Bruxelles permet la construction de centrales à gaz en Allemagne, Paris attend toujours pour le nucléaire
Bruxelles vient de valider un mécanisme allemand qui doit permettre la construction de nouvelles centrales à gaz, tandis que le financement des six EPR2 français attend toujours son feu vert. Un décalage qui intervient au moment même où le nucléaire revient en grâce dans les discours européens.
En janvier dernier, l’Allemagne et la Commission européenne ont conclu un accord de principe « sur les grandes lignes de la stratégie allemande pour les centrales électriques », selon le communiqué du ministère fédéral de l’Économie et de l’Énergie (BMWE). Dès 2026, l’Allemagne doit lancer des appels d’offres pour 12 GW de nouvelles capacités pilotables, dont 10 GW destinés à pouvoir fonctionner sur de longues périodes. Le communiqué précise que « ces capacités à long terme, telles que notamment — mais pas exclusivement — les centrales à gaz modernes et à haut rendement, devront être mises en service au plus tard en 2031 ».
Berlin a inscrit cette stratégie dans le droit en juillet avec une loi sur la sécurité d’approvisionnement électrique et la mise à disposition de nouvelles capacités, dite StromVKG[1]. Mais pour entrer en vigueur, la Commission devait approuver ce mécanisme de capacité, qui pourra représenter jusqu’à 35 milliards d’euros de soutien. Depuis le 2 septembre 2026, c’est chose faite.
Le nucléaire français dans l’attente
Dans le même temps, le soutien de l’État français au programme de six EPR2 fait toujours l’objet d’un examen approfondi de la Commission européenne. La France avait notifié son dispositif en novembre 2025, qui repose notamment sur un prêt public à taux bonifié, un contrat pour différence (CfD) de 40 ans et un mécanisme de partage des risques entre l’État et EDF. La Commission a ouvert une procédure formelle d’examen en mars 2026[2]. Cette procédure européenne se situe sur le chemin critique du projet, et notamment de la décision finale d’investissement (FID), qu’EDF envisage toujours pour la fin de l’année 2026.
Un contraste avec les discours européens
Cette dichotomie est d’autant plus frappante que le nucléaire bénéficie désormais d’un soutien politique croissant au plus haut niveau européen. En janvier 2026, le chancelier allemand Friedrich Merz lui-même a qualifié la sortie du nucléaire menée par son pays de « grave erreur stratégique ». Une déclaration qui marque un changement de ton à Berlin, après plus de deux décennies de politique de sortie de l’atome[3].
Quelques semaines plus tard, le soutien au nucléaire s’est également affirmé au niveau européen. Lors du sommet sur l’énergie nucléaire organisé à Paris le 10 mars 2026, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a reconnu que « la réduction de la part du nucléaire était un choix et, à la réflexion, l’Europe a fait une erreur stratégique en tournant le dos à une source d’énergie fiable, économique et peu émettrice »[4].
Besoin d’appuis politiques
Face à l’attente de la réponse de la Commission, l’énergie nucléaire a aussi été défendu récemment par les dix présidents de région et cinq présidents de grandes communautés d’agglomération dans une tribune publiée le Figaro[5]. Ils souhaitent « que les autorités européennes puissent regarder ces programmes […] en tenant le plus grand compte de leur dimension avant tout stratégique pour notre avenir à tous ». Ils reconnaissent ensemble que l’énergie nucléaire « permet de construire un système énergétique robuste », « constitue une assurance collective face à la récurrence des crises politiques » et est « un pilier de réarmement industriel européen ».
Un paradoxe au regard des objectifs climatiques
Ce décalage interroge d’autant plus que le nucléaire constitue déjà l’un des piliers du système électrique européen. En 2025, il a produit 23,2 % de l’électricité de l’Union européenne, soit environ 650 TWh : pris individuellement, il reste ainsi la première source de production électrique du continent, devant le gaz et chacune des filières renouvelables considérées séparément.
Il contribue directement aux objectifs climatiques européens grâce à une production très faiblement carbonée, mais aussi à la sécurité d’approvisionnement et à la compétitivité du système électrique. À ces atouts s’ajoute une empreinte environnementale contenue, notamment en matière d’occupation des sols et de consommation de matériaux, comme l’explique la Sfen dans sa vidéo « Environnement : nucléaire, investir dans une solution déjà là ». ■
Par Floriane JACQ, Journaliste RGN
Image : Drapeaux européens devant le bâtiment du Berlaymont, siège de la Commission européenne © Christophe Licoppe
[1] StromVKG – Gesetz zur Sicherung der Versorgungssicherheit Strom und zur Bereitstellung neuer Kapazitäten
[2] Aides d’État, CfD, prêt public : Bruxelles précise le financement des EPR2 et ouvre une consultation européenne – Sfen
[3] [Il fallait l’avoir vu] Quand le chancelier allemand reconnaît que la sortie du nucléaire fut une erreur stratégique – Sfen
[4] Ursula von der Leyen considère que l’UE a fait une « erreur stratégique » en réduisant les investissements dans le nucléaire civil en Europe
[5] «L’Europe doit penser grand» : lettre ouverte des présidents de région à Ursula von der Leyen pour relancer le nucléaire