02.06.2020

République tchèque, le financement assuré pour l’extension de la centrale nucléaire de Dukovany

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République tchèque,
Nucléaire en Europe,
Transition énergétique
Photo auteur : Jiří Sedláček Cécile Crampon, SFEN, et Carole Wahide, Conseiller régional Energie Nucléaire, de l’Ambassade de France en République tchèque

En Europe, si depuis quelques années la République tchèque émettait le souhait de se tourner davantage vers l’énergie nucléaire, elle en prend concrètement le chemin aujourd’hui avec un soutien fort de l’Etat tchèque envers l’énergéticien national, CEZ. 

En 2015, la République tchèque a adopté un plan stratégique à l’horizon 2040/2050, en accord avec l’objectif à la fois national, de préserver sa sécurité énergétique, et européen, de décarboner son mix. Ce plan prévoyait la construction d’un nouveau réacteur, voire d’un réacteur supplémentaire, sur chacun des deux sites, Temelin et Dukovany, avec un objectif de parvenir en 2050 à 50 % de nucléaire dans la production d’électricité, au lieu de 35 % au moment de prendre cette orientation énergétique. Le projet de nouvelle construction nucléaire a été confirmé par une résolution gouvernementale le 8 juillet 2019 et une première construction sur le site de Dukovany est privilégiée.

Jeudi 28 mai 2020, nouvelle étape du projet. Les représentants de l'État tchèque et les acteurs du secteur nucléaire, dont CEZ, ont convenu d'un schéma financier articulé autour d’un prêt d’Etat pour le renouvellement de la centrale nucléaire de Dukovany, dont le coût estimé du prochain réacteur est de l’ordre de 6,50 milliards de dollars soit 5,80 milliards d’euros. Cette orientation se dessine pour favoriser la baisse des factures d’électricité, dans l’attente d’une approbation recherchée de la Commission européenne sur les grandes modalités de ce projet. L'État tchèque était depuis longtemps en pourparlers avec CEZ, dont il est l’actionnaire majoritaire pour 70 %, au sujet des options du projet de renouvellement de son parc nucléaire, pour anticiper l’arrêt de ses premiers réacteurs dans les prochaines décennies.  Il s’agit en priorité pour la République tchèque de garantir son indépendance énergétique et son statut associé d’exportateur net d’électricité. Plus encore, il s’agit de faire baisser drastiquement la part des énergies fossiles, à commencer par le charbon dont la part représente encore 50 % du mix électrique en 2020.    

L’accord trouvé avec le gouvernement permettrait ainsi de s’appuyer sur un prêt garanti par l’Etat, et prévoirait par ailleurs un prix plancher de rachat de l’électricité de 50-60 euros/mégawattheure (MWh) garantissant un cadre d’investissement à l’énergéticien tchèque CEZ appelé à porter le projet. Selon Daniel Benes, PDG de CEZ, cet éventuel prêt pourrait couvrir 70 % des coûts de construction de la centrale.

La prochaine étape consistera à faire approuver, d’ici le 30 juin prochain, la signature par le gouvernement avec CEZ de l’accord-cadre qui doit définir le périmètre de responsabilité de l’investisseur et le niveau de garantie de l’Etat, et le principe de ces accords d’application jusqu’à la mise en service d’un nouveau réacteur à l’horizon 2036. A la même échéance, un projet de loi doit être présenté sur la transition vers l’énergie bas carbone en République tchèque, avec l’objectif de définir une méthode de prix plancher de rachat de l’électricité. Cette loi doit être présentée à l’automne au Parlement avant de passer à l’étape suivante, un appel d’offre vers les fournisseurs candidats.

A l’échelle nationale, la sécurité énergétique du pays est traitée parmi les intérêts fondamentaux de la République tchèque. A l’échelle européenne, la République tchèque défend l’objectif que l'énergie nucléaire soit considérée comme une source à faible émission de carbone selon les règles de l'Union européenne, ce qui, selon Karel Havlicek, ministre de l'Industrie et du commerce, « contribuerait également à en réduire les coûts de financement ».  Ses voisins rejoignent progressivement les rangs pour les mêmes raisons de stabilisation et de sécurisation de leurs réseaux avant de diversifier leurs ressources et d’engager des projets innovants, en misant par exemple sur l’électromobilité.

