L’Afrique du Sud, modèle nucléaire du continent
Alors que la nation arc-en-ciel sort tout juste d’une quinzaine d’années d’instabilité dans l’approvisionnement électrique, le gouvernement prépare le déploiement de 5,2 à 10 GW d’énergie nucléaire d’ici à 2039. De quoi soutenir l’économie du pays, tout en engageant la transition du mix énergétique, aujourd’hui encore largement dominé par le charbon.
« Il s’agit du projet de financement le plus ambitieux en Afrique du Sud depuis la fin de l’apartheid. » Kgosientsho Ramokgopa, le ministre de l’Électricité et de l’Énergie, a présenté, le vendredi 17 octobre, le Plan intégré de ressources (IRP), l’équivalent sud-africain de notre programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE). Parmi les mesures phares, la relance de l’atome dans le pays après plusieurs tentatives avortées au cours des vingt dernières années. Ce texte offre une visibilité et une stabilité à long terme pour l’appareil de production électrique, qui a souffert de nombreux délestages au cours de la dernière décennie faute d’investissements. Au total, ce sont 105 GW de nouvelles capacités qui sont annoncées par le gouvernement d’ici à 2039, pour un coût de 2 200 milliards de rands (110 mds €).
Au sein de ce nouveau programme, le gouvernement prévoit d’ajouter au moins 5,2 GW de puissance nucléaire sur son réseau. Rappelons que l’Afrique du Sud possède actuellement les deux seules unités en fonctionnement du continent africain, sur la centrale de Koeberg. Il s’agit de deux REP de 900 MW chacun construits par Framatome, dont la durée de vie vient d’être prolongée de 20 ans, jusqu’en 2045. « Nous nous réservons la possibilité de construire jusqu’à 4,8 GW de puissance supplémentaire sur la période en fonction du développement et des capacités de l’industrie sud-africaine », a déclaré le ministre, pour une puissance totale potentielle de 10 GW de nouveau nucléaire.
Cette annonce permet de relancer officiellement l’atome civil après plusieurs échecs consécutifs. L’Afrique du Sud avait abandonné en 2017 un ambitieux projet de 9,6 GW, mené en collaboration avec la Russie. Plus récemment, en 2023, un plan de hausse de 2,5 GW de nucléaire qui devait donner lieu à un appel d’offres en 2024 n’a pas débouché. Toutefois, si ces initiatives n’ont rien donné de concret, il est probable que les travaux d’ores et déjà menés permettront de gagner un temps de préparation administrative précieux pour mettre cette nouvelle relance sur les bons rails.
Renaissance d’une filière
Le gouvernement prévoit parallèlement un plan d’industrialisation de la filière nucléaire, bien que son contenu reste pour l’instant flou. La feuille de route en cours d’élaboration vise à accompagner la mise en place d’une chaîne de valeur pour la construction de nouveaux réacteurs mais aussi pour le cycle du combustible. Ce projet permettra de diversifier les usages de l’atome, notamment pour des utilisations non liées à la production électrique. « Notre plan s’appuie uniquement sur des technologies éprouvées, détaille Kgosientsho Ramokgopa. Aussi, nous nous concentrons sur le développement d’unités conventionnelles de grande capacité. Les SMR seront envisagés dans un second temps, une fois que les technologies auront gagné en maturité. »
« Il existe des doutes quant à la faculté de l’Afrique du Sud à lancer un programme nucléaire d’envergure, assume le ministre. Mais il faut rappeler que notre pays a une longue expérience dans l’exploitation, avec la centrale de Koeberg. De plus, il faut se saisir de l’engouement actuel autour de l’atome et profiter de l’expérience des projets en cours. » Alors que le continent africain lorgne de plus en plus sur ces technologies, le pays le plus riche du continent se voit déjà comme un grand frère pour ses voisins, en pouvant les faire bénéficier de son expérience acquise, en développant une chaîne de valeur locale, mais aussi en accompagnant les autorités réglementaires nécessaires à de nouveaux projets. Bien que l’Égypte soit en train de construire quatre VVER-1200 avec l’aide de Rosatom, l’Afrique du Sud possède la seule autorité de réglementation historique de la région, dans un contexte où l’intérêt pour l’atome grandit partout : l’Ouganda a missionné en mai 2025 le coréen KHNP pour conduire une étude de site et le Ghana a signé des accords avec l’entreprise chinoise CNNC pour une possible construction d’un Hualong One.
