Sortie du nucléaire : Taïwan en phase de rebrousser chemin
Alors que les crises énergétiques se succèdent, le gouvernement taïwanais semble évoluer sur ses positions. Le parti au pouvoir, qui a acté en 2016 la sortie du nucléaire, s’ouvre peu à peu à l’idée de redémarrer les unités fermées ces dernières années.
Le 18 mai 2025, Taïwan fermait son dernier réacteur nucléaire atteignant ainsi l’objectif de la sortie de l’atome fixé par le Parti démocrate-progressiste (PDD) en 2016. Depuis, le sujet du redémarrage n’a jamais quitté la table. En effet, dès août 2025, un référendum sur la reprise des activités de la centrale Ma’anshan a rassemblé 4,3 millions de votes favorables contre 1,5 million d’opposants. Un résultat en faveur de l’atome qui reste cependant en deçà du seuil légal à atteindre pour avoir un effet, soit 5 millions de votes.
Moins d’un an plus tard, le 21 mars 2026, c’est le président de Taïwan Lai Ching-te qui a de nouveau évoqué le redémarrage de deux centrales afin d’assurer l’approvisionnement énergétique du pays sur le long terme. Mais aussi pour répondre à la croissance de la demande électrique avec, entre autres, le développement de l’intelligence artificielle. Le PDD au pouvoir continue d’ouvrir la porte à l’option nucléaire alors que dans le même temps, le parti d’opposition Kuomintang exhorte le gouvernement à redémarrer les unités au plus vite et fustige la politique énergétique menée ces dix dernières années.
En parallèle, l’entreprise publique de production d’électricité Taipower se prépare au retour du nucléaire dans les bonnes grâces politiques. Le groupe a soumis au Conseil de sûreté nucléaire un plan pour le redémarrage de la centrale nucléaire de Maanshan, dont les unités ont été arrêtées en juillet 2024 et mai 2025. Ce travail entamé par Taipower vise à un renouvellement de la licence d’exploitation des deux unités. « Même si le plan de redémarrage est approuvé par le Conseil de sûreté nucléaire, la production d’électricité ne pourra pas commencer immédiatement. Des inspections de sûreté indépendantes supplémentaires sont nécessaires. Ces inspections dureront environ 18 à 24 mois, après quoi un rapport devra être soumis au Conseil de sûreté nucléaire pour examen. Ce n’est qu’après l’approbation de l’examen et la délivrance d’une nouvelle autorisation d’exploitation que la centrale sera autorisée à fonctionner », détaille Taipower, cité par World nuclear news.
Une difficile dépendance au gaz
Après une crise énergétique survenue suite à la guerre en Ukraine en 2022, le monde connait de nouvelles perturbations avec les actions militaires au Moyen-Orient. Des installations gazières majeures ont été frappées par l’Iran au Qatar, impactant directement Taïwan. En effet, la production qatarie représente un tiers du gaz naturel liquéfié consommé par l’île, selon les propos du président Lai rapportés par l’agence de presse locale Focus Taiwan.
La part du gaz dans la production électrique taïwanaise est conséquente : elle est passée de 31 % en 2016 à 42 % en 2024.Dans le même temps, la part du nucléaire est passée de 13 % du mix de production à 4 % avant de tomber à zéro courant 2025. La production électrique des centrales à charbon reste quant à elle stable (~42 %) malgré une augmentation de la part des énergies renouvelables (~11 %). Sur le sujet de la sécurité d’approvisionnement, Lai Ching-te s’est voulu rassurant pour le mois d’avril en soulignant néanmoins des marges plus faibles en mai, avant que du gaz et du pétrole américain n’arrivent jusqu’à Taïwan.
Un pays au centre de l’intelligence artificielle
Au contexte énergétique tendu, s’ajoute la place prépondérante de Taïwan dans le développement de l’IA. Ce secteur d’activité nécessite un approvisionnement électrique stable et abondant. Dans un entretien réalisé par l’Institut Montaigne, Cheng Ting-Fang, Chief Tech Correspondent pour le média japonais Nikkei Asia, rappelle que : « Nombre d’acteurs aujourd’hui stratégiques dans la chaîne de valeur mondiale des semi-conducteurs sont taïwanais. Taïwan se distingue aussi par sa place incontournable dans des secteurs clés comme celui des lentilles optiques pour les caméras des smartphones, des serveurs et des dispositifs informatiques. TSMC occupe en particulier une place centrale dans l’ossature hardware des systèmes d’intelligence artificielle : sa technologie de packaging avancé CoWoS constitue un maillon essentiel de la chaîne d’approvisionnement mondiale de l’entreprise américaine Nvidia. » L’experte estime que « avec sa sortie progressive du nucléaire et une production renouvelable encore insuffisante, la fiabilité future de l’approvisionnement taïwanais en électricité reste une problématique centrale. »
Le parc nucléaire taïwanais
Pour assurer l’approvisionnement électrique du pays, deux des trois centrales pourraient être redémarrées : celle de Ma’anshan, au sud du pays, et celle de Kuosheng, au nord. Ma’anshan compte deux réacteurs à eau pressurisée d’environ 930 MWe chacun, de licence Westinghouse, mis en service en 1984 et 1985. Kuosheng se compose quant à elle de deux unités à eau bouillante de 985 MWe chacune, de licence General Electric, mises en service en 1981 et 1982.
Juridiquement, les parlementaires ont fait passer un amendement, juste avant la fermeture du dernier réacteur en mai 2025, donnant à un opérateur la possibilité d’obtenir une extension de licence d’exploitation de 20 ans, permettant de dépasser la stricte limitation de 40 années d’exploitation jusqu’alors en vigueur. Pour rappel, avant d’entamer sa sortie du nucléaire, l’île avait lancé la construction de deux nouvelles unités nucléaires de 1 350 MW en 1999 près de Taipei. Ces dernières ne sont jamais entrées en opération commerciale, malgré la finalisation d’une unité. Les deux réacteurs de Lungmen d’abord placés sous cocon ont finalement été définitivement abandonnés. ■