terme (4 à 5 ans) et des contrats de long terme (CAPN) développées depuis quelques années.

Le Plan comporte des mesures de financement à l’électrification des artisans (fours de boulangers électriques, rôtisseries électriques ou cabinets de peintures électriques pour carrosseries), des engins agricoles, des engins de chantier et des navires de pêche. En outre, le gouvernement tient à ce que l’appui à l’électrification s’accompagne d’un soutien à la base industrielle française. Il est ainsi prévu que les aides financières sous la forme de CEE soient bonifiées pour l’installation de PAC « made in Europe » dans les logements à partir du 1er juillet prochain, et la même logique prévaut déjà dans l’automobile avec les éco-scores et une surbonification « made in Europe » valorisant financièrement les voitures électriques des constructeurs français et européens. Le Premier Ministre Lecornu a ainsi formulé des objectifs de 400 000 véhicules électriques produits en France dès 2027, puis 1 million en 2030.

L’une dans l’autre, ces premières mesures phares qui seront complétées et mises en œuvre dans les prochains mois par le gouvernement devraient contribuer à remplacer 85 TWh de gaz fossile d’ici 2030, soit l’équivalent de 20 % des importations françaises de gaz. Tirant partie d’un système électrique robuste, déjà décarboné et surcapacitaire, le Plan d’électrification constitue une réponse à la crise pétro-gazière en cours, en rendant la France plus résiliente tout en répondant à ses objectifs de décarbonation. Celui-ci sera complété dans les prochaines semaines par un ensemble plus large au niveau européen, avec la présentation par la Commission européenne en juin d’un Plan d’actions pour l’électrification. ■

Par Maxime Sagot, Chargé de mission Régulationchez EDF

Image : Le Premier ministre français Sébastien Lecornu prononce une allocution lors d’une intervention télévisée préenregistrée à l’Hôtel de Matignon, à Paris, le 10 avril 2026. – © IAN LANGSDON / POOL / AFP

[1] Au 16 avril 2026, les prix de gros de l’électricité pour livraison en 2027 (CAL27) étaient d’environ 54€/MWh en France, 85€/MWh en Belgique, 90€/MWh en Allemagne et au Royaume-Uni, et 99€/MWh en Italie.