Nucléaire en Espagne : tensions, choix politiques et enjeux économiques - Sfen

Nucléaire en Espagne : tensions, choix politiques et enjeux économiques

Le black-out du 28 avril 2025 en Espagne et au Portugal a rappelé les limites d’un système électrique fortement dépendant des énergies renouvelables. L’énergie nucléaire, qui assure aujourd’hui près de 20 % de l’électricité espagnole, apparaît alors, cruciale pour la stabilité du réseau. Pourtant, le maintien de cette filière a toujours été incertain.

Le black-out du 28 avril 2025 en Espagne a marqué toute l’Europe. Des millions de foyers se sont retrouvés dans le noir.  L’Espagne et le Portugal se sont retrouvés isolés du réseau électrique continental. Au-delà de sa dimension technique, cet incident a révélé les limites d’un système électrique fragile qui a manqué de moyens pilotables pour assurer sa stabilité. Dans ce contexte, le rôle du nucléaire espagnol apparaît crucial.

L’Espagne dispose actuellement de sept réacteurs répartis sur cinq centrales, pour une capacité totale d’environ 7 GW. Aujourd’hui, il fournit environ 20 % de l’électricité du pays. Pourtant, les centrales nucléaires sont fragilisées par une fiscalité élevée et le dernier Plan national intégré énergie-climat (PNIEC) programme leur fermeture progressive entre 2027 et 2035.

Les conséquences du black-out pour le nucléaire

En raison du black-out, l’électricité a été interrompue pendant une dizaine d’heures dans la majeure partie de la péninsule. En l’espace de quelques secondes, une perte d’environ 2 000 à 15 000 mégawatts (MW) de production a déclenché une montée en tension et une cascade de déconnexions automatiques qui ont conduit à la désynchronisation du réseau espagnol et européen. Cet incident a réveillé les interrogations sur la place de l’énergie nucléaire en Espagne et son importance pour la sécurité de l’approvisionnement.

  • L’opinion publique change de cap

Selon le dernier Baromètre du Real Instituto Elcano, le soutien à l’énergie nucléaire a nettement progressé en Espagne. Les auteurs suggèrent que le black-out du 28 avril et la discussion publique qui s’en est suivie ont pu renforcer cette tendance. Désormais, environ deux personnes sur trois (66 %) jugent que les centrales nucléaires actuellement en service devraient rester en fonctionnement. Ce résultat marque une évolution notable par rapport à 2023, où seuls 43 % des sondés se déclaraient favorables à l’idée de prolonger autant que possible la durée de vie des centrales.

  • Une augmentation de la demande de gaz

Depuis la panne, l’Espagne brûle davantage de gaz pour produire de l’électricité. Au premier semestre, la demande nationale de gaz a ainsi progressé de 5,6 %, portée par une hausse de 41,2 % de la demande liée à la production électrique. Les réseaux s’appuient désormais plus fortement sur les centrales à gaz, dont le poids représentait 57 % du prix de l’électricité en mai 2025, contre une moyenne de 14 % l’année précédant le black-out[1]. Cette évolution a conduit à une forte réduction de l’utilisation des énergies renouvelables : leur limitation a triplé après l’incident, passant de 1,8 % sur les deux années précédentes à 7,2 % entre mai et juillet 2025[2].

  • Le débat sur le nucléaire ravivé en Espagne

La panne géante a aussi ravivé le débat sur la composition du mix énergétique. Le gestionnaire de réseaux Red Eléctrica estime que la forte proportion de production non pilotable a pu accroître la vulnérabilité du système, même si l’enquête technique sur les causes exactes est toujours en cours. Le Partido Popular (PP) et Vox ont immédiatement utilisé cet argument pour demander au gouvernement de repousser la fermeture des centrales nucléaires.

Alberto Núñez Feijóo, chef du PP, a ainsi affirmé que « le besoin urgent d’énergie de secours est clair », avant de souligner que « nous avons beaucoup d’énergie renouvelable, et c’est bien — mais c’est volatil. Notre système énergétique est géré avec un énorme biais idéologique ».  Diego Rodríguez, économiste de l’énergie au sein du groupe de réflexion Fedea, avertit que l’Espagne ne dispose pas de capacités de stockage suffisantes. Il ajoute aussi que son infrastructure renouvelable n’est pas assez robuste pour atteindre les objectifs climatiques. Selon lui, cela pourrait entraîner une volatilité accrue des prix et des déficits d’approvisionnement[3].