Sécuriser l’approvisionnement
Le nucléaire est aussi un bon moyen pour l’Afrique du Sud de s’assurer une meilleure sécurité d’approvisionnement alors que le pays a souffert d’années de difficultés de production d’électricité, ce qui a durablement affecté sa compétitivité industrielle. Si la sécurité de l’approvisionnement s’est stabilisée en 2024, le pays connaît régulièrement des périodes de délestages depuis 2008, avec une période noire en 2022 et 2023. La tension était telle que le gouvernement a déployé l’armée près des principales centrales électriques pour éviter des actions de sabotage. Dans le même temps, le PDG du principal producteur d’électricité, l’entreprise publique Eskom, a été limogé, un renvoi illustrant l’un des problèmes majeurs du pays lors de la dernière décennie : la mauvaise gestion et la corruption de l’énergéticien ont grandement mené à ces difficultés de sécurité d’approvisionnement. Entre janvier et novembre 2025, Eskom estime que son facteur de disponibilité s’établit en moyenne à seulement 63,5 %.
« Ce programme de développement vise à améliorer la disponibilité des moyens de production, mais aussi à laisser derrière nous la crise de l’approvisionnement qui a fortement impacté la croissance économique de notre pays », promet Kgosientsho Ramokgopa. Davantage encore qu’une logique énergétique, ce plan veut dynamiser l’ensemble du secteur industriel national, alors que la compétitivité de l’économie est freinée par les difficultés d’approvisionnement en électricité. Dans l’étude « Délestages et infrastructures vieillissantes : le piège énergétique sud-africain », publiée début 2025, le Crédit Agricole explique : « Toute l’économie pâtit de ces coupures, que ce soit par une réduction de la productivité que par l’érosion de la confiance des investisseurs dans l’ensemble de l’économie sud-africaine ». La banque d’investissements anglo-sud-africaine Investec chiffre pour sa part que les difficultés de production sur l’année 2022 ont coûté environ 300 milliards de rands, soit une perte de 5 % du PIB du pays. Cette année-là, les niveaux de délestage ont été « à la limite d’un niveau de rupture qui, franchi, représente un risque majeur de pertes d’emploi, mais aussi de fermetures de sites », souligne le Crédit Agricole.
Verdir le mix
L’initiative gouvernementale s’accompagne aussi logiquement d’une réflexion sur les prix de l’énergie. « Nous pouvons avoir toutes les capacités du monde, si la population et l’industrie n’ont pas les moyens d’y accéder, cela ne sert à rien », assume le ministre. Au-delà de l’aspect économique, l’électrification est perçue comme un moyen d’augmenter la qualité de vie des habitants, alors que 12,3 % de la population n’a encore pas accès à l’électricité d’après les données 2023 de la Banque mondiale.
Sur les 105 GW attendus par le pays, le nucléaire pourrait représenter environ 10 % des nouvelles capacités. Mais l’Afrique du Sud prépare une vraie transition énergétique. D’ici à 2039, le pays compte aussi ajouter 34 GW d’éolien, 25 GW de solaire, 16 GW de gaz, 16 GW de production décentralisée et 8,5 GW de stockage. De quoi radicalement changer le mix électrique actuel, dans lequel le charbon représente 58 % de la capacité installée, loin devant le solaire (20 %), l’éolien (8 %), le diesel (4,5 %), l’hydraulique (4 %) et le nucléaire (3 %). Cette extrême pénétration du charbon – 82 % de la production totale d’électricité en 2023 – entraîne logiquement de fortes émissions de CO2, que le gouvernement souhaite réduire rapidement. D’après l’Agence internationale de l’énergie, 82 % des émissions de CO2 du pays sont liées au charbon. Pourtant, lutter contre cette industrie est délicat puisque l’exploitation des mines de charbon représente 100 000 emplois directs. Aussi le gouvernement souhaite-t-il tester des solutions potentielles et alternatives pour des centrales à charbon peu émettrices de gaz à effet de serre jusqu’en 2030, tout en remplaçant les capacités en fin de vie par des centrales à gaz jusqu’à cette date butoir. Les nouvelles unités nucléaires, elles, ne devraient pas arriver sur le réseau avant le milieu des années 2030, au plus tôt.