29.01.2020

PPE. Prudence dans la fermeture des réacteurs nucléaires

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PPE,
Securite energetique
Maruan Basic (SFEN) - © Crédit photo EDF - Didier Marc

Depuis le 20 janvier s’est ouvert un nouveau round de consultation autour du projet de Programmation Pluriannuelle de l’Energie (PPE). La feuille de route du Gouvernement en matière énergétique prévoit notamment la fermeture de 14 réacteurs, dont ceux de Fessenheim. Une trajectoire qui reste cependant soumise à de nombreuses incertitudes.

« Concrètement, 14 réacteurs de 900 mégawatts seront arrêtés d'ici à 2035. Ce mouvement commencera avant l'été 2020, avec l'arrêt définitif des deux réacteurs de Fessenheim. »[1] avait déclaré Emmanuel Macron, lors de la présentation du premier projet de PPE en novembre 2018. Une déclaration passée quelque peu inaperçue à la veille du mouvement des Gilets Jaunes. Si l’information n’est pas nouvelle, elle se fait très largement entendre depuis le retour du projet de PPE, soumis à la consultation du public du 20 janvier au 19 février 2020. En effet, à la suite d’un processus de discussion de plus d’un an avec les acteurs institutionnels et les parties prenantes, le projet revient dans une version remaniée.

Les fermetures se précisent…

La PPE, fixée par un décret qui définit les priorités d’action du gouvernement pour la gestion de l'ensemble des formes d'énergie, vient traduire « dans les faits » les décisions adoptées par le Parlement. D’une part, le choix fait dans la loi de transition énergétique pour une croissance verte (2015) de ramener à 50 % du mix électrique la production d’électricité d’origine nucléaire. D’autre part, la décision de repousser à « l’horizon » 2035 cet objectif de baisse du nucléaire comme décidé par les parlementaires dans la loi énergie-climat (2019).

Le Gouvernement pose deux critères pour la fermeture des réacteurs. Tout d’abord, l'arrêt des tranches se fera à l'échéance de leur cinquième visite décennale (entre 2029 et 2035), soit après 50 années de fonctionnement. Parmi ces fermetures, deux sont néanmoins prévues par anticipation en 2027 et 2028 sauf si l’ASN demandait d’ici là la fermeture d’autres réacteurs pour raison de sûreté ou que leur fermeture conduisait à ne pas respecter les critères de sécurité d’approvisionnement. Ensuite, les arrêts de tranche ne doivent pas conduire à la fermeture complète d’un site. Logiquement, elles doivent donc cibler les installations qui possèdent au moins quatre réacteurs de 900 MW. Partant de là, l’exploitant, EDF, a présenté à l’Etat une liste indicative par ordre alphabétique. Il est proposé aux pouvoirs publics d'étudier la mise à l'arrêt de paires de réacteurs sur les sites du Blayais, de Bugey, de Chinon, de Cruas, de Dampierre, de Gravelines et de Tricastin. Avec ses deux tranches, la centrale de Saint-Laurent-des-Eaux, évoquée dans la première version de la PPE, ne fait donc plus partie de cette liste. Le site de Fessenheim fait, quant à lui, exception à ces règles.

…mais les incertitudes croissent

En conformité avec la loi énergie-climat, le nouveau projet de PPE repousse l’objectif de 50 % de la part du nucléaire dans notre mix électrique à l’horizon 2035. Comme l’avait souligné RTE en 2017[1], la fermeture précipitée des réacteurs nucléaires aurait entraîné le maintien des centrales au charbon actuelles au-delà de 2025 et la construction d’une vingtaine de nouvelles centrales au gaz. Au total, ce scénario aurait représenté une augmentation des émissions de 38 à 55 millions de tonnes de CO2 par an.

Le rythme de diversification de notre mix électrique est ainsi soumis à plusieurs facteurs, auxquels sont associés des incertitudes multiples et en augmentation.

Il s’agit tout d’abord de l’évolution de la demande d’électricité. Celle-ci est d’autant plus difficile à prévoir qu’elle conjugue deux effets contraires : les efforts d’efficacité énergétique, notamment dans le bâtiment, et l’électrification des usages pour se substituer au pétrole et au gaz. L’électricité trouvera demain de nombreux usages qui permettront de décarboner en profondeur le quotidien des Français : le déploiement des villes intelligentes (Smart Cities) demandera plus de mobilité propre (voiture électrique), plus de connectivité (5G, fibre), plus d’objets connectés, plus de technologies (intelligence artificielle), tous fortement consommateurs d’électricité.

