17.12.2019

Après la publication du rapport Folz en octobre, EDF présente « Excell »

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EDF,
compétences nucléaires,
Rapport Jean-Martin Folz,
filière nucléaire française
La rédaction - Crédit photo © Denis Allard

Le 28 octobre 2019, Jean-Martin Folz publiait son rapport sur « La construction de l’EPR de Flamanville », avec une analyse sans concession des difficultés rencontrées sur le projet. Le ministre de l’Economie Bruno Lemaire demandait alors à EDF un plan d’actions.  Le plan Excell, présenté par Jean-Bernard Levy le 13 décembre dernier « doit permettre de créer les conditions d’un regain de confiance dans la filière nucléaire française et de répondre aux difficultés décrites dans le rapport de Jean-Martin Folz. Notre objectif est de permettre au nucléaire, énergie neutre en carbone, de continuer de jouer pleinement son rôle dans la lutte contre le changement climatique ».

Un plan d’envergure pour retrouver le niveau d’excellence et redonner confiance à tous les acteurs 

Doté d’un budget initial de 100 millions d’euros étalé sur 2020-2021, le plan répond point par point aux critiques du rapport Folz, afin de permettre à la filière nucléaire de retrouver le plus haut niveau de rigueur et de qualité.  Sa mise en œuvre sera pilotée par un « Délégué général à la qualité industrielle et aux compétences » qui rapportera directement au Président directeur général d’EDF. Cette personne, affirme le président d’EDF, sera recrutée dans l’industrie française, mais pas dans le nucléaire : « car nous devons nous remettre en cause, en tirant profit des meilleures pratiques dans d’autres industries ». Le plan prévoit des jalons dès 2020.

Jean-Bernard Levy a rappelé que les difficultés récentes de la filière nucléaire ont créé « des interrogations, des inquiétudes, des critiques » chez les différents acteurs, et ont « ébranlé le consensus national en faveur de l’énergie nucléaire ». Il s’agit donc, non seulement retrouver le niveau d’excellence, mais aussi de redonner confiance à tous les acteurs : aux décideurs politiques qui auront à décider de la construction de nouvelles centrales nucléaires, à l’Autorité de sûreté nucléaire qui alerte sur la détérioration de la performance, aux acteurs de la filière rassemblés maintenant au sein du GIFEN, aux salariés qui doutent de l’avenir de la filière, et aux jeunes qui hésitent à la rejoindre, compte tenu des incertitudes.

Le plan d’action est axé sur trois thèmes principaux : la qualité industrielle, les compétences et la gouvernance des grands projets

Axe 1 : le renforcement de la qualité industrielle

Selon Jean-Bernard Levy, si la filière nucléaire française a toujours été exemplaire en matière de sécurité et de sûreté, elle n’est pas aujourd’hui, en comparaison avec d’autres filières comme l’aéronautique ou l’automobile, aux meilleurs standards de qualité et d’organisation industrielle. Il s’agit de mettre en place une chaîne de valeur complète de la qualité industrielle : de l’amont (normes, standards industriels, spécifications techniques) à la surveillance qui garantit la conformité. Il s’agit aussi de « retrouver une vision plus concrète, proche du métier, de la qualité au service de la sûreté nucléaire ».

Un nouveau modèle contractuel entre EDF et ses fournisseurs sera mis en place dès le premier semestre 2020, avec des clauses simplifiées et plus équilibrées, en phase avec le benchmark industriel en matière de responsabilité, propriété intellectuelle, et garantie. Ainsi, un fournisseur ne pourra pas être exposé au titre des pénalités et de sa responsabilité à un risque supérieur à la valeur nominale du contrat.L’incitation positive sera privilégiée par rapport aux pénalités, avec un partage des risques réalistes entre EDF et son fournisseur. Les partenaires industriels seront enfin plus systématiquement associés à l’élaboration des spécifications et à l’analyse de la constructibilité.

Un nouveau schéma de qualifications des fournisseurs adapté aux projets neufs sera mis en place. Il portera les exigences en matière de qualité et les étendra éventuellement aux sous-traitants de rang 2 et 3. Ce schéma inclura un référentiel de qualité dédié prévoyant notamment la qualification des entreprises appelées à exercer une fonction d’ensemblier, une pré-évaluation des entreprises par la direction de projet, et une qualification définitive du titulaire retenu, avant signature du contrat, par une équipe qualité indépendante. L’analyse des schémas industriels de sous-traitance sera renforcée et une étude sera faite, en collaboration avec le GIFEN, sur la mise en place d’un label « industriel du nucléaire ».

Pour les opérations les plus sensibles, il sera mis en œuvre une qualification des procédés de fabrication ainsi que des outils de traçabilité inviolables. En effet, pour certaines pièces, le contrôle qualité ne peut être réalisé sans la détruire ou se fait en service. Seule une qualification du procédé de fabrication et un suivi rigoureux de celui-ci permettent de garantir la qualité de la pièce.

