09.02.2021

Fukushima dix ans après, nucléaire et climat

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Japon,
Fukushima,
Climat,
Politique énergétique
Gaïc Le Gros (Sfen) - Crédit photo ©Kakidai - Minato mirai dans la ville de Yokohama.

Dix ans après l’accident nucléaire de Fukushima, la Sfen vous propose une série d’articles relatifs à la situation sur le site et aux conséquences énergétiques, climatiques, sociales et sanitaires.

A l’occasion de son discours de politique générale au parlement le 26 octobre 2020[1], le Premier ministre japonais Yoshihide Suga a annoncé l’objectif d’atteindre la neutralité carbone d’ici 2050. Deux mois plus tard, le 25 décembre 2020, le Japon a dévoilé, pour la première fois, l’ambition de sa politique climatique. La « stratégie de croissance verte » du ministère de l’Economie, du commerce et de l’industrie (METI) mobilise toutes les technologies disponibles pour réduire les émissions de CO2 du pays : le nucléaire, les renouvelables (en particulier l’éolien en mer), mais aussi l’hydrogène et les technologies de capture du CO2. L’une des priorités affichées du gouvernement est de décarboner son électricité qui représente plus d’un tiers des émissions de CO2 de l’archipel.

Une hausse des émissions du secteur électrique après les arrêts des centrales nucléaires

L’arrêt des réacteurs nucléaires, suite à l’accident de Fukushima en mars 2011, a provoqué une hausse des émissions du secteur électrique. D’une part, l’intensité carbone du kWh est passée de 420 g CO2 /kWh en 2010 à 520 g CO2/kWh en 2016. Pour rappel, ce chiffre en France est de l’ordre de 40 g CO2/kWh ; d’autre part, l’Agence aux ressources naturelles et à l’énergie du METI estime qu’en 2016 le secteur électrique a émis 70 millions de tonnes de CO2 de plus qu’en 2010[2]. Alors qu’en France, le secteur électrique ne représente que quelques pourcents (7 %) des émissions nationales de CO2, au Japon il se trouve en première position avec en 2017 l’émission de 490 millions de tonnes de CO2, suivie de l’industrie (300 mt) et du transport (210 mt)[3]. Il est important de noter que le Japon connaît au niveau national une baisse des émissions de CO2 grâce à des progrès dans d’autres secteurs. Après une période de hausse (2010-2013), - malgré une baisse de la consommation électrique (de 8 % entre 2010 et 2012[4]) -, les émissions du pays ont très faiblement baissé pour atteindre 1,24 mds teqCO2[5] en 2018 contre 1,25 mds en 2009.

Des prix de l’électricité en hausse, un réseau en difficulté

L’arrêt des réacteurs nucléaires de tout le pays après l’accident de Fukushima a causé une hausse des prix de l’électricité et menace la sécurité d’approvisionnement du pays, fortement dépendant des importations de gaz naturel liquéfié (GNL).

Frappé par un épisode de grand froid et d’importantes chutes de neige en janvier 2021, le prix du kWh a bondi de 7¥/kWh (0,055€) à 103.1¥/kWh (0,81€) le 6 janvier[6] et un nouveau record a été battu le 12 janvier avec un kilowattheure à 246¥ (1,94€)[7]. Ces hausses s’expliquent par la combinaison de basses températures, d’une faible production solaire et d’une production électrique des centrales à gaz limitée, en ce début d’année.

En effet, depuis 2011, le gaz et le charbon ont remplacé la production nucléaire. La vague de froid ayant aussi touché les pays voisins, la demande de gaz a fortement augmenté dans le pays alors que le manque de méthaniers disponibles a réduit l’offre et les prix du GNL se sont envolés[8]. Pour y faire face, le Japon a eu massivement recours au charbon en augmentant la production des centrales de Hirono (Fukushima), Hitachinaka (Ibaraki) et Maizuru (Kyoto) et a relancé des unités au pétrole[9].

