1. Belgique : relance du nucléaire, conditions industrielles et choix de gouvernance - Sfen

1. Belgique : relance du nucléaire, conditions industrielles et choix de gouvernance

Redonner au nucléaire une place structurante et pérenne dans le système électrique belge : plus de vingt ans après avoir programmé sa sortie du nucléaire, la Belgique a levé les verrous juridiques qui encadraient son parc. La décision politique est actée, reste à en organiser la mise en oeuvre industrielle, financière et institutionnelle.

Le 17 mai 2025 est à marquer d’une pierre blanche dans l’histoire énergétique belge. En abrogeant les dispositions de la loi du 31 janvier 2003, qui organisait la sortie progressive du nucléaire après quarante ans d’exploitation et interdisait toute nouvelle construction, le législateur a mis fin à une trajectoire juridiquement programmée qui avait encadré les fermetures intervenues entre 2022 et 2025, ramenant la capacité nationale d’environ 6 GW à seulement 2 GW.

La Belgique s’inscrit dans une histoire nucléaire plus ancienne et plus structurante qu’il n’y paraît. Dès les années 1950, dans le cadre de coopérations privilégiées avec les États-Unis, elle s’engage dans le nucléaire civil et contribue à l’émergence des technologies à eau pressurisée. Mis en service par le centre de recherche nucléaire belge (SCK CEN) à Mol, le réacteur BR3 fut le premier REP exploité en Europe, participant à la diffusion de cette filière sur le continent. Les participations croisées dans Chooz A en France et Tihange 1 en Belgique, ainsi que les collaborations constantes entre le CEA et le SCK CEN, témoignent de cette intégration industrielle franco-belge précoce. Structurante encore, l’histoire nucléaire belge l’est car à l’exception notable de l’enrichissement, la Belgique a historiquement développé presque toute la chaîne de valeur, de la recherche à l’ingénierie, de l’exploitation à la fabrication du combustible.

Interrogé par la RGN, le ministre fédéral de l’Énergie, Mathieu Bihet, rappelle que la limite des quarante ans fixée en 2003 « ne reposait pas sur une analyse technique », mais sur un « choix politique ». En outre, les hésitations observées au cours des deux dernières décennies ne relèvent pas uniquement d’un arbitrage énergétique. Elles s’expliquent aussi par la réalité institutionnelle belge. Pays de coalitions, la Belgique construit ses politiques énergétiques au fil de compromis successifs. Cette mécanique a maintenu le nucléaire dans une trajectoire de sortie encadrée par la loi, y compris lorsque des prolongations techniques étaient décidées. Ce séquençage a abouti, au terme des fermetures successives, à un parc recentré sur deux unités début 2026 : Doel 4 et Tihange 3.

Le texte adopté en 2025 n’engage pas automatiquement de nouvelles constructions mais restitue à l’exécutif l’option de l’énergie nucléaire, et aux développeurs, investisseurs et exploitants la liberté de développer des projets. Le nucléaire sort ainsi d’un cadre juridique orienté vers sa disparition progressive et cesse d’être envisagé comme une solution transitoire. Il est désormais considéré comme une « énergie massive, pilotable, durable et stratégique », inscrite dans une perspective de long terme.

Un parc resserré, un héritage industriel confirmé

Ce parc recentré reconfigure la place du nucléaire dans le système électrique : la disponibilité de ces tranches pèse mécaniquement davantage sur la stabilité d’ensemble et renforce l’importance des choix de maintenance et de prolongation. Le sujet n’est plus celui d’un parc étendu, mais celui de la robustesse d’un socle de production et de sa trajectoire dans le temps long. Les décisions relatives aux investissements de « jouvence », à l’organisation industrielle et aux prolongations éventuelles prennent ainsi une portée structurante.

