09.03.2021

Fukushima dix ans après, bilan sanitaire

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Fukushima,
Japon,
Santé,
Radioactivité
Gaïc Le Gros (Sfen) - Crédits photo ©US Navy - Ville de Ōtsuchi, Préfecture de Iwate, après le séisme et le tsunami.

Les habitants de plusieurs préfectures de la région, et en particulier celle de Fukushima, présents lors du tsunami et de l’accident nucléaire survenus le 11 mars 2011, font depuis l’objet d’un suivi médical très attentif de la part des autorités sanitaires. Dix ans après l’accident nucléaire, un premier bilan peut être dressé.

Comme observé à Tchernobyl en Ukraine, la radioactivité peut causer différentes maladies (cancer, leucémie, etc.) notamment chez l’enfant (cancer de la thyroïde). C’est pourquoi, dès juin 2011, à peine trois mois après l’événement, les autorités sanitaires ont mis en place un programme d’études épidémiologiques et de suivi sanitaire dont le pilotage a été confié à l’Université médicale de Fukushima (FMU). Aujourd'hui, selon le dernier rapport des Nations Unies publié le 8 mars 2021, aucun effet sévère attribuable aux radiations n’a été constaté sur la santé de la population. 

Fukushima et Tchernobyl, de nombreuses différences aujourd’hui favorables au bilan sanitaire

De la quantité des rejets radioactifs aux mesures de protection des populations, les deux accidents comptent un certain nombre de différences qu’il est important de rappeler afin de pouvoir aborder et mieux comprendre, dix ans après, le bilan sanitaire de la catastrophe de Fukushima.

Pour rappel, à Tchernobyl le cœur même du réacteur a explosé et le bâtiment combustible a été soufflé, dispersant ainsi des éléments très radioactifs dans l’environnement. Quant à la centrale de Fukushima Daiichi, ce sont les parties supérieures de plusieurs bâtiments réacteurs qui ont été gravement endommagés suite à une accumulation d’hydrogène provenant de la fusion du combustible et de l’oxydation des gaines. Résultat, des contaminations en césium 137[1] supérieures à 600 000 Bq/m² ont été détectées sur une surface de 13 000 km² pour Tchernobyl contre 250 km² autour de la centrale de Fukushima[2] et les Japonais ne comptent aucun cas d’irradiation aiguë[3], contre 237 hospitalisations et 134 cas d’irradiation aiguë confirmés parmi les intervenants, appelés liquidateurs, côté ukrainien.

Deux autres différences doivent être mentionnées : l’évacuation et les restrictions sur les denrées alimentaires.

Dès le 12 mars la décision d’évacuer les populations dans un rayon de 20 km a été prise par les autorités japonaises. Ainsi, lors des importants rejets des réacteurs 2 et 3, autour du 15 mars, l’évacuation était achevée. A Tchernobyl, la décision d’évacuation a seulement été prise trois jours après l’explosion alors que d’importantes quantités de produits très radioactifs à vies courtes avait été disséminés. Concernant les restrictions alimentaires, il faut savoir qu’en l’absence de précautions, « la dose due à la consommation de denrées contaminées peut représenter jusqu’à 90 % de la dose totale reçue au cours du premier mois », note l’IRSN[4]. Au Japon comme en Ukraine (alors en URSS) les végétaux, la viande et le lait ont été contaminés mais ces denrées ont rapidement été interdits au Japon. Les denrées alimentaires ont fait l’objet de nombreux contrôles et la vente de tous les produits agricoles a été à nouveau autorisée depuis.

Pas d’alerte sur les produits alimentaires

Aujourd’hui, les produits dépassant la limite de 100 Bq/kg se limitent aux baies sauvages, aux gibiers et aux champignons. Seuls 0,05 % des 284 930 échantillons analysés sur l’année 2019-2020 étaient au-delà des 100 Bq/kilo.

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Il en est de même pour les poissons d’eau douce ou d’eau de mer pêchés dans la préfecture de Fukushima. Pour ces derniers un seul échantillon a dépassé la limite depuis 2015.

