18.12.2018

ADEME : interrogations sur une étude surprise

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Par Valérie Faudon, SFEN

Le 10 décembre 2018, l’Agence de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Energie (ADEME) publiait les conclusions d’une nouvelle étude intitulée "Trajectoires d’évolution du mix électrique 2020-2060", affirmant notamment que « d’un point de vue économique, le développement d’une filière nucléaire de nouvelle génération ne serait pas compétitif pour le système électrique français ». Cette initiative contredit le discours sur les orientations de la prochaine Programmation Pluriannuelle de l’Energie (PPE) du 27 novembre, dans lequel le Président de la République affirmait l’importance du rôle de l’électricité nucléaire pour répondre aux enjeux de sécurité d’approvisionnement national en énergie fiable, décarbonée et à un coût bas et stable. Il ajoutait, concernant l’EPR en particulier, qu’il « doit faire partie du bouquet d'options technologiques pour demain ».

Au-delà, la publication de l’étude de l’ADEME suscite un certain nombre d’interrogations sur la rigueur de sa méthode et les résultats qui en découlent.

Interrogations sur la transparence et l’ouverture de la démarche

En rupture avec la démarche mise en place pour ses précédentes études, dont celle de 2015 consacrée à la « faisabilité technico-économique d’un mix électrique 100 % renouvelable en 2050 », l’ADEME n’a pas mis en place, pour cette nouvelle étude, de comité scientifique. Rassemblant à l’époque une bonne vingtaine de chercheurs et d’industriels, le comité avait permis à ces derniers de réagir sur les travaux.  Ils avaient notamment mis en exergue certaines faiblesses, comme une prise en compte au bon niveau de l’aléa climatique, ou comme l’approche « greenfield » des parcs étudiés (construits ex nihilo), sans la construction d’une trajectoire dynamique qui permettait d’arriver au résultat recherché ou encore l’absence d’évaluation des impacts environnementaux (études d’analyse du cycle de vie).  Pour l’étude de janvier 2018 sur la faisabilité technico-économique d’un gaz d’origine 100 % renouvelable », l’ADEME était allée plus loin en s’associant directement pour la réalisation avec les industriels intéressés : GRDF et GRTgaz.

La démarche ici représente une rupture importante en matière de rigueur et d’ouverture : loin d’associer les industriels et les académiques à cette étude, l’ADEME ne les a ni consultés, ni informés de ses travaux. Cette absence d’académisme, lors de la publication de l’étude, pose question et nécessite d’organiser au moins une revue de pairs en consignant ses résultats et en en tenant compte pour les travaux futurs.

En rupture avec la démarche mise en place pour ses précédentes études, l’ADEME n’a pas mis en place, pour cette nouvelle étude, de comité scientifique.

A noter d’ailleurs la remarque d’Arnaud Leroy, Président de l’ADEME, lors de la présentation des résultats à la presse : « On a été attentifs aux arguments de nos adversaires » (cité par l’Usine Nouvelle)[1]. On peut légitimement se demander qui l’ADEME peut bien considérer comme étant ses « adversaires » : les industriels du secteur électrique (à la différence de ceux du gaz), et/ou la communauté des économistes de l’énergie ? Dans tous les cas, le vocabulaire militant employé ne respecte guère la mission d’une agence publique, chargée de conseiller les deux ministères auxquels elle est rattachée. On pourrait légitimement attendre d’elle une certaine impartialité quand on parle de l’enjeu de la sécurité énergétique et de la lutte contre le changement climatique, sans parler de l’enjeu économique porté par la troisième filière industrielle française, dont les 220 000 salariés et 2 500 entreprises sont aujourd’hui répartis sur l’ensemble du territoire.

