Parc nucléaire : prolongation possible et opportune
Le projet proposé par EDF de prolonger de dix ans la durée d’amortissement de ses réacteurs nucléaires – qui passerait ainsi de 40 à 50 ans – n’est pas encore adopté, contrairement à ce que laissaient entendre certains médias à la mi-octobre. Ce projet viendra en discussion lors du Conseil de politique nucléaire prévu le 15 novembre.
Parole à l’ASN !
On saura alors, en principe, si le Gouvernement acquiesce aux arguments de l’électricien pour qui cette prolongation – qui implique ipso facto la prolongation du fonctionnement des réacteurs au-delà de la durée théorique de 40 ans – est techniquement possible et financièrement opportune.
Mais avant toute discussion sur ce projet, il faut avoir à l’esprit une considération primordiale: ce n’est ni le gouvernement ni EDF qui peuvent décider de la prolongation du fonctionnement d’un réacteur. Cette prérogative est du seul ressort de l’Autorité de Sûreté Nucléaire (ASN). C’est elle seule qui peut décider, à la faveur d’examens techniques approfondis, si tel ou tel réacteur peut être admis à rester en service au-delà de sa durée de fonctionnement théorique, et à quelles conditions.
Des marges utiles
Cela dit, le fait même que la question de la prolongation du parc nucléaire puisse se poser prouve au moins une chose : les réacteurs nucléaires semblent devoir apparaître tout à fait aptes à fonctionner bien au-delà des limites théoriques initialement envisagées. Ce constat n’est pas simplement le fait du secteur nucléaire français. Dans la plupart des pays « nucléaires » des prolongations vers des durées de fonctionnement de 50, voire 60 ans sont parfois d’ores et déjà actées ou couramment envisagées. Aux Etats-Unis, par exemple, plus de 70 réacteurs (sur 102) ont dès à présent été autorisés par l’Autorité de sûreté (NRC) à fonctionner jusqu’à 60 ans.
Concernant la durée d’amortissement des réacteurs, corollaire de la durée de fonctionnement effective des installations, une prolongation constituerait pour l’exploitant une décision très intéressante d’un point de vue financier. Cela permettrait, grâce à l’étalement dans le temps des charges globales, de diminuer les charges annuelles et de dégager ainsi chaque année des marges non négligeables se montant à des centaines de millions d’Euros. Au-delà de l’intérêt que pourra y trouver l’Etat actionnaire (augmentation des dividendes ?) ces marges supplémentaires pourront éventuellement jouer dans le sens d’une modération de la hausse des tarifs de l’électricité et contribuer aux opérations de rénovation du parc nucléaire. Elles pourront également aider au financement de la transition énergétique puisque le nucléaire est maintenant appelé à apporter son concours au développement des énergies renouvelables et aux programmes d’efficacité énergétique.
Grand carénage : au-delà des 50 ans ?
Avec cette prolongation de 10 ans de la durée d’amortissement des réacteurs prendra tout son sens le programme de « grand carénage » engagé par EDF sur son parc nucléaire dont la moyenne d’âge approche aujourd’hui les 30 ans.Ces travaux de maintenance lourde qui permettront d’intégrer de nouvelles normes de sûreté décidées après l’accident de Fukushima verront la modernisation ou le remplacement des grandscomposants des réacteurs. Ils compléteront et amplifieront les opérations de « jouvence » régulièrement conduites sur tous les réacteurs au fil du temps.Cette prolongation, pour autant que l’Autorité de sûreté lui donne le feu vert, s’avérera plus économique que de construire de nouvelles centrales pour remplacer les centrales existantes. Les investissements requis, de l’ordre de 55 milliards d’euros, peuvent paraître lourds, mais ils constituent en fait une bonne opération. Ils permettront en effet à EDF de disposer pour 20 années supplémentaires d’un outil de production de grande envergure aux coûts de construction pratiquement amortis et capable de produire des quantités massives d’électricité à des conditions économiques particulièrement avantageuses.
Allongement de la durée d’amortissement, allongement de la durée de fonctionnement du parc nucléaire, ces hypothèses sont cohérentes et tracent le portrait d’un nucléaire qui devrait rester longtemps encore une composante prépondérante du mix électrique français.