Bruxelles valide l'aide nucléaire polonaise, mais en redéfinit le modèle économique - Sfen

Bruxelles valide l’aide nucléaire polonaise, mais en redéfinit le modèle économique

En validant le dispositif de soutien public à la première centrale nucléaire polonaise, Bruxelles ouvre la voie à l’accélération du projet de décarbonation de la Pologne. Mais derrière l’approbation du projet de Lubiatowo-Kopalino, cette décision esquisse surtout un nouveau modèle de soutien au nucléaire en Europe, fondé non plus uniquement sur la production, mais sur la contribution au système électrique.

En 2025, le charbon et le lignite représentent encore 43,7 % de la production d’électricité polonaise[1]. Pour réduire cette dépendance aux énergies fossiles, Varsovie a confirmé en novembre 2022 le lancement de son programme nucléaire civil. L’Américain Westinghouse a été retenu pour la construction de la première centrale du pays, sur le site de Lubiatowo-Kopalino, dans le nord-ouest de la Pologne. Le projet prévoit l’installation de trois réacteurs AP1000. À plus long terme, le gouvernement polonais ambitionne de déployer entre 6 et 9 GW de capacités nucléaires à l’horizon 2043.

En septembre 2024, les autorités polonaises ont notifié à la Commission européenne un projet de soutien au programme nucléaire sous la forme d’une aide d’État. Le coût total de l’investissement est estimé à environ 192 milliards de zlotys (PLN), soit près de 47 milliards de dollars, pour une capacité nette installée de 3,3 GW. La Pologne financera sa première centrale nucléaire via un montage mêlant 30 % de fonds propres apportés par l’État et 70 % de dette garantie à 100 % par l’État.

Ce prêt provient principalement d’agences de crédit à l’export américaines et internationales ainsi que de marchés financiers. La RGN avait fait un décryptage de ce modèle de financement. Le 18 décembre 2024, la Commission européenne a officiellement ouvert la procédure d’examen et publié les principaux éléments du dispositif de financement.

Bruxelles valide l’aide, mais impose des garde-fous

La Commission a approuvé, début décembre 2025[2], l’aide d’État polonaise. Le soutien public prévu pour la première centrale nucléaire de Pologne est conforme aux règles de l’Union européenne en matière d’aides d’État. La Commission a examiné cette aide au regard du droit européen et a conclu à sa compatibilité avec les règles en vigueur qui permettent aux États membres de soutenir le développement de certaines activités économiques. La Commission vise à ce que ces aides doivent rester nécessaires et proportionnées, sans fausser la concurrence..

La Pologne a dû accepter plusieurs concessions pour obtenir la validation de son aide d’État.

  • La réduction du contrat pour différence (CfD) de 60 ans à 40 ans
  • Modification de la conception du CfD : cela permet de garantir de « solide incitation pour que PEJ exploite la centrale de manière efficace et utilise sa capacité à répondre aux signaux du marché». La centrale ne sera plus rémunérée en fonction de la quantité d’électricité qu’elle produit, mais pour sa disponibilité à produire lorsque le système en a besoin. L’objectif est entre autres de protéger les renouvelables. Cela rend le système électrique « plus efficace et décarboné » souligne la Commission européenne.
  • Prix d’exercice ajusté en fonction des besoins de financement du projet. La Pologne le déterminera à l’aide d’un modèle financier qui prend en compte l’apport en fonds propres et les garanties accordées par l’État. L’objectif est de s’assurer que l’aide publique ne dépasse pas ce qui est strictement nécessaire pour réaliser le projet. Ce modèle garantit également que PEJ bénéficiera d’un rendement comparable à celui attendu par des investisseurs privés pour un projet similaire.
  • Pour atténuer les risques liés à la concentration du marché et éviter que l’aide ne soit répercutée sur les consommateurs, la Pologne a accepté des conditions strictes concernant la vente d’électricité. Au moins 70 % de la production annuelle d’électricité de la centrale sera vendue sur le marché de l’électricité européen pendant toute la durée de vie de l’installation. Le reste de la production pourra être vendu par le biais d’enchères menées selon des modalités objectives, transparentes et non discriminatoires.

Parallèlement à cette approbation, la Pologne a engagé dès le début du mois de septembre 2025 des travaux préparatoires[3] pour le chantier. Fin décembre 2025, PEJ a signé un accord avec le consortium Westinghouse-Bechtel afin de réaliser les travaux de conception des ilôts nucléaires et de la zone turbine, ainsi que des campagnes géologiques approfondies[4]. Cela permet d’assurer la continuité du calendrier du projet en avançant sur la conception de la centrale et les travaux de terrain. « Nous serons effectivement en mesure de lancer la construction avec un élan suffisant, afin que l’électricité provenant de la première centrale nucléaire polonaise puisse circuler le plus rapidement possible », a souligné Donald Tusk, président du Conseil européen, exprimant l’ambition polonaise de respecter le calendrier du projet.

Un précédent européen pour les aides au nucléaire

La Commission européenne a ouvert, fin décembre, une enquête approfondie en matière d’aides d’État concernant la construction de deux réacteurs nucléaires sur le site de Dukovany, en République tchèque[5].  La France, avec EDF, s’apprête à annoncer d’ici fin 2026 la décision finale d’investissement pour la construction de six réacteurs EPR2. Dans ce contexte, l’approbation par la Commission européenne du dispositif d’aide polonais constitue un précédent important et pourrait servir de référence pour l’examen des mécanismes de soutien public. ■