Après les tensions, Washington et Séoul s’allient pour construire huit réacteurs - Sfen

Après les tensions, Washington et Séoul s’allient pour construire huit réacteurs

Publié le 13 octobre 2026

Les États-Unis et la Corée du Sud ont conclu un spectaculaire accord-cadre de 120 milliards de dollars pour soutenir la construction de huit réacteurs de grande puissance outre-Atlantique. Les investissements restent encore à concrétiser, mais l’accord marque une nouvelle étape dans le rapprochement de ces deux filières nucléaires.

Six AP1000 américains et deux APR1400 sud-coréens : les États-Unis affichent désormais clairement leur ambition de remettre en chantier des réacteurs nucléaires de grande puissance. Le 30 septembre, Washington et Séoul ont présenté un « cadre global de coopération » prévoyant jusqu’à 120 milliards de dollars d’investissements dans des projets nucléaires américains, baptisé Project Power.

Les sites précis et le calendrier des constructions restent toutefois à déterminer. Selon le Département américain du Commerce, 100 milliards de dollars seraient destinés aux coûts de construction et 20 milliards constitueraient une réserve pour aléas. L’accord ne constitue pas encore une commande ferme. Cameco, copropriétaire de Westinghouse avec Brookfield, précise que sa réalisation reste soumise à la conclusion d’accords définitifs, au choix et à la préparation des sites, aux autorisations réglementaires et au bouclage du financement. Les deux premiers réacteurs envisagés seraient des AP1000.

Huit des dix grands réacteurs voulus par Donald Trump

L’annonce prend une dimension particulière au regard des objectifs fixés par l’administration américaine. En mai 2025, Donald Trump a signé quatre décrets visant à accélérer fortement le développement de l’énergie nucléaire aux États-Unis. L’un d’eux fixe l’objectif de faire passer la capacité nucléaire américaine d’environ 100 GW à 400 GW en 2050 et prévoit notamment d’avoir dix nouveaux grands réacteurs en construction d’ici à 2030, ainsi que 5 GW d’augmentations de puissance sur le parc existant.

« Ce sont d’immenses centrales nucléaires, parce que nous voulons recréer la chaîne d’approvisionnement nucléaire afin de pouvoir redevenir un exportateur mondial du nucléaire », a déclaré le secrétaire américain au Commerce Howard Lutnick lors de la présentation du projet. Comprendre :  Washington veut recréer autour de cette première série de réacteurs une chaîne industrielle capable ensuite de reproduire les projets à grande échelle et de soutenir les exportations américaines.

Une relance américaine engagée avant Trump

Cette nouvelle politique ne part toutefois pas de zéro. Sous l’administration Biden, Washington avait déjà amorcé un retour très volontariste vers l’énergie nucléaire. En novembre 2024, le gouvernement américain s’était fixé l’objectif d’ajouter 200 GW de nouvelles capacités nucléaires d’ici 2050, portant le parc à environ 300 GW. Une première étape prévoyait 35 GW supplémentaires dès 2035, avant d’atteindre un rythme de déploiement de 15 GW par an à partir de 2040.

La stratégie reposait déjà sur plusieurs leviers : prolonger le parc existant, réaliser des augmentations de puissance, remettre en service certains réacteurs arrêtés et développer simultanément de nouveaux grands réacteurs, des SMR et des réacteurs avancés. L’administration Trump a repris cette dynamique et, depuis 2025, les annonces se multiplient. Le Département de l’Énergie soutient les projets de redémarrage de centrales arrêtées et a lancé en mars 2026 l’initiative Uprise, qui vise notamment les prolongations, les redémarrages et les augmentations de puissance.

En juin 2026, Washington a également annoncé jusqu’à 17,5 milliards de dollars de financements destinés à l’achat anticipé d’équipements à longs délais de fabrication, afin de reconstruire une chaîne d’approvisionnement capable d’accompagner la construction de dix grands réacteurs.

Le nucléaire américain change ainsi d’échelle. Pendant plusieurs années, l’essentiel de l’attention s’était porté sur les SMR et les technologies avancées. Le dernier grand chantier achevé aux États-Unis, celui des unités 3 et 4 de Vogtle en Géorgie, avait connu d’importants retards et dépassements de coûts.

De l’affrontement Westinghouse-KHNP à une alliance industrielle

L’autre portée de l’accord est géopolitique et industrielle. Car Américains et Sud-Coréens reviennent de loin. Pendant plusieurs années, Westinghouse et Korea Hydro & Nuclear Power (KHNP) se sont opposés autour des droits de propriété intellectuelle associés aux réacteurs coréens APR1000 et APR1400. L’entreprise américaine estimait que certaines technologies utilisées par KHNP provenaient de technologies Westinghouse et ne pouvaient donc être exportées sans son accord.

Le contentieux a finalement été réglé en janvier 2025. Westinghouse, Kepco et KHNP avaient alors annoncé un accord mettant fin à leurs procédures judiciaires. « Cet accord permet aux deux parties d’avancer avec certitude dans la recherche et le déploiement de nouveaux réacteurs nucléaires », expliquait Westinghouse, évoquant déjà de futures coopérations internationales. Les termes précis de cet accord restent officiellement confidentiels.

Quelques mois plus tard, la presse sud-coréenne avait néanmoins révélé plusieurs clauses supposées de ce règlement, notamment une répartition géographique des marchés d’exportation entre les deux groupes. Comme l’expliquait alors la RGN, ces dispositions avaient suscité une forte controverse en Corée du Sud, où certains responsables politiques craignaient une limitation durable des ambitions internationales de la filière nationale. ■

Par Ludovic Dupin, journaliste RGN
Image : Le Président des Etats-Unis Donald Trump – © MANDEL NGAN / AFP