Puis viennent les stratégies de nos voisins européens en matière de politique énergétique. L'Allemagne est un pays industriel de 83 millions d'habitants, ses besoins en électricité sont donc importants. Le 16 janvier 2020, le gouvernement allemand et les Länder concernés ont trouvé un accord sur le calendrier de fermeture des centrales au charbon. Cette décision est la conséquence du « Plan Charbon » qui vise à l’abandon de 44 GW de charbon/lignite à horizon 2038. A ceci s’ajoute également la fermeture des derniers réacteurs nucléaires allemands d’ici 2022 qui représente 9,5 GW, soit une perte sèche d’environ 13 % de sa capacité de production d´électricité pilotable. En conséquence, cela suppose qu'en l'absence de vent et de soleil, l'approvisionnement électrique du pays sera assuré par des centrales à gaz (de plus en plus importé hors d’Europe) et par l’importation d’électricité des pays voisins. En Belgique, actuellement 51 % de l’électricité est d’origine nucléaire[3], pourtant le pays a annoncé l’abandon de l’atome d’ici 2025. Afin de répondre au besoin énergétique du royaume, la Belgique va subventionner la construction de nouvelles centrales à gaz et s’appuiera sur l’importation d’électricité de ses voisins. Toutes ces situations nous incitent à prendre en compte l’ensemble du système électrique européen dans notre trajectoire nationale.

Enfin le rythme de déploiement des nouveaux moyens de production et des infrastructures de réseau reste encore incertain. Les différents projets de développement des énergies renouvelables prennent du retard comme les projets de fermes éoliennes au large de Saint-Nazaire ou du Tréport. Quand certaines filières, jugées prometteuses il y a quelques années, ne sont pas complètement abandonnées (ex : la filière française de l’hydrolienne). Ces nouvelles énergies posent aussi des problèmes d’acceptation par des populations[4] susceptibles de ralentir les projets et même parfois de les faire annuler. A tel point que certains exécutifs locaux ont décidé de stopper toutes nouvelles implantations de fermes éoliennes dans leurs territoires comme dans les Hauts-de-France ou en Charente-Maritime[5]. 

La sécurité d’approvisionnement de la France en question

Dans son dernier bilan prévisionnel[6] , RTE prévient que si pendant longtemps la notion de rupture en approvisionnement électrique était « un concept théorique et inconnu du grand public ». Aujourd’hui, selon les projections de RTE, la réduction des marges de manœuvre pour affronter le passage de l’hiver 2022-2023 se pose sérieusement. Dans cette perspective, l’ouest de la France apparaît comme particulièrement en tension.

L’histoire nous a montré que les transformations du secteur énergétique sont difficiles à prévoir : le premier choc pétrolier ou l’arrivée du gaz de schiste n’avaient pas été anticipés. Pour la première fois depuis les années 70, la question de la sécurité d’approvisionnement réapparaît dans les projections, justifiant une approche prudente dans la gestion de notre parc électrogène pilotable. S’il est impératif d’anticiper l’effet falaise, lié au calendrier historique extrêmement rapide de construction des tranches dans les années 1980, il est également nécessaire de garder la flexibilité que nous offre le parc nucléaire pour nous adapter aux circonstances à venir, et ne pas prendre de décisions rigides, a priori, sur des fermetures anticipées de réacteurs nucléaires. La PPE est un document de planification qui s’échelonne sur une période de deux fois 5 ans. La seconde période (2024 – 2028) est donc sujet à évolution en fonction de l’état du système électrique et de l’avancement des technologies. Une flexibilité réglementaire fort à propos.

 

[1] Emmanuel Macron, « Discours du Président de la République relatif à la stratégie et à la méthode pour la transition écologique », Elysée, 27 novembre 2018

[2] Bilan prévisionnel de l’équilibre offre-demande d’électricité en France, édition 2017, RTE

[3] Eurostat (2018)

[4] Synthèse de la consultation publique du CESE organisée du 15 décembre au 4 janvier 2019

[5] « La Charente-Maritime dit stop aux implantations d’éoliennes », Le Monde.fr, 28 mars 2019

[6] Bilan prévisionnel de l’équilibre offre-demande en France, édition 2019, RTE