Pour Carole Wahide, Conseiller régional Energie Nucléaire auprès de l’Ambassade de France en République tchèque, « les mesures exceptionnelles prises dans le pays en raison de la pandémie n’ont pas diminué la priorité accordée par le gouvernement au projet de renouvellement du parc nucléaire tchèque, ni ralenti à ce stade son instruction. Le dossier de sûreté pour l’autorisation de construction à Dukovany a été déposé le 25 mars 2020 auprès de l’Autorité de sûreté nationale tchèque (SUJB). Quant au calendrier du projet, il est maintenu voire accéléré. Un appel d’offre doit avoir lieu en fin d’année, l’examen des offres devrait intervenir en 2021 et aboutir à la sélection du prochain fournisseur de technologie en 2022 pour permettre le début de la phase préparatoire des travaux en 2023. La phase de construction suivrait entre 2029-2036, pour permettre une mise en service à cet horizon ».

Rappelons que

Le mix énergétique tchèque demeure très carboné du fait du recours au charbon   produit localement. Celui-ci repose à 50 % sur la production des centrales à charbon. Un tiers de la production électrique est d’origine nucléaire. Elle provient des 6 réacteurs nucléaires de technologie russe mis en service sur ses deux sites : Dukovany (quatre réacteurs de 500 MW mis en service entre 1985-87) et Temelin (deux réacteurs de 1 080 MW mis en service entre 2002-03). Le renouvellement de ce parc a été décidé dans le cadre du Plan d’action nucléaire (PAN) lié à la stratégie énergétique, adoptés concomitamment en 2015. Adopté le 3 juin 2015, le PAN a pour objet de préciser les modalités de mise en œuvre du projet de renouvellement du parc électronucléaire tchèque en prévoyant la construction d’un nouveau réacteur, puis d’un réacteur optionnel sur chacun des sites de Dukovany et Temelin.

La stratégie énergétique à l’horizon 2040, adoptée en 2015, a été élaborée dans le souci de préserver l’indépendance énergétique du pays alors 4e exportateur net d’électricité. Les scénarii envisagés d’abord pour 2040 réduisaient la part du charbon autour de 20 %, avec un fort développement du nucléaire (objectif de plus de 50 % d’ici 2050). La République tchèque a souhaité également continuer ses efforts pour limiter son intensité énergétique, parmi les plus élevées en Europe, par des mesures d’efficacité énergétique, en faisant de nouveaux investissements, dans le secteur des bâtiments résidentiels notamment.

Les énergies renouvelables représentaient 11,2 % de la production électrique en 2015, notamment grâce au solaire, au biogaz et à la biomasse. De manière générale, le développement des énergies renouvelables n’est pas bien perçu en République tchèque du fait de l’échec des politiques de soutien mises en place par le passé, qui ont été considérées comme très coûteuses et génératrices de distorsions de marché. En même temps, le plan d’extension des énergies renouvelables est confronté à des obstacles tant géographiques qu’économiques. L’hydroélectrique ne pourrait guère prendre plus de place dans le bouquet compte tenu des ressources limitées en eau du pays, les tchèques relèvent ainsi la difficulté de doubler la part hydroélectrique de 4,9 % aujourd’hui dans l’éventail des 10 % de capacités en renouvelables, qui participent à hauteur de 10 % de la production d’énergie.

La République tchèque met en œuvre une stratégie de sécurisation de ses approvisionnements énergétiques depuis le milieu des années 1990, qui passe par la multiplication des interconnexions transnationales d’infrastructures (oléoducs, gazoducs). De façon à diminuer leur dépendance à l’import énergétique, en majeure partie russe, le pays a également entrepris la diversification de ses sources d’approvisionnement, par la signature de contrats de fourniture alternative de gaz. Enfin, la République tchèque a fait en sorte d’augmenter ses capacités de stockage de gaz naturel. Depuis les années 2000, elle est exportatrice nette d’électricité et fait de son indépendance énergétique un élément clé de sa stratégie de diversification vers une énergie bas carbone.

La République tchèque doit tenir un calendrier réaliste de fermeture de ses ressources charbonnières sachant que 3,5 GW de ces capacités devraient être fermées dès 2025 pour respecter leurs engagements, puis encore 1GW supplémentaire à minima d’ici 2030, pour n’avoir plus que trois centrales en exploitation à cet horizon qui représenteraient un tiers de leurs capacités installées actuelles. L’objectif des tchèques est d’avoir un plan de sortie du charbon réaliste et intégré dans une solution globale pour le pays. Le gaz est une solution de flexibilité sur le court terme. A plus long terme, la République tchèque soutient ainsi la priorité donnée au renouvellement de son parc nucléaire et veut en faire une priorité de niveau européen, équivalente à l’investissement favorisé dans les énergies renouvelables.