Confusion sur le nombre de morts : un exercice complexe et sensible

Depuis maintenant dix ans, le nombre de décès liés au séisme, au tsunami et à l’accident nucléaire sont souvent confondus, laissant aux lecteurs, aux internautes ou aux téléspectateurs, la liberté de répartir les décès selon leur propre perception du danger. Il est vrai que le sujet est complexe. Tout d’abord, en cas de décès lié à une pathologie, il n’est pas évident de démontrer que celle-ci est la conséquence de la radioactivité.  En effet, en dessous d’une exposition de 100 mSv[6], le lien exposition-risque n’a pas été scientifiquement prouvé. Au-delà, plus la dose est forte et plus les risques pour la santé augmentent.

L’Agence nationale japonaise de police recense 15 899 morts et 2529 disparus[7] en lien avec le tsunami devastateur. Seul le décès d’un employé[8] de la centrale ayant reçu une très forte dose (195 mSv[9]) a été attribué aux radiations en 2018.

Aujourd’hui, l’origine des décès relève très majoritairement de la catastrophe naturelle, du séisme dans un premier temps puis du tsunami dans un second. Une surmortalité a néanmoins été constatée (notamment dans les établissements pour personnes âgées) suite aux évacuations, dans certains cas en plusieurs déplacements. Jonathan M. Samet et Dayana Chanson, du département de la médecine préventive de l’Université de Californie du Sud établit[10] une fourchette de 600 à 3 000 décès attribués au stress, à la fatigue et aux conditions de vie difficiles. La question de l’évacuation fait aujourd’hui débat parmi les experts : jusqu’à quel niveau d’exposition faut-il ordonner l’évacuation ? Plusieurs études japonaises montrent une surmortalité importante causée par l’évacuation d’établissement de personnes âgées[11].

Les habitants faiblement exposés aux rejets après l’accident

En France, l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) dans son point de situation de mars 2018 relève que « parmi les 464 420 résidents de la préfecture de Fukushima ne travaillant pas à la centrale et pour lesquels une dose externe a été estimée, 288 736 personnes (soit 62,2 % des résidents évalués) auraient reçu au cours des quatre premiers mois après l’accident des doses externes inférieures à 1 mSv et 15 personnes (soit moins de 0,003 % des personnes évaluées) auraient reçu des doses supérieures à 15 mSv. La dose externe maximale reçue est estimée à 25 mSv.

In fine, ces données pourront être croisées avec les différents registres médicaux afin de quantifier et de modéliser la relation exposition-risque. Pour rappel, un Français reçoit en moyenne une dose externe de 4,5 mSv par an dont un tiers est d’origine médicale et un second tiers provient du radon, un gaz naturellement radioactif présent dans plusieurs régions, selon leur géologie.

La question des cancers de la thyroïde

Un bilan thyroïdien a été réalisé pour tous les enfants âgés de 18 ans ou moins qui résidaient dans la préfecture de Fukushima lors de l’accident et les femmes ayant déclaré une grossesse entre le 1er août 2010 et le 31 juillet 2011 ont bénéficié d’un suivi médical. Ce suivi concerne au total 16 000 femmes et 360 000 enfants nés avant le 1er avril 2011[12]. Il n’a pas été observé d’augmentation des cancers radio-induits ou d’anomalies de la thyroïde en lien avec l’accident nucléaire à ce jour[13].

Tout d’abord, pourquoi un accident nucléaire peut-il avoir un impact sur les cancers de la thyroïde ? La thyroïde est une glande située au niveau du cou qui produit des hormones à partir d’iode. L’iode provient naturellement des aliments ingérés : poissons, laits, crustacés, etc. Cependant, lors d’un accident nucléaire, de l’iode radioactif peut être relâché et celui-ci peut venir se loger dans la thyroïde et émettre un rayonnement. L’iode-131 et l’iode-132 sont très radioactifs mais leur demi-vie est très courte, respectivement de 8 jours et 2 heures. Autrement dit, la puissance du rayonnement de l’iode-131 est divisée par deux tous les 8 jours. Il représente donc particulièrement un danger au moment des rejets, situés entre le 12 et le 16 mars à Fukushima. La thyroïde produit les hormones T3 et T4 qui participent à la croissance et au développement du corps et est particulièrement active chez les plus jeunes. A l’âge adulte ces hormones contribuent au fonctionnement du système nerveux et à l’entretien des os. Des anomalies de la thyroïde chez les plus jeunes ont été détectées par la réalisation d’examens dans la région mais afin de mettre en lumière un possible « facteur de dépistage », quatre campagnes de dépistage systématique ont été mises en place avec le même protocole dans les préfectures d’Aomori, Hiroshima et Yamanashi, non touchées par des retombées radioactives significatives. Le « facteur de dépistage » désigne l’effet d’accroissement artificiel du nombre de cancers lors de la mise en place d’examens systématiques. Les résultats de ces campagnes ont été similaires à celle de Fukushima. 

