10.03.2017

« Simplifier est indispensable pour renforcer la sûreté »

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EDF,
Sûreté,
Grand carénage
Par Tristan Hurel (SFEN)

Chaque année, l’IGSNR[1], dresse le bilan de la sûreté du parc nucléaire français et remet son rapport au président d’EDF. Cette évaluation, réalisée de manière indépendante du parc par les cinq membres de l’Inspection générale, permet d’identifier les axes d’amélioration et de faire des propositions. Comme les années précédentes, l’enjeu de la simplification est particulièrement mis en avant dans ce rapport. Tour d’horizon avec François de Lastic, Inspecteur général.

Quel bilan tirez-vous du parc EDF sur l’année 2016 ?

François de Lastic - En 2016, les résultats de sûreté, de radioprotection et de sécurité du travail sont globalement encourageants. Tout d’abord, il n'y a pas eu d'événement majeur de sûreté, c’est-à-dire d’événement de niveau supérieur ou égal à 2 sur l'échelle INES[2], et c’est le cas depuis quatre ans. Le parc nucléaire d’EDF connait une bonne période. C'est d'autant plus significatif que la fin de l'année a été difficile, avec de nombreux arrêts imprévus liés aux recherches sur les ségrégations carbone de certains générateurs de vapeur. Ce contexte de travail tendu aurait pu conduire à des erreurs, ce qui n'a pas été le cas. Cela démontre la solidité des fondamentaux de la culture sûreté au sein du parc français. Dans les faits, sur quatre des principaux indicateurs utilisés, trois ont battu des records. Par exemple, le nombre d’arrêts automatiques de réacteurs (28) est historiquement bas.

Aujourd’hui, les bons résultats du parc nucléaire français sont portés par les jeunes.

Par ailleurs, le succès du renouvellement des générations est frappant. C’était un point d’inquiétude il y a quelques années mais EDF a relevé le défi du recrutement, de la formation, de l’intégration et du transfert de compétences entre anciens et nouveaux salariés. Aujourd’hui, les bons résultats du parc nucléaire français sont portés par les jeunes. C’est un atout très important dans la perspective du « Grand Carénage ».

La simplification est un sujet récurrent : est-ce un « serpent de mer » ?

FdL - Le nucléaire est une industrie extrêmement normée dans laquelle chaque événement donne lieu à la mise en place de parades et de contre-mesures qui, si on n’y prend pas garde, s'accumulent et deviennent inextricables.

Cet élément n’est pas propre à la France. Aux Etats-Unis, le directeur de l’Institute of Nuclear Power Operations (INPO), évoque une « inflation bureaucratique et une complexification préoccupante ».

Le nucléaire cherche la perfection. C’est un objectif louable mais qui peut être contre-productif. Chaque fois qu’un événement se produit, une prescription est mise en place, sans que l’on prenne le temps de l’intégrer à l’existant. C’est comme cela que le système se complexifie.

Je pense qu’il faut remettre en cause certains principes, comme notre quête d'exhaustivité.

Peut-on faire plus simple et plus rapidement sans compromettre la sûreté ?

FdL - Si je recommande un effort de simplification, c'est bien parce que je suis convaincu que cela va améliorer la sûreté. Toute disposition qui dépasse un certain niveau de complexité conduit à augmenter le risque d’erreur. Il existe un optimum : au-delà d’un certain seuil, trop de contraintes nuit. Or, aujourd’hui il y en a trop, on ne les connait plus, on ne parvient pas à les intégrer et on en vient à en oublier les principales. Non seulement on peut simplifier sans compromettre la sûreté mais il faut simplifier au bénéfice de la sûreté, c'est une nécessité.

Les outils du numérique sont particulièrement intéressants pour mener cet effort de simplification. Sur l’EPR de Flamanville 3, par exemple, les intervenants utilisent des tablettes numériques lors des essais. Le numérique remplace le papier et offre une plus grande traçabilité, au bénéfice de la sûreté.

Comment peut-on simplifier ?

FdL – Le rapport propose quatre principes pour aider à simplifier.

Premièrement, il faut penser aux acteurs sur le terrain, ceux vers qui les différentes contraintes convergent.

Deuxièmement, il faut mieux profiter de la standardisation du parc nucléaire français, mais sans l’imposer.

Il faut prioriser en adoptant une logique de « nombre contraint » dans tous les domaines.

Troisièmement, il convient de favoriser le travail transverse. EDF est un grand groupe avec une longue histoire et des structures verticales qui ne communiquent pas assez. Je relève ainsi les effets bénéfiques des organisations « en plateau », qui, grâce à la proximité des acteurs, à leurs interactions fréquentes permettent de trouver les solutions les plus efficaces.

Enfin, le point majeur, c’est de prioriser, en adoptant une logique de « nombre contraint » dans tous les domaines. J’entends par là le fait de se limiter à un petit nombre de priorités et d’abandonner les autres, ce qui implique de savoir renoncer.

Faut-il revoir les relations entre l'exploitant et le régulateur ?

FdL – En raison des enjeux qu’il porte, le nucléaire doit être encadré par une autorité de sûreté forte et par des textes précis et clairs. Pour autant, il est vain de chercher à enfermer toute la complexité du nucléaire dans des textes. Le traitement  des ségrégations carbone identifiées sur certains générateurs de vapeur me paraît une bonne illustration de cette impossibilité.

Il a fallu étudier si ces générateurs de vapeur étaient capables de faire face à toutes les situations normales et accidentelles qu’ils étaient susceptibles de rencontrer. On est donc revenu à la technique pour apprécier s’il y avait un risque sur la sûreté.

Ce dossier montre l’importance du dialogue technique puisque la réglementation ne peut pas tout prévoir.

Crédit photo : EDF / JeanBaptiste Baldi

1.

Inspection générale pour la Sûreté Nucléaire et la Radioprotection

2.

Echelle internationale des événements nucléaires