Malgré les pressions, le gouvernement est resté ferme et a réaffirmé en mai 2025[4] son refus de revenir au nucléaire, privilégiant au contraire une accélération des énergies renouvelables comme pilier de la transition énergétique espagnole.

Un mix électrique espagnol dominé par les énergies renouvelables

La nouvelle feuille de route 2023-2030 prévoit de réduire les émissions de gaz à effet de serre de 32 % d’ici à 2030 par rapport à 1990. Les énergies renouvelables devraient représenter 81 % du bouquet énergétique d’ici à et couvrir 48 % de la consommation finale d’énergie. En 2024, la production renouvelable a atteint un niveau historique, dépassant les 149 TWh. Pour la première fois, elles se sont hissées au premier rang du mix électrique national, devant le nucléaire, qui représentait environ 20 % de la production[5].

De son côté, le nucléaire voit sa viabilité menacée par sa charge fiscale excessive comme l’a démontré le cabinet de conseil PwC[6]. Au cours des cinq dernières années, la fiscalité a augmenté de plus de 70 %. Entre 2025 et 2035, elle représentera plus de 40 % des coûts totaux du parc.

Certaines taxes, jugées redondantes et peu justifiées comme la taxe sur le combustible, s’ajoutent à la contribution financière spécifique liée à la gestion des déchets radioactifs en Espagne (taxe Enresa). La hausse de 30 % de cette taxe en 2024 résulte de choix politiques, et non de l’évolution du parc ou de la gestion des déchets.

La fermeture des centrales nucléaires prévue pour 2027

La Pniec espagnol confirme aussi le « scénario de fermeture ordonnée et progressive du parc nucléaire entre 2027 et 2035 ». L’énergie nucléaire sera remplacée par les renouvelables et par le gaz.

Afin d’éviter l’arrêt définitif des centrales, le 30 octobre 2025, le Conseil d’administration et l’Assemblée générale de l’exploitant Centrales Nucleares Almaraz-Trillo (CNAT) ont soumis une demande officielle au Ministère de la Transition écologique et du Défi démographique (Miteco) afin de modifier la licence d’exploitation des deux unités d’Almaraz et prolonger leur exploitation jusqu’en juin 2030[7].

Le premier objectif est d’éviter une augmentation des prix de l’électricité. « Les Espagnols vont payer pour [la fermeture des centrales nucléaires] … Si les centrales nucléaires ferment, nous avons des analyses selon lesquelles les prix de détail augmenteront de l’ordre de 25 à 30 % », selon José Ignacio Sanchez Galan, Président d’Iberdrola.

La fermeture du parc nucléaire en Espagne entraînerait une augmentation du prix de gros de l’électricité d’environ 37 €/MWh, ce qui ferait grimper les factures d’électricité de 23 % pour le secteur domestique et les petites et moyennes entreprises, et de 35 % pour l’industrie, selon PwC[8].

Le second objectif est d’alimenter les datacenters, alors que la capacité installée en Europe (GW) va augmenter fortement. L’Espagne n’échappe pas à la dynamique avec une consommation attendue d’ici 2030 dans le pays entre 9 TWh et 16 TWh, ce qui induit un besoin de sources d’électricité massives, pilotables et décarbonées.

Une histoire nucléaire bousculée

La filière nucléaire espagnole se développe dans les années 1960, face à une demande d’électricité en forte croissance et à la dépendance au pétrole et au gaz. La loi sur l’énergie nucléaire de 1964 pose les bases législatives, et trois centrales entrent en service entre 1968 et 1970. Dans les années 1970, le pays lance la construction de sept réacteurs de deuxième génération.

Le tournant intervient en 1982, avec l’arrivée au pouvoir du Parti socialiste (PSOE) : un moratoire suspend la construction des nouvelles centrales, affectant cinq projets en cours. Ce choix est motivé par le risque d’accident, les coûts financiers élevés et la baisse de la demande d’électricité après la crise pétrolière.

En 1994, la loi sur l’organisation du système électrique arrête définitivement ces projets et prévoit une indemnisation financée par une surtaxe sur les consommateurs, qui s’est achevée en 2015 pour un montant total de 5 717 millions d’euros.

En 2019, le gouvernement confirme une sortie progressive du nucléaire entre 2025 et 2035, en arrêtant les centrales à mesure qu’elles atteignent la fin de leur vie. La priorité est donnée aux énergies renouvelables, selon la ministre de l’Écologie Sara Aagesen : « Notre pari, c’est les renouvelables ». Jusqu’au black-out de 2025 qui a réinterrogé cette stratégie. ■