[Les pouvoirs méconnus du nucléaire] Vins : quand un millésime se mesure au césium-137 et au carbone 14 - Sfen

[Les pouvoirs méconnus du nucléaire] Vins : quand un millésime se mesure au césium-137 et au carbone 14

Publié le 3 août 2026 - Mis à jour le 4 août 2026

À première vue, rien ne semble rapprocher une bouteille de Château Margaux, un laboratoire de physique nucléaire, ni un Château-Pétrus des essais atmosphériques de la Guerre froide. Pourtant, depuis une vingtaine d’années, des techniques issues du nucléaire sont devenues des outils précieux pour authentifier les grands vins et démasquer certaines contrefaçons. Les retombées radioactives laissées par les essais nucléaires atmosphériques constituent aujourd’hui une véritable horloge permettant d’authentifier les millésimes.

Le césium-137, témoin involontaire de l’histoire nucléaire

Le premier de ces alliés des experts en vins est le césium-137. Cet isotope radioactif est pratiquement absent de l’environnement avant les premiers essais atmosphériques de bombes nucléaires. Sa présence dans l’atmosphère résulte essentiellement des centaines d’essais nucléaires atmosphériques réalisés dans les années 1950 et 1960. Les retombées radioactives se déposent alors progressivement sur les sols agricoles du monde entier.

Les vignes absorbent une partie de ce césium présent dans les sols, qui se retrouve ensuite dans les raisins puis dans le vin. Chaque millésime conserve ainsi la trace du niveau de contamination atmosphérique de son époque. Les vins produits au début des années 1960 présentent ainsi une concentration en césium-137 plus élevée, correspondant au pic mondial des essais nucléaires atmosphériques en 1963. Les millésimes plus récents affichent au contraire des niveaux beaucoup plus faibles.

Un outil non destructif

Contrairement à de nombreuses analyses chimiques, la mesure du césium-137 peut être réalisée sans ouvrir la bouteille. Les laboratoires utilisent des détecteurs de spectrométrie gamma extrêmement sensibles, capables de mesurer le très faible rayonnement émis par le césium-137 à travers le verre. Cette approche non destructive est particulièrement précieuse pour les grands crus.

Un autre allié des œnologues est le carbone 14. Lui est un isotope naturellement présent dans l’atmosphère mais dont la concentration a fortement augmenté lors des essais nucléaires atmosphériques. Ce phénomène, connu sous le nom de « bomb peak », constitue une référence chronologique très précise.

Au cours de leur croissance, les raisins absorbent le dioxyde de carbone atmosphérique. Le carbone 14 qu’ils incorporent reflète donc fidèlement la composition de l’atmosphère de leur année de récolte. En mesurant cette concentration, les chercheurs peuvent dater le vin avec une précision de quelques années et confirmer le millésime revendiqué. Cette méthode est particulièrement efficace pour les vins produits depuis les années 1950. Aujourd’hui, les spécialistes combinent souvent les deux approches.

Une arme contre les contrefaçons

Le marché mondial des grands vins représente plusieurs milliards d’euros, et les fraudes ne sont pas rares. Un prétendu Bordeaux de 1945 contenant du césium-137 serait immédiatement suspect : cet isotope n’existait pratiquement pas dans l’environnement avant les premiers essais nucléaires. À l’inverse, l’absence totale de césium-137 dans un vin censé avoir été produit au début des années 1960 constituerait également un indice sérieux de falsification. ■

Ludovic Dupin, Sfen

Image : ©Sfen