14.01.2019

À Creys-Malville, tout est prêt pour la découpe de la cuve de Superphénix

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Par Tristan Hurel

À 50 km à l’Est de Lyon sur la rive gauche du Rhône, dans le département de l’Isère, la déconstruction du plus grand réacteur nucléaire jamais bâti, Superphénix, s’orchestre avec méthode. D’une capacité de 1 240 MWe, ce réacteur à neutrons rapides refroidi au sodium était le premier prototype de la filière RNR construit à l’échelle industrielle. Désormais, il est aussi le premier réacteur d’une telle puissance qu’on ait entrepris de démanteler.

Dix ans séparent le début de la construction de Superphénix, en 1976, du premier couplage au réseau en janvier 1986. Entre la première divergence en 1985 et son arrêt en 1996, Superphénix a cumulé quatre ans et demi d’exploitation normale avec des périodes d’essais, de fonctionnement et de maintenance. Superphénix était un projet tripartite, réunissant EDF, l’Italien Enel et l’Allemand SBK au sein d’une entité commune, NERSA. En période d’exploitation, près de 1 200 personnes travaillaient sur le site de Creys-Malville.

En 1997, la fermeture du réacteur, fortement contesté, est actée par le gouvernement de Lionel Jospin. Depuis 1999, le réacteur est en déconstruction. Désormais, 350 personnes s’activent, dont 80 rattachés directement à EDF, pour réaliser les opérations de déconstruction.

D’abord cantonnée aux installations auxiliaires, la déconstruction de la partie nucléaire s’est accélérée ces dernières années. Le mot « déconstruction » illustre la complexité du processus : ce n’est pas de la démolition, mais bien une « construction à l’envers », qui se fait suivant une logique bien précise tant sur le plan technique que réglementaire.

La vidange du sodium réalisée avec succès

En 1997, la vidange de tous les circuits avait permis d’évacuer plus de 99,9 % de la radioactivité du périmètre de déconstruction. La salle des machines, avec ses deux turbo-alternateurs géants, a été déconstruite en 18 mois. Entre 2010 et 2014, l’évacuation des 6 000 m3 de sodium de la cuve et du circuit secondaire a été une étape particulièrement délicate de ce chantier qui a nécessité de nombreuses innovations.

Ce n’est pas de la démolition, mais bien une “construction à l’envers”, qui se fait suivant une logique bien précise tant sur le plan technique que réglementaire

Ainsi, à partir d’un brevet du CEA sur la transformation du sodium en soude, EDF et Framatome ont conçu et construit une installation de traitement du sodium. Le sodium a été transformé en soude faiblement radioactive avant d’être mélangé avec du ciment pour former des blocs de béton : 37 000 blocs soit 70 000 m3. Ces blocs sont entreposés sur le site, en attendant leur transfert vers un des centres de stockage adaptés de l’Andra.

Après l’élimination du sodium de la cuve, la mise en eau de cette dernière a été réalisée le 1er juin 2017 . « Désormais nous devons démanteler un gros REP » précise Damien Bilbaut, le directeur du site. En parallèle, et depuis 2009, le démantèlement des équipements nucléaires est engagé. Les gros composants, soit les 4 pompes primaires, les 8 échangeurs intermédiaires et les 4 pompes secondaires, sont progressivement retirés, traités, découpés et évacués. Ces composants de très grande taille ont nécessité des manutentions complexes et l’installation d’ateliers spécifiques. Désormais, tout est prêt pour l’étape la plus importante, la découpe de la cuve.

Le démantèlement de la cuve dès 2019

Damien Bilbault illustre bien l’ampleur du chantier qui commence : « La cuve de Superphénix est la plus grande du monde. Les 20 cuves des réacteurs de 1 300 MW du parc français pourraient y entrer en volume ». La dalle du réacteur est petit à petit nettoyée des installations devenues inutiles, ce qui permet de faciliter les opérations de démantèlement, et de gagner de la place pour réaliser des opérations complexes. Un atelier de découpe, dans une zone confinée, se construit ainsi dans le bâtiment réacteur. C’est ici que seront découpés les deux bouchons qui obturent la cuve à l’aide d’un robot téléopéré, Rodin. Sur la base d’une machine-outil utilisée dans l’industrie automobile, Rodin est équipé d’outils dédiés au démantèlement nucléaire.

Une fois la cuve démantelée, le chantier continuera avec la déconstruction des bâtiments, et le démantèlement des générateurs de vapeur jusqu’à l’assainissement des terrains à l’horizon 2030. Seul restera alors l’Atelier Pour l’Entreposage du Combustible (APEC), l’autre INB (installation nucléaire de base) du site de la centrale, dont l’exploitation est autorisée, par décret, jusqu’au 31 décembre 2035.

L’APEC est exclu du périmètre de déconstruction du site. La surveillance de ses installations sera poursuivie, même après la fin de la déconstruction du réacteur.

15 ans d’avance sur le reste du monde

EDF a 15 ans d’avance sur le démantèlement de ce type de réacteur, et son expertise en la matière est internationalement sollicitée. Ainsi, en mars 2018, une délégation d’EDF s’est rendue à Tsuruga, au Japon, à la demande de JAEA, exploitant de la centrale de Monju, réacteur à neutrons rapides de 280 MWe arrêté en 2016. De nombreux experts japonais se rendent régulièrement sur le site de Creys-Malville depuis 2017.

L’expertise française en matière de déconstruction a vocation à s’exporter. Dans les années à venir, des projets de démantèlement de réacteurs de ce type verront le jour à l’échelle internationale, comme les premiers RNR en Russie. En attendant, ce pays achève la construction de son « Superphénix »,  le BN 1200.

Crédit photos : EDF