16.02.2021

Fukushima dix ans après, le redémarrage du parc nucléaire

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Fukushima,
Japon,
Parc nucléaire
Gaïc Le Gros (Sfen) - Crédit photo ©Qurren - Centrale nucléaire de Shimane

Alors qu’en 2011 le Japon arrêtait tous ses réacteurs nucléaires en attendant l’édition de nouveaux standards de sûreté et que le gouvernement démocrate questionnait l’avenir même de la filière, le pays du soleil levant vise désormais un retour du nucléaire à hauteur de 20 à 22 % du mix électrique d’ici 2030 contre 7 % aujourd’hui. Ce retour en grâce du nucléaire s’explique par la volonté du gouvernement de réduire la forte dépendance de l’archipel aux énergies fossiles qui se traduit par une hausse des émissions de CO2 et des prix de l’électricité mais également par une dégradation de sa sécurité d’approvisionnement et de sa souveraineté énergétique.

Dix ans après l’accident nucléaire de Fukushima, la Sfen vous propose une série d’articles relatifs à la situation sur le site et aux conséquences énergétiques, climatiques, sociales et sanitaires.

Le gouvernement japonais est critiqué au niveau international pour sa politique énergétique pro-charbon. En 2019, année de la COP 25 à Madrid, il avait notamment reçu le prix satirique du « fossile du jour » du Climate Action Network[1]. Face aux critiques, le ministre de l’environnement, Shinjiro Koizumi, avait déclaré : « j'ai bien peur de ne pas pouvoir partager aujourd'hui avec vous une modification de notre politique ». Des paroles qui reflètent le casse-tête énergétique japonais. Néanmoins, le gouvernement a dévoilé pour la première fois ses ambitions énergétiques et climatiques fin 2020 avec pour objectif la neutralité carbone d’ici à 2050. Un objectif qui sera impossible d’atteindre sans le nucléaire, selon les récentes déclaration du ministre japonais en charge de l’énergie, Hiroshi Kajiyama[2]. En 2019 le nucléaire a produit 7 % de l’électricité du pays (66 TWh), contre 25 % en 2010. Neuf réacteurs ont redémarré (8,7 GW) et sept autres réacteurs ont reçu le feu vert de l’Autorité de sûreté japonaise (NRA).

 
Point de situation du parc nucléaire
- 9 réacteurs ont redémarré et 3 sont actuellement en exploitation.
- 7 réacteurs de plus ont reçu le feu vert de l'Autorité de sûreté japonaise (NRA).
- 11 réacteurs sont actuellement en cours d'inspection par la NRA pour redémarrage.
- 24 réacteurs seront démantelés.
 

Un redémarrage prudent : sûreté et démocratie

Bien que ce ne soit pas légalement obligatoire, aucun redémarrage ne se fait sans l’accord des pouvoirs locaux. Ainsi, après le feu vert de la NRA les discussions se poursuivent auprès des élus au niveau municipal et préfectoral.

Le traitement du dossier de redémarrage par la NRA prend de cinq à huit ans et une fois les différentes autorisations obtenues, le redémarrage peut être soumis à conditions, comme la réalisation de travaux complémentaires dans un certain délai sous peine d’arrêt d’exploitation. Le non-respect de ces délais a par exemple causé l’arrêt des réacteurs Takahama-3, Ôi-3 et Takahama-4 en janvier, juillet et octobre 2020. L’unité n°2 de Sendai a également été arrêtée huit mois afin de terminer la mise en place des mesures de sécurité anti-terroriste et a repris les opérations commerciales le 22 janvier 2021.

A cela s’ajoute les oppositions systématiques d’organisations anti-nucléaires qui portent le sujet devant les tribunaux. En décembre 2020 une décision judiciaire a pour la première fois suspendu l’exploitation de réacteurs nucléaires (les unités 3&4 de la centrale d’Ôi). Cette décision de justice pose de nombreuses questions car elle va à l’encontre des décisions prises par les pouvoirs locaux, détenant la légitimité du suffrage, et de celle de l’Autorité de sûreté nucléaire (NRA), dont la sûreté est le domaine de compétence.

