03.03.2020

L’après Fessenheim : une situation sociale marquée par l’incertitude

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Fessenheim,
Emploi,
Territoire
Gaïc Le Gros (SFEN) - Crédit photo Ralph Hammann

La SFEN a prévu de publier un certain nombre d’articles, relatifs à l’arrêt définitif de la centrale nucléaire de Fessenheim. Ces articles couvrent les aspects industriels, sociaux, économiques et climatiques.

Situées dans des territoires ruraux, les centrales nucléaires en sont généralement les principaux employeurs. Comme toute activité industrielle, une centrale nucléaire favorise le développement économique d’un territoire faisant émerger un tissu de PME (emplois « indirects ») et générant une activité dans d’autres secteurs (emplois « induits ») : restauration, hébergement, commerces, santé, administration, loisirs, etc.

Fessenheim, c’est 650 salariés d’EDF et 300 salariés d’entreprises prestataires en permanence sur le site pour près de 1000 emplois directs et indirects[1]. La décroissance des effectifs suite à la fermeture des réacteurs sera régulière pour ne conserver en 2025, date du début du démantèlement, que 60 salariés d’EDF et une centaine de salariés prestataires soit 15 % des effectifs présent en permanence sur le site en période d’exploitation. Une baisse d’activité importante dans la région alors qu’à l’approche de la fermeture les incertitudes et les inquiétudes des acteurs locaux se font grandissantes. Les revenus de 5 000 personnes dépendent de la centrale selon l’INSEE[2]. Dès cette année, à la suite des fermetures des réacteurs 1 (le 22 février) et 2 (le 30 juin), 200 salariés d’EDF partiront.

En 2018, la SFEN était allé à la rencontre des acteurs locaux. Deux ans plus tard, à l’aube de l'arrêt du premier réacteur, la SFEN a réitéré l’opération et vous livre les témoignages d’Emmanuel Waltisperger, restaurateur et Olivier Porcu, directeur du magasin Super U de Fessenheim[3].

 « Malheureusement, presque un an après la signature par l'Etat et les collectivités locales du projet de territoire qui se voulait le point de départ d'un nouvel élan pour l'avenir de notre bassin de vie, force est de constater qu'il n'en est rien. »

« L'inquiétude est devenue particulièrement vive et gagne de plus en plus d'acteurs locaux, donnant par la même, raison aux détracteurs de la démarche engagée collectivement avec les services de l'Etat. » s’est exprimé Claude Brender, le maire de Fessenheim, dans sa lettre ouverte au Président de la République le 18 février 2020, témoignant des inquiétudes et protestations locales.

 

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En 2015, quand Emmanuel Waltisperger[4], 32 ans, retourne dans son village natal, à Hirtzfelden, pour y ouvrir « Côté Cuisine », son restaurant, il est déjà riche d’un parcours atypique. Chef cuisinier d’ambassade au ministère des Affaires étrangères, il a parcouru le monde de l’Autriche à l’Afghanistan. « J’ai tout arrêté pour ouvrir le restaurant, sans me poser la question de la fermeture de la centrale », nous confiait-il en 2018. Aujourd'hui, le restaurant emploie toujours 6 personnes en CDI mais l’avenir reste très incertain. Situé à presque 8 km de la centrale, les employés du site comptent pour 15 à 20 % de l’activité et jusqu’à 80 % des 60 couverts du déjeuner. Afin de pallier cette perte de clientèle importante, le restaurant développe un service de traiteur, à la recherche de nouveaux clients. « Il faut que l’on se batte, nous n’avons pas le choix, nous on reste », ajoute-t-il.

« La fermeture de la centrale a été annoncée et repoussée de nombreuses fois. Aujourd’hui plus personne n’en parle, on a même l’impression qu’elle ne fermera pas » déclare-t-il soulignant le fort sentiment d’abandon dans la commune. « Nous les petits commerçants, on a l’impression d’être laissés pour compte ».

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Pour Olivier Porcu, directeur du magasin Super-U, l’après-Fessenheim sera un « moment particulier », il ajoute « sur le court terme je pense que l’on va souffrir un peu mais sur le moyen et long terme j’ai bon espoir. Il fait bon vivre à Fessenheim, le village bénéficie de nombreuses infrastructures, un collège, des médecins, un supermarché etc. toutes les conditions sont là pour attirer de nouvelles familles », des infrastructures notamment financées par les retombées fiscales de la centrale qui pourrait tomber en désuétude en l’absence d’utilisateurs/clients.

Olivier Porcu construit l’avenir du magasin depuis 2012, « dès les résultats des élections présidentielles de 2012 nous avons commencé à anticiper l’éventuelle fermeture de la centrale ». L’une des stratégies développées pour maintenir l’activité du magasin a été de séduire une nouvelle clientèle outre-Rhin, avec notamment la distribution de prospectus et le renforcement des compétences linguistiques en Allemand. Néanmoins il décrit une « ambiance pesante » et un avenir teinté d’incertitude. L’existence de clients importants, comme les entreprises, les associations, est menacée par le futur départ de nombreux habitants. De plus, « Certains de nos employés ont des conjoints qui risquent de partir. Nous allons, de fait, avoir des pertes de compétences », ajoute-t-il. Sans se laisser abattre, « nous on reste, soit on baisse les bras, soit on avance, il faut qu’on se batte ».

C’est dans ce contexte que la SFEN demande la mise en place d’un suivi permettant d’évaluer l’impact, tant climatique que social, de la fermeture des deux premiers réacteurs nucléaires (Fessenheim, 2020). Ce suivi, sur plusieurs années, et fondé sur une méthodologie rigoureuse, doit permettre d’éclairer les conséquences à venir des fermetures annoncées de 12 autres réacteurs d’ici 2035. Plus généralement, l’ensemble des dispositions de la PPE devrait faire l’objet d’une évaluation de leurs impacts climatiques et sociaux. Aussi, les méthodes d’analyse du cycle de vie (ACV) devraient être désormais généralisées pour permettre des comparaisons complètes et justes entre toutes les filières.

1.

[1] EDF

[2] Emploi direct, indirect et induits (INSEE 2014)

[3] Retrouvez les entretiens de 2018 sur :

[4] Interview réalisée le 19 février 2020