La réduction du parc ne signifie pas non plus une disparition des compétences. Infrastructures, centres de recherche et capacités d’ingénierie demeurent actifs. Il ne s’agit donc pas de reconstruire une politique nucléaire ex nihilo, mais d’éviter l’érosion progressive d’un socle industriel existant et de lui redonner une visibilité stable. La relance conditionne la préservation d’un capital technique déjà constitué. Cette profondeur s’inscrit dans une coopération ancienne avec la France, illustrée dès l’origine par les réacteurs à eau pressurisée et confirmée aujourd’hui par la présence en Belgique des sociétés Luminus, filiale d’EDF, et d’Electrabel, filiale d’Engie.

Une dynamique de demande qui redéfinit le cadre énergétique

Cette nouvelle orientation de la politique énergétique belge s’inscrit dans une évolution rapide du système électrique. Les travaux d’Elia, gestionnaire du réseau de transport, et du Bureau fédéral du Plan convergent : la consommation annuelle pourrait passer d’environ 80 TWh aujourd’hui à 180 voire 200 TWh à l’horizon 2050, soit un quasi doublement en vingt-cinq ans. Cette dynamique reflète l’essor de nouveaux usages électriques – mobilité, pompes à chaleur, électrification industrielle et digitalisation accrue de l’économie. « La question n’est pas de savoir si la demande va croître, mais comment nous organisons l’offre pour y répondre », assure le ministre.

Cette trajectoire n’a plus rien de théorique. De fait, les délais de raccordement deviennent un facteur limitant pour certains projets industriels. Dans un mix appelé à intégrer une part croissante d’énergies renouvelables variables, notamment l’éolien offshore en mer du Nord, l’enjeu ne se limite pas à produire davantage d’électricité. Il s’agit d’assurer une production décarbonée pilotable et suffisamment stable pour garantir la sécurité  d’approvisionnement et la compétitivité. À cette dynamique s’ajoute un contexte géopolitique profondément transformé. La crise énergétique européenne, la guerre en Ukraine, et en ce début 2026 les troubles au Moyen-Orient, ont replacé la sécurité d’approvisionnement, la souveraineté énergétique et l’autonomie stratégique au centre du débat.

Temporalité industrielle et séquence décisionnelle

La feuille de route du gouvernement belge s’articule autour de plusieurs leviers complémentaires. Le premier concerne l’exploitation à long terme des unités existantes. L’extension de durée de fonctionnement constitue une pratique désormais bien établie à l’international où plus d’une centaine de réacteurs ont déjà été prolongés, avec des horizons allant de 60 à 80 ans après investissements de modernisation. Un deuxième levier relève de la coopération européenne. Des participations croisées ou des droits de tirage transfrontaliers pourraient s’inscrire dans une logique d’intégration régionale prévue par le traité Euratom, dans un marché électrique désormais largement interconnecté. Le troisième levier porte sur de nouvelles constructions de grande puissance. Même dans une hypothèse favorable, les premières mises en service interviendraient dans les années 2040. La séquence des décisions apparaît dès lors déterminante, tout décalage initial se répercutant sur le calendrier, compte tenu des délais d’ingénierie, d’autorisations et de construction. D’autant qu’à la différence du modèle français historiquement structuré autour d’un opérateur public intégré et d’un programme standardisé, la Belgique doit envisager ces projets dans un cadre de marché libéralisé où les actifs existants sont majoritairement privés.

En parallèle, les Small Modular Reactors de troisième génération font l’objet d’un examen attentif pour leur potentiel de standardisation et de maîtrise des délais. Au-delà de ces échéances, la réflexion porte également sur la fermeture du cycle du combustible et les filières de quatrième génération,  notamment celles à neutrons rapides refroidies au plomb, au sodium, ou aux sels fondus. La Belgique dispose d’une expertise reconnue dans les technologies au plomb, développées au sein de son centre de recherche.

Filière, compétences et gouvernance de long terme

La relance d’une trajectoire nucléaire suppose la mobilisation d’une filière compétente et durable. « On peut voter des lois, lever des interdictions mais sans les humains, rien ne se concrétise », rappelle le ministre. Une centrale mobilise entre 1 000 et 1 200 emplois directs hautement qualifiés sur plusieurs décennies, auxquels s’ajoutent des effets induits significatifs dans l’ingénierie, la maintenance, la recherche et la sous-traitance.

