08.10.2019

Le Président du GIEC à l’AIEA : « le climat a besoin de toute l'aide possible »

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Valérie Faudon & Cécile Crampon (SFEN)

Cette semaine (du 7 au 11 octobre 2019), se tient à l’Agence Internationale de l’Energie Atomique à Vienne (AIEA) une conférence internationale exceptionnelle sur le thème « le changement climatique et le rôle de l’énergie nucléaire ». Organisée par l’AIEA en collaboration avec l'Agence de l'énergie nucléaire (AEN) de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), elle rassemble près de 550 participants, représentant entre autres 79 Etats membres et 18 organisations internationales, comme le Groupement International des Experts pour le Climat (GIEC) et la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC).

Cornel Feruta, Directeur général par intérim de l'AIEA, a ouvert cette conférence ce lundi 7 octobre, en donnant le ton : « le changement climatique est l'un des plus grands défis de notre époque et l'objectif de réduction des émissions de gaz à effet de serre sera difficile à atteindre sans une augmentation significative de l'utilisation de l'énergie nucléaire ». Aujourd’hui, l’énergie nucléaire est la deuxième source d’électricité bas carbone dans le monde, et la première dans l’OCDE.

L’intervention très remarquée du Président du GIEC


Hoesung Lee, président du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC/IPCC), est revenu sur les conclusions du rapport spécial SR1.5 publié l’année dernière.

Il a rappelé d’abord que pour contenir le réchauffement en dessous de 1,5°C (au-dessus des niveaux pré-industriels), le monde devrait parvenir à la neutralité carbone en seulement quelques décennies, induisant un effort considérable de réduction des émissions. Pour cela un « large portefeuille d’options d’atténuation serait nécessaire, ainsi qu’un très large accroissement de l’investissement dans ces options ». Réduire les émissions dans le secteur énergétique, si dépendant des énergies fossiles depuis plus de cent ans, nécessiterait trois grandes stratégies : des efforts d’efficacité énergétique, l’électrification des usages, et la décarbonation de l’électricité.

Le Président du GIEC a alors détaillé plus spécifiquement les travaux sur le nucléaire.  Sur la base des 21 modèles disponibles, le GIEC a étudié 89 trajectoires permettant de contenir la hausse de la température globale à 1,5°C à l’horizon 2100. Ces trajectoires montrent un effort important en termes d’efficacité énergétique, ainsi qu’un doublement de la part de l’électricité dans l’énergie totale (de 19 % en 2020 en valeur médiane à 43 % en 2050). Le nucléaire contribue aux efforts de décarbonation de l’électricité dans la très grande majorité des 89 trajectoires. Les variations sont importantes entre les différentes trajectoires, allant d’une diminution jusqu’à une multiplication de la production nucléaire par 10. Ces variations sont principalement dues aux incertitudes sociétales mais aussi à des différences de prise en compte des futurs développements technologiques possibles par les modèles utilisés par le GIEC lors de ses travaux : moins d’un tiers des 21 modèles utilisés incluent par exemple les SMR, ou la possibilité pour le nucléaire de générer de la chaleur bas carbone. Et de rappeler que « le temps presse. La part du nucléaire dans le futur mix dépendra de la vitesse à laquelle la technologie peut être déployée. De toute évidence, nous ne savons pas et ne pouvons pas savoir quelles technologies seront disponibles au cours des 30 prochaines années et quelles en seront les performances ».

Pour le Président du GIEC, le nucléaire doit relever deux principaux défis : la compétitivité par rapport aux autres technologies non fossiles, et l’accélération de son rythme de déploiement. Et de conclure : « Je vous souhaite de réussir à relever ces défis car le climat a besoin de toute l'aide possible ! ».

Décalage entre les ambitions climatiques et les hausses de CO2 !