L’ADEME semble satisfaire une urgence de calendrier qu’on a du mal à comprendre, puisque le projet de PPE n’a toujours pas été publié ni mis en consultation par le gouvernement. Ainsi, l’ADEME a annoncé et publié les résultats de sa nouvelle étude sous forme de synthèse dès le mois de décembre, alors que la mise à disposition du rapport complet détaillé n’est prévue qu’au premier trimestre 2019. Ce décalage entre la publication des deux parties est en rupture avec la pratique en vigueur dans les milieux scientifiques. Entre temps, la communication des conclusions aura évidemment trouvé un écho médiatique sans que le détail de l’étude sous-jacente n’ait pu faire l’objet d’une analyse, d’une vérification ou d’un débat.

Interrogations sur les résultats :

L’étude de l’ADEME intervient à contre-courant des publications récentes de scénarios de décarbonation des grandes institutions internationales, comme l’Agence Internationale de l’Energie (AIE) de l’OCDE. Toutes concluent en effet au besoin de mobiliser l’ensemble des technologies bas-carbone, et positionnent le nucléaire comme nécessaire et complémentaire des énergies renouvelables aux horizons 2050-2060. Ainsi le tout dernier rapport 1.5°C du GIEC publié en octobre 2018 présente, dans les quatre trajectoires du Résumé à l’intention des décideurs, une augmentation de la production nucléaire mondiale de 100 % à 500 % par rapport à 2010. On voit difficilement pourquoi la France pourrait s’orienter dans le sens inverse, alors qu’elle est précisément une référence mondiale pour l’utilisation et la maîtrise industrielle de cette technologie.

L’étude de l’ADEME n’est pas non plus la première étude réalisée sur la trajectoire optimale de décarbonation sur les temps longs. Ainsi les récents scénarios de la Commission européenne Stratégie de Long-Terme envisagent un maintien de la capacité nucléaire en Europe à l’horizon 2050, et considèrent nucléaire et renouvelables comme indispensables à la décarbonation du mix électrique européen. Ces résultats s’appuient sur le modèle PRIMES d’E3-modelling qui avait réalisé, en mai 2018, des scénarios variantes pour la SFEN mettant en avant la nécessité d’un socle nucléaire de 40 GW en France en 2050. Atteindre cet objectif passerait par la construction d’une quinzaine d’EPR entre 2030 et 2050 pour renouveler une partie du parc nucléaire existant. Au-delà de 2050, la décarbonation profonde passe par un recours accru à l’électricité et la demande augmentera probablement de façon significative (de l’ordre de 40 % entre 2050 et 2070). Les énergies renouvelables commandables (essentiellement l’hydraulique) sont en quantité finie : il faudra bien trouver une base pour stabiliser le système électrique européen et le nucléaire est le « candidat naturel » à cette fonction.

Interrogations sur la méthodologie :

Dans la mesure où les détails méthodologiques de l’étude n’ont pas été publiés (mis à part certaines hypothèses générales concernant les coûts de production et la flexibilité de la demande), il est difficile de la commenter plus avant à ce stade. On peut néanmoins, d’ores et déjà, s’interroger sur plusieurs points.

Une première remarque porte sur la conception même de l’étude. Il s’agit en effet de « l’étude économique » de certaines trajectoires du mix électrique français. Or, la question qui se pose est la recherche des trajectoires les plus efficaces pour atteindre les objectifs de décarbonation français et européens. C’est le cas, par exemple, du modèle PRIMES, qui prend une approche dynamique du système énergétique européen. Ainsi, l’étude ne permet pas de rendre compte du rôle du nucléaire français pour décarboner ses voisins européens.

On reproche en quelque sorte au parc nucléaire existant d’être trop compétitif.

Par exemple, l’étude utilise pour les renouvelables et pour le nucléaire des coûts du capital différenciés qui déséquilibrent toute comparaison. Une telle pratique n’est pas l’usage pour les politiques publiques, qui doivent d’abord comparer les technologies sur une même base de financement.  Les taux différenciés résultent pour un investisseur privé de la différence de risque réelle aujourd’hui entre un projet éolien terrestre et un projet de réacteur nucléaire. Cette différence n’est pas nécessairement appelée à se maintenir jusqu’en 2060, lorsqu’un programme industriel pluriannuel aura été établi pour la filière nucléaire, et que les bons sites (bon vent, bonne acceptation locale) pour l’éolien seront devenus plus rares.