Le parc en exploitation

Les neufs réacteurs ayant redémarrés sont de la filière à eau pressurisée (REP) et sont situés dans le sud-ouest du pays le long de côte abritée des tsunamis. Les premières unités à avoir redémarré sont Sendai 1&2 sur l’île de Kyûshû (2015), la plus au sud des quatre îles principales, et la dernière tranche à avoir redémarré, Genkai 4, se trouve également dans la région (2018). Contrairement à la France qui a fait le choix unique des REP, le Japon dispose de réacteurs à eau bouillante (REB), historiquement plutôt situés dans le nord-est, notamment à Fukushima Daiichi, et de REP, situés dans le sud-ouest sauf exceptions. Aujourd’hui, bien que neuf réacteurs aient redémarrés seulement trois sont en exploitation pour les raisons mentionnées précédemment.

Sur 54 réacteurs nucléaire, 24 seront démantelés et la construction de nouveaux réacteurs n’est pas à l’ordre du jour néanmoins le japon disposent de différents leviers pour augmenter la part de nucléaire dans le mix électrique.

D’une part, certains réacteurs devraient être exploités au-delà de 40 ans : le 1er février 2021 les réacteurs 1&2 (45 et 46 ans) de la centrale de Takahama, située dans la centrale de Fukui, ont par exemple obtenu le feu vert du maire de la ville, Yutaka Nose[3]. Le redémarrage de Tokai-2 (REB), situé entre Tokyo et Fukushima, pour une exploitation jusqu’aux 60 ans du réacteur, a également été validé par la NRA en 2018.

D’autre part, plusieurs projets de construction étaient en cours en 2011 dont deux réacteurs ABWR de 1373 MWe, à Shimane (terminé à 94 %) et à Ôma, dans le nord du Japon : des dossiers de demande de relance des constructions ont été déposés pour ces deux réacteurs respectivement en 2014 et en 2018. La construction d’un troisième ABWR avait débuté à Higashidori, dans la préfecture d’Aomori fin janvier 2011. A plus long terme, le Japon mise sur le développement de trois technologies nucléaires avancées : les petits réacteurs modulaires (SMR), les réacteurs à haute température (HTR) et la fusion nucléaire avec le projet ITER.

Onagawa, site le plus proche de l’épicentre du séisme, au nord de Fukushima prêt à redémarrer

La NRA a donné son feu vert au redémarrage du réacteur numéro 2 de la centrale d’Onagawa, située dans la Préfecture de Miyagi au nord-est de l'île de Honshū, au centre de la région du Tōhoku. La remise aux normes post-Fukushima de ce réacteur aura coûté à son propriétaire et exploitant, l’électricien Tohoku Electric Power Company (Tohoku EPCO), la somme de 3,1 Mds USD, utilisée notamment pour l’édification dans l’océan Pacifique d’une digue de 800 m de long et de 29 m de haut. Le bâtiment réacteur avait en effet, au moment de la catastrophe de 2011, été en partie inondé, même si contrairement aux réacteurs de la centrale de Fukushima, son système de refroidissement avait fonctionné normalement, évitant ainsi la fusion du cœur.

Un redémarrage attendu par les industriels

De l’automobile à la métallurgie, de grands noms de l’industrie nippone se sont prononcés en faveur du redémarrage des réacteurs nucléaires.

Eiji Hashimoto, président de la Fédération du fer et de l’acier (JSIF) a appelé le gouvernement à trouver rapidement une solution aux prix de l’électricité qui « ne permettent pas à l’industrie japonaise d’être compétitive » et à redémarrer les réacteurs nucléaires[4].

Le président du premier constructeur d’automobile japonais Toyota et de la Japan Automobile Manufactures Association (JAMA), Akio Toyoda, s’est exprimé début janvier 2021 sur la nécessité de redémarrer les réacteurs nucléaires. Selon l’industriel, si le parc automobile actuel (60 millions de véhicules) était électrique il faudrait augmenter la capacité installée de 10 à 15 % afin de répondre aux pics de consommations soit « 10 réacteurs nucléaires ou 20 centrales thermiques » supplémentaires. Il a notamment rappelé l’importance de décarboner l’électricité, sans quoi les véhicules électriques ne feraient que « déplacer le problème » des émissions de CO2.

 

[1] https://www.lesechos.fr/monde/enjeux-internationaux/cop25-malgre-les-cri...

[2] https://www.sfen.org/rgn/fukushima-ans-nucleaire-climat

[3] https://www.japantimes.co.jp/news/2021/02/01/national/takahama-nuclear-r....

[4] https://www.world-nuclear-news.org/Articles/Japanese-industry-leaders-ca...