Au-delà de l’impact immédiat sur l’emploi, la relance constitue un signal adressé aux universités, aux écoles d’ingénieurs, aux centres de recherche et aux industries et PME. En recréant une perspective industrielle de long terme, l’État redonne de la lisibilité aux investissements en formation, en apprentissage et en innovation. La structuration d’une filière suppose une visibilité durable, seule à même d’attirer et de retenir les compétences.

Un programme nucléaire ne se résume pas au coût du mégawattheure. Il engage une chaîne de valeur complète, des capacités d’ingénierie spécialisées et un tissu industriel structurant. Le modèle économique représente, à ce titre, un enjeu décisif. La crédibilité d’un projet repose sur une répartition claire des risques et sur une maîtrise des coûts compatible avec les références européennes. Dans un marché intégré, la compétitivité se mesure  nécessairement à l’échelle régionale. La mise en concurrence éventuelle des industriels, lorsqu’elle est pertinente, est présentée comme un instrument de discipline économique et de protection du consommateur.

Dans cette perspective, la relance s’inscrit également dans une orientation politique assumée par le gouvernement actuel. Il ne s’agit pas uniquement d’ouvrir un cadre juridique, mais de créer les conditions d’une stabilité compatible avec une industrie du temps long. Pour le ministre, la solidité d’une trajectoire nucléaire dépend de sa cohérence au-delà des cycles politiques. L’objectif est de repositionner la Belgique au sein d’un pôle nucléaire européen intégré, fondé sur la coopération régionale et l’harmonisation réglementaire.

Enfin, l’orientation retenue repose sur l’articulation entre nucléaire et renouvelables, présentés comme les deux piliers fédéraux de la politique énergétique.

Trois questions à Mathieu Bihet, ministre fédéral de l’Énergie, qui précise à la RGN les intentions du gouvernement belge.

Quel état d’esprit guide aujourd’hui votre action ?

Je suis pragmatique. Après près de vingt-cinq ans durant lesquels le nucléaire était juridiquement en voie d’extinction, il faut reconstruire une capacité industrielle et administrative. Commençons par faire ce que nous savons faire. La Belgique a déjà construit et exploité 6 GW, avait planifié 1,3 GW supplémentaire et disposait de droits de tirages et participations à l’étranger. Repartons de cette base et de ce que nous avons fait pour constituer un objectif cohérent et pérenne. Cela ne signifie pas que nous nous arrêterons là.

Quel cap fixez-vous sur le long terme ?

Notre accord de gouvernement prévoit à la fois la prolongation d’un maximum d’unités existantes et le développement de nouvelles capacités. Mais il va plus loin : nous travaillons sur la fermeture du cycle du combustible, la gestion des déchets, le maintien des compétences, la formation, l’innovation. Nous voulons une vision complète, cohérente, inscrite dans le long terme.

Comment situez-vous cette trajectoire dans une perspective européenne ?

Nous célébrerons bientôt les 70 ans du Traité instituant la Communauté européenne de l’énergie atomique, le Traité Euratom. Je relisais récemment les débats fondateurs des années 1950. Ce qui me frappe, c’est le consensus et l’ambition qui existaient alors, au-delà des clivages politiques, sur la nécessité d’une énergie abondante et bon marché pour assurer la prospérité européenne. Cette intuition reste d’une actualité saisissante. Je crois que la Belgique est en train de renouer avec cette lucidité. Aujourd’hui, notre trajectoire est claire : le nucléaire fait partie intégrante de notre stratégie énergétique et de notre contribution à un pôle européen fort et souverain.

Par Maximilien Struys, journaliste indépendant

Photo © Ministère belge de l’Énergie I Mathieu Bihet, ministre fédéral de l’Énergie, du gouvernement belge