« Un dépistage peut révéler des cancers thyroïdiens qui n’auraient pas progressé et n’auraient jamais été diagnostiqués en l’absence de dépistage, relève l’IRSN. La détection précoce de ces nodules tumoraux n’améliore pas la santé ni la survie des patients, mais peut au contraire diminuer leur qualité de vie à cause d’un traitement médical et/ou de complications de chirurgie. Le dépistage entraîne donc un sur-diagnostic des cancers thyroïdiens, c’est-à-dire une détection de cas pour lesquels il n’y a aucun bénéfice médical ». C’est pourquoi l’Université de médecine de Fukushima s’oriente aujourd’hui vers une prise en charge thérapeutique moins systématique[14].

Une amélioration de la santé mentale constatée

Afin d’évaluer l’état de santé mentale de la population qui a vu ravager son lieu d’habitation, des questionnaires ont été envoyés aux 210 000 personnes évacuées. Le taux de réponse a baissé avec les années (44 % en 2012, 31 % en 2013, 26 % en 2014, 24 % en 2015 et 2016). En 2011, 14,6 % des répondants âgées de 16 ans et plus étaient susceptibles d’avoir des troubles affectifs ou anxieux tels que la dépression et déclarait avoir besoin d’un soutien. Ce pourcentage était inférieur à 8 % en 2014 mais il reste bien supérieur à celui de la population totale qui est de 3 %.

Le besoin de soutien est également important chez les plus jeunes. « Une étude ciblant des personnes non touchées par une catastrophe au Japon estimait que 9,5 % des enfants étaient considérés comme ayant besoin d’un soutien en santé mentale », précise l’IRSN. Les résultats de 2016 étaient donc légèrement plus élevés à Fukushima que dans le reste du pays.

Le bilan sanitaire ne devrait pas connaître de grands changements. Certaines décisions des autorités japonaises ont permis de protéger la population des retombées radioactives. D’autres, comme l’évacuation, font aujourd’hui l’objet de débats.

 

[1] Le césium-137 est un élément radioactif dont la durée de vie est considérée comme moyenne. Sa demi-vie est d'environ 30 ans.

[2] https://www.irsn.fr/FR/connaissances/Environnement/expertises-incidents-...

[3] Les symptômes initiaux sont : nausée, vomissement, diarrhée, fièvre, céphalée, érythème.

[4] https://www.irsn.fr/FR/connaissances/Environnement/expertises-incidents-...

[5] https://www.irsn.fr/FR/Actualites_presse/Actualites/Pages/20200304-NI-Fu...

[6] Les limites d’exposition aux rayonnements : https://new.sfen.org/academie235/les-limites-dexposition-aux-rayonnements/

[7] https://www.japantimes.co.jp/news/2020/03/07/national/missing-japan-3-11....

[8] https://www.nytimes.com/2018/09/05/world/asia/japan-fukushima-radiation-...

[9] Pour les personnes qui travaillent avec des radiations ionisantes, la limite est de 100 mSv sur 5 ans.

[10] RGN n°2, 2015.

[11] Masaharu Tsubokura, cité dans Science, Nuclear Medecine, mars 2021.

[12] IRSN, Les conséquences sanitaires de l’accident de Fukushima, mars 2018. https://www.irsn.fr/FR/connaissances/Installations_nucleaires/Les-accide...

[13] https://www.irsn.fr/FR/connaissances/Installations_nucleaires/Les-accide... p.9

[14] https://www.irsn.fr/FR/connaissances/Installations_nucleaires/Les-accide...