Enfin, ce volet bénéficiera également du fonctionnement en entreprise étendue au sein de la filière en s’appuyant sur le numérique. La transition numérique engagée par EDF, coordonnée avec la commission numérique du GIFEN pour y associer l’ensemble de la filière, transforme l’ingénierie nucléaire en une ingénierie « data-centric » (ingénierie système) où la donnée sera au cœur des processus tout au long du cycle de vie, permettant une meilleure traçabilité. Les jumeaux numériques et les outils de gestion de projets permettront à EDF de partager avec les différentes parties prenantes et notamment avec les fournisseurs les grands éléments du projet dans des environnements sécurisés.

 

Axe 2 : les compétences

Le deuxième volet du plan Excell concerne le renforcement des compétences. Il s’agit de disposer des compétences nécessaires pour les grands programmes que sont le grand carénage, la fin du chantier de l’EPR Flamanville 3, de Hinkley Point, les projets indiens et britanniques, et celui de l’EPR2 en attendant la décision politique sur les prochains réacteurs à construire en France. Ceci représente plus de 5 000 recrutements dans les 3 ans au seul périmètre EDF, avec des besoins nécessitant une action renforcée (technicien chaudronnerie, technicien auto-électrique, soudeurs, ingénieur chargé de projet, contrôle non destructif etc.)

Le premier point de ce volet a trait à la formation. La commission « Compétences et formations » du GIFEN a engagé un plan de formations pour que la filière dispose des ressources nécessaires. Ce plan associe l’opérateur de compétence (OPCO) Industrie - organisme en charge de financer l’alternance et de soutenir financièrement l’évolution professionnelle de salariés qui souhaitent développer de nouvelles compétences, en vue d'un changement de métier ou d'une reconversion – et les administrations concernées. Ces initiatives concernent tant les grands groupes que les PME/TPE, et incluent des partenariats avec les écoles et les centres de formation. EDF a annoncé qu’elle contribuera à cette démarche avec la création d’une Université des métiers du nucléaire.

Le deuxième point concerne le soudage, un domaine qui, suite aux problèmes rencontrés à Flamanville, nécessite un plan spécifique pour le recrutement et la formation de soudeurs disposant d’une qualification de niveau nucléaire. Le plan vise à remettre la qualité du geste technique au cœur des enjeux et à définir des solutions pragmatiques, comme par exemple identifier les opérations à risques et définir les parades associées, soutenir les actions en faveur de l’attractivité du métier de soudeur, ou être plus pertinent dans les prescriptions et la surveillance.

Le troisième point en matière de compétences concerne l’ingénierie nucléaire, avec la création d’un véritable outil de gestion des savoirs (Knowledge Managment) doté d’un budget spécifique, au sein des différentes spécialités de l’ingénierie nucléaire. Cela permettra de capitaliser sur la connaissance et de la diffuser dans les centres d’ingénierie. Le plan présente des objectifs concrets de transmission de la part des experts sur le départ, le partage via des communautés de savoirs et de pratiques transverses au groupe EDF ou en entreprise étendue, un annuaire des expériences, un « youtube » des savoirs techniques, ou un moteur de recherche indexant les sources de connaissances.

D’autres actions seront menées en matière de compétences et de carrières, comme la mise en place de parcours croisés au sein d’EDF et de la filière ainsi qu’entre les métiers de la fabrication, de la construction et de l’exploitation, ou le recrutement d’ingénieurs venant d’autres secteurs industries de pointe. La totalité des chefs de projet expérimentés et seniors auront reçu chez EDF une formation certifiée aux meilleurs standards internationaux dans les deux prochaines années.

 

Axe 3 : le renforcement de la gouvernance des grands projets nucléaires 

Tout grand projet aura un client interne, qui aura pour rôle de valider les conditions de lancement du projet, de définir ses objectifs, d’approuver les principaux contrats et d’être le garant de la culture de sûreté nucléaire et de qualité industrielle. Le PDG d’EDF présidera un comité stratégique représentant ce client interne. Le conseil d’administration sera tenu informé régulièrement de l’avancement de ces grands projets.


Conclusion
Comme le rappelle le plan Excell, ce qu’indiquait déjà l’enquête menée par le BCG pour la SFEN à l’automne 2018 – objet de la publication d’une note technique[1], c’est que les industriels de la filière nucléaire ont besoin d’avoir une visibilité pour se préparer et investir, et qu’il est indispensable de prendre une décision d’ici 2021-2022 au plus tard, sur un programme de construction et son calendrier, pour qu’ils soient prêts à relever les défis sans perte de compétences ni de recul d’activités.

Avec Flamanville, la filière a reconstitué des compétences, mais elles restent fragiles. Alors que le chantier se termine, l’étude du BCG montre que la filière met en place des stratégies de court terme. D’ici trois ans, sans nouvelle visibilité, la filière sera de nouveau en situation de perdre ses compétences sur les constructions neuves.

Pour rappel, le gouvernement doit instruire le programme de renouvellement du parc nucléaire français d’ici mi-2021. Cette date est cruciale pour rassurer, donner l’impulsion nécessaire aux industriels de s’engager à nouveau dans la troisième filière industrielle en France, qui compte 220 000 emplois et qui contribue aux objectifs de décarbonation du pays. Un report de décision au-delà de 2022 reviendrait à assumer le risque de perdre tous les moyens mis en œuvre jusqu’ici.

 

[1] Note technique de la SFEN « Quand décider d’un renouvellement du parc nucléaire français »