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Le redémarrage du parc nucléaire pour atteindre la neutralité carbone

En 2019 le nucléaire produit 7 % de l’électricité du pays, soit 66 TWh, après un démarrage très prudent et progressif de réacteurs, après la réalisation de travaux considérables. Neuf réacteurs ont redémarré (8,7 GW) et sept autres réacteurs ont reçu le feu vert de l’Autorité de sûreté japonaise (NRA). Pour ces derniers les discussions se poursuivent au niveau local.

Alors que la production électrique dépend aujourd’hui à 80 % des énergies fossiles (contre 65 % en 2010), le gouvernement japonais vise un retour du nucléaire à hauteur de 20 à 22 % du mix électrique d’ici 2030 et souhaite abaisser la part des combustibles fossiles à 56 %. D’ici 2050, le gouvernement souhaite que le nucléaire et les énergies fossiles (avec des système de capture carbone CCS) représente 30 à 40 % de la production électrique, sans pour autant avoir donné plus de précisions. Dans le volet « nucléaire » du document[10] détaillant la stratégie de neutralité carbone du gouvernement, est notamment réitéré le soutien au développement de trois technologies nucléaires avancées : les petits réacteurs modulaires (SMR), les réacteurs à haute température (HTR) et la fusion nucléaire avec le projet ITER.

Dans la lutte contre le réchauffement climatique, la politique nucléaire nippone fait partie d’un tout. Au total, une quinzaine de domaines clés à décarboner ont été identifiés (énergie, transport, bâtiment, etc.) et le pays mise aussi sur le développement des énergies renouvelables, en particulier l’éolien en mer avec 30 à 40 GW de capacité installée à l’horizon 2040. L’objectif est d’arriver à 50 ou 60 % de renouvelables en 2050 dans le mix électrique contre 16 % en 2017 (dont 8 % d’hydraulique). Le pays du soleil levant vise également le leadership de l’hydrogène bas carbone pour réduire les émissions du secteur des transports, notamment en développant les réacteurs HTR. Une grande installation de production d’hydrogène à d’ailleurs été inaugurée début 2020 à Namie, dans la région côtière de Fukushima.

Pour Hiroshi Kajiyama, en tant que ministre en charge de l’Energie et à la tête du METI, le Japon devra compter sur le nucléaire car il est indispensable pour atteindre la neutralité carbone en 2050. Dans son entretien du 2 février 2021 dans le Financial Times[11], il rappelle les récentes difficultés du réseau électrique pour subvenir aux besoins des Japonais alors qu’une grande partie du pays connaissait d’importantes chutes de neige. « Ni le solaire, ni l’éolien ne produisaient », le réseau était sous tension tandis que les prix de l’électricité s’envolaient. « La géographie du Japon rend plus difficile l’introduction d’énergies renouvelables qu’en Europe ou en Amérique du Nord », a-t-il précisé en soulignant le relief volcanique de l’archipel. Une étude du METI considère qu’il sera difficile de dépasser les 60 % d’énergies renouvelables et que 30 à 40 % du mix électrique devra provenir du nucléaire et/ou des énergies fossiles.

[1] https://www.jaif.or.jp/en/new-prime-minister-suga-enthusiastic-for-carbo...

[2] https://www.enecho.meti.go.jp/about/whitepaper/2018gaiyou/whitepaper2018... (Slide 25, page 24) (En japonais).

[3] https://www.enecho.meti.go.jp/en/category/brochures/pdf/japan_energy_201... (Slide 11) (En anglais).

[4] https://www.meti.go.jp/english/report/downloadfiles/2014_outline.pdf (Slide 18).

[5] https://www.env.go.jp/earth/ondanka/ghg-mrv/emissions/material/sokuhou_g... (Slide 2) (En japonais).

[6] https://www.reuters.com/article/japan-electricity-idUSL1N2JH0YD

[7] https://www.ft.com/content/7a98f9f3-3195-4f64-ba38-377c2f8ba1f3

[8] https://www.spglobal.com/platts/en/market-insights/latest-news/natural-g...

[9] https://www.spglobal.com/platts/en/market-insights/videos/market-movers-...

[10] https://www.meti.go.jp/press/2020/12/20201225012/20201225012-1.pdf, p.26.

[11] https://www.ft.com/content/47b189de-bb5e-409b-87b9-86405661fc03