En 2018, malgré la croissance dans les énergies renouvelables comme l’éolien ou le solaire, les émissions du secteur énergétique ont encore augmenté pour atteindre un nouveau record, selon l’Agence Internationale de l’Energie (AIE) de l’OCDE. Comme le souligne le Directeur général de l’AIE, Fatih Birol : « nous avons une déconnection entre les ambitions climatiques et ce qui se passe en réalité ». Et d’enfoncer le clou : « nous devons regarder toutes les technologies propres. Le solaire et l’éolien sont importantes. Mais nous pensons que le nucléaire et le CCS sont aussi importantes. Nous ne pouvons avoir le luxe de choisir notre technologie préférée ».

Premier défi à relever, celui du coût du nucléaire :
S’agissant des coûts, Zhenmin Liu, Secrétaire général adjoint du département des affaires économiques et sociales de l’ONU, a insisté sur la prise en charge des coûts liés à l’investissement pour la construction de centrales nucléaires qui « nécessitera l’engagement des gouvernements et l’acceptation du public ».

Poursuivant ses propos, Cedric Lewandowski, vice-président exécutif en charge du parc nucléaire du groupe EDF a rappelé que « les politiques publiques doivent rapidement offrir la visibilité nécessaire à l'énergie nucléaire pour jouer son rôle dans la protection du climat et la promotion de la croissance économique et industrielle. […]. Les coûts dans le nucléaire diminuent lorsqu'il existe une continuité de politique industrielle, lorsque l'expertise de premier ordre est maintenue au sein de l'écosystème industriel, et lorsque les effets en série et la normalisation entraînent une réduction des coûts. Ceci est crucial pour le nucléaire. C’est en fait crucial pour toutes les technologies dont nous aurons besoin pour la transition énergétique ».
En effet, le retour d’expérience sur les 58 réacteurs REP français construits dans les années 1980-1990-2000, à un rythme régulier et constant, montrent une réduction de 15 % du coût total de construction quand ces réacteurs sont a minima construits par paire, de 30 % par lots de trois paires.

Deuxième défi, la capacité de développer le nucléaire à grande échelle… exemple de la Chine
Concernant la capacité de l’énergie nucléaire à se développer à grande échelle, un pays le met en œuvre : la Chine. J Gu, président de China National Nuclear Corporation (CNNC) note que « le monde est entré dans l’âge des énergies propres avec une faible dépendance aux énergies fossiles ». En Chine, le nucléaire est une énergie, sûre, pilotable qui remplace progressivement les centrales à charbon et qui vient en appui des énergies renouvelables. Plus encore, demain « le nucléaire fera partie intégrante du mix énergétique de la Chine ». Et de rappeler que « La Chine, à fin juin 2019, est le pays numéro 1 mondial des capacités installées éoliennes, solaires et hydroélectriques, et… le numéro 1 des constructions nucléaires ». Sur les 454 réacteurs nucléaires en exploitation dans 31 pays, la Chine compte aujourd'hui 47 réacteurs nucléaires en exploitation et « nous sommes pleinement convaincus que nous pourrons bientôt construire 6 à 8 nouvelles unités de génération III par an », a précisé le Président de CNNC. « Nous avons pleinement confiance en cette énergie, sûre et efficace. Nous devons innover et faire sauter les verrous autour de cette énergie bas carbone dont nous avons besoin et pour contribuer aux efforts globaux en faveur de la transition énergétique et du climat ».

Le nucléaire pour décarboner l’électricité et les autres secteurs


«Pour atteindre les objectifs ambitieux en matière de changement climatique, le monde aura besoin de toutes les formes d'énergie propre, y compris leur intégration dans des systèmes hybrides nucléaire et renouvelables produisant de l'électricité bas carbone et de la chaleur pour des applications non électriques pouvant décarboner d'autres secteurs, tels que l’industrie et les transports », a déclaré Stefano Monti, secrétaire scientifique adjoint de la conférence et responsable du développement technologique de l’énergie nucléaire à l’AIEA. « Cette conférence est aussi une excellente occasion d'étudier plus avant de tels systèmes ».