A court terme, le parti pris retenu pour justifier une trajectoire anticipée de réduction de la part du nucléaire interroge. Alors que l’actualité récente nous rappelle la forte sensibilité des ménages aux hausses des coûts de l’énergie, l’ADEME justifie cette trajectoire afin de permettre une remontée de prix de l’électricité et par là même une amélioration de la rentabilité des renouvelables. Dit autrement, on reproche au parc nucléaire existant d’être trop compétitif.

Aussi, l’ADEME estime un surcoût de 39 Mds d’euros du scénario EPR, sur la base non seulement d’un coût de capital arbitrairement supérieur à celui des autres énergies, mais également d’une hypothèse de coût prise sans consultation des acteurs industriels concernés. Même si ce surcoût s’avérait réaliste, il ne représenterait que 3 % du coût total du système électrique actualisé sur la période considérée. Un pourcentage à mettre en regard des taux d’incertitude de l’étude, par ailleurs non précisés. Et un coût bien modeste au regard de l’assurance que donne le nucléaire de disposer d’un système électrique robuste.

Enfin la production éolienne terrestre d’ici 2060 est multipliée par dix dans le scénario de référence, et représente alors près de la moitié de la production nationale. Les questions de faisabilité, dans un des plus grands pays touristiques du monde sont étudiées dans une trajectoire spécifique, mais dans laquelle la production reste multipliée par 6. Au-delà de ces questions d’acceptabilité, qui touchent toutes les énergies, on peut se demander si les hypothèses économiques considérées par l’ADEME soutiennent une telle extrapolation, alors qu’il faudrait mobiliser des sites dont les caractéristiques climatiques seraient de moins en moins propices. Qui plus est, dans une optique de diversification du mix électrique, on peut se demander pourquoi le pays irait vers une telle dépendance vis-à-vis de ce moyen de production, par ailleurs fortement tributaire des importations de matières et d’équipements.

En conclusion

D’une manière générale, même si des progrès techniques et économiques sont attendus, on ne connait aujourd’hui ni la faisabilité technique, ni la robustesse, ni le coût, ni les limites exactes d’un système reposant sur la combinaison complexe, et dans de très grandes quantités, d’énergies renouvelables variables, de stockage, de biogaz, et/ou des énergies fossiles avec capture et séquestration de carbone, et enfin des systèmes de pilotage de la demande (et notamment des véhicules électriques) qui met en jeu les comportements des consommateurs.

Lancer un grand pays industriel comme la France dans une trajectoire aussi nimbée d’incertitudes multiples présenterait de grands risques économiques pour le pays, car il s’agit d’assurer la sécurité d’approvisionnement et l’équilibre permanent, vital pour notre économie, entre demande et fourniture d’électricité. D’abord celui de devoir lancer, faute d’avoir prévu dans les temps, le renouvellement d’une partie du parc nucléaire, la construction d’un parc de centrales à gaz, avec des conséquences négatives à la fois pour les émissions de gaz à effet de serre, pour nos importations, pour nos emplois et pour la protection du coût de notre énergie vis-à-vis des tensions géopolitiques. Car il ne s’agit pas moins que d’abandonner, au niveau national et européen, la capacité de construire de nouvelles installations nucléaires, et de miser dans le futur sur un hypothétique recours à d’autres pays pour bénéficier de l’accès à la technologie nucléaire et éviter un retour aux énergies fossiles importées.

La Commission européenne a tiré une conclusion dans ce même sens lors de l’annonce le 28 novembre[2] de sa Stratégie de Long-Terme en disant qu’en 2050, les renouvelables seront avec le nucléaire le « backbone » pour un système électrique européen décarboné.

1.

« Que vaut l’étude de l’ADEME contre la construction de nouveaux EPR » l’Usine Nouvelle, 11 déc. 2018