17.06.2020

Fermeture du 2e réacteur de Fessenheim, une ineptie pour les organisations syndicales

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Fessenheim,
France,
Nucléaire en Europe
Cécile Crampon (SFEN) - © EDF- Didier Marc/PWP

Après l’arrêt définitif du réacteur 1 de la centrale nucléaire de Fessenheim le 22 février 2020, ce sera au tour du réacteur 2, le 30 juin prochain. Une fermeture qualifiée de non-sens industriel, écologique, économique et social pour les organisations syndicales de la centrale. Le point. 

« Si le 2e réacteur doit être arrêté définitivement le 30 juin prochain, en août, ce seront 170 salariés EDF qui quitteront aussi la centrale », explique Vincent Rusch, délégué CFDT d’EDF Fessenheim. Ensuite, jusqu’à l’évacuation du combustible, programmé d’ici 2023, ce seront 294 personnes qui resteront pour assurer la continuité de la sûreté de l’installation, au lieu de 738 agents début 2020. « A terme, pendant la phase de déconstruction, ce chiffre baissera encore à 60 personnes. L’impact sur l’emploi est aussi important chez les personnels sous-traitants qui passent en quelques mois de 300 à 150 sur le site ». Dire que l’activité du démantèlement est source d’emplois est faux ; c’est bien moins qu’en phase d’exploitation.    

Un accompagnement sur mesure chez EDF

Les organisations syndicales (FO, CFDT, CGT, CFE Energies présentes sur la centrale de Fessenheim) reconnaissent l’effort d’accompagnement de la direction des ressources humaines qui a mis en place une « cellule de conseillers mobilité » pour accompagner l’arrêt des deux réacteurs. Vincent Rusch poursuit : « il s’agit d’accompagner chaque agent pour définir leurs vœux. Deux choix se présentent, soit une mobilité géographique pour rejoindre un autre site de production, soit une mobilité territoriale, c’est-à-dire dans la région. EDF a des activités dans l’hydraulique, la distribution, etc. ». Et Alain Besserer, délégué syndical FO de préciser : « environ 30 agents n’ont à ce jour pas retrouvé de poste ; ces derniers dans le territoire sont plus restreints ». Pour Alain Voisinne, délégué syndical CGT, « la situation sociale est extrêmement difficile à gérer, voire douloureuse encore pour certains ». Enfin pour Anne Laszlo, déléguée syndicale CFE Energies, « les incertitudes demeurent pour les agents EDF, les prestataires et le bassin d’emploi local ». Dans tous les cas, « tous les emplois sauvegardés via une mobilité sont autant de postes pris au détriment d’un recrutement, ou d’un autre salarié », rappelle Alain Besserer. Le risque est aussi de perdre les compétences et savoir-faire acquis des salariés au fil des années dans le domaine nucléaire avec des répercussions sur le territoire. Il est ainsi estimé que le niveau de qualification au sein de la filière nucléaire est jusqu’à deux fois supérieur à la moyenne de l’industrie. Ce haut niveau de qualification se traduit par des revenus supérieurs par rapport au reste du secteur électrique (et de l’industrie en général) et bénéfice d’abord au territoire. 

Fessenheim une bataille depuis plus de 40 ans


De par sa proximité avec la frontière allemande et compte tenu de la montée en puissance des « verts » allemands très actifs, la centrale nucléaire de Fessenheim a souvent été au cœur de batailles. « Après avoir subi les attaques incessantes Outre-Rhin, est venue la bataille médiatique lors de l’annonce de François Hollande de vouloir fermer la centrale, quelques mois avant son élection en mai 2012 », note Anne Laszlo, déléguée syndicale CFE Energies.
Aujourd’hui, Fessenheim entre dans une bataille économique et sociale. Même si la majorité des salariés de l’entreprise et des sous-traitants souhaitent se tourner désormais vers l’avenir, « un sentiment de révolte demeure car cette fermeture est injuste et injustifiée », martèle Alain Besserer.

Sur le plan de la production, la centrale a tenu ses promesses pendant ces décennies, permettant de couvrir jusqu’à 85 % de la consommation électrique de l’Alsace (chiffre 2018), soit 11,9 milliards de kWh bas carbone. 
Cette remarque peut être faite aussi du côté de la sûreté, avec l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) via Pierre-Franck Chevet, son président en 2015, qui qualifiait le site de Fessenheim comme « l'une des centrales les plus sûres de France ».

Amertume envers les politiques


Ce que reprochent les syndicats de Fessenheim, c’est l’absence de raison valable fournie par l’Etat. « Des entretiens ont eu lieu avec différents ministres, encore récemment, mais aucune réponse concrète, justifiée, n’est donnée », note Alain Voisinne. « Pourquoi Fessenheim et pas une autre centrale ? Parce que c’était la plus ancienne, malgré son jeune âge. Elle n’a que 40 ans et était à même de réussir le passage de la quatrième visite décennale », précise Vincent Rusch. « Fermer cette centrale relève d’un choix arbitraire, d’une décision poussée par le mouvement « écologique » allemand et suisse qui n’a cessé depuis son démarrage en 1978 ». Une décision jugée uniquement « électoraliste pour remporter quelques voix de plus lors de l’élection présidentielle de 2012 », pour Anne Laszlo qui qualifie cette fermeture « d’ineptie ».

Une ineptie en termes de sécurité d’approvisionnement


La question de la sécurité d’approvisionnement revient au premier plan des préoccupations et a été renforcée avec la crise de Covid-19. Fermer deux unités de production pilotables de 900 MW bas carbone, représentant plus de 2 % de la production électrique en France peut conduire à un risque réel. Ce risque de baisse de production d’origine pilotable a été souligné récemment par RTE, notamment pour le passage de l’hiver 2022-2023 où d’autres capacités pilotables (centrales à charbon cette fois) sont amenées aussi à s’arrêter. La fermeture programmée de 14 réacteurs nucléaires dont les 2 de Fessenheim d’ici 2035 renforce cette problématique.

Une ineptie en termes de climat


Il faut savoir que la fermeture de Fessenheim entraînera un surcroît d’émission de gaz à effet de serre en Europe correspondant à plusieurs millions de tonnes équivalent CO2 par an, équivalent à 10-20 % des émissions annuelles totales d’une région comme l’Île-de-France. Et que dire, alors que la centrale de Fessenheim vit un des moments les plus douloureux de son histoire, découvre que son voisin allemand ouvre, au même moment le 30 mai 2020, une centrale à charbon.  Cette installation de capacité de 1 100 MW à Datteln 4 suscite l’incompréhension, voire la stupéfaction, des organisations syndicales et de la filière nucléaire en général. Outre une augmentation de CO2 contraire aux objectifs climatiques, l’exploitant allemand Uniper est fier d’annoncer le montant de ses investissements pour cette centrale, de « plus de 1,5 milliard d’euros ». Un coût supérieur à celui d’un EPR en France, d’une capacité de 1 650 MW bas carbone. Là encore, la colère et l’amertume s’entremêlent auprès des syndicalistes interrogés et sont unanimes sur la réaction des politiques : « aucune explication n’est donnée ». Mais aucune plausible ne peut l’être.

La nécessité d’une vision énergétique stratégique pour la France


« On a mis et on continue de mettre la charrue avant les bœufs en France », en arrêtant une production pilotable bas carbone et sûre, sans compenser à la même hauteur de capacité pilotable. Tous ces syndicalistes, d’abord professionnels du secteur, s’accordent à dire que « ne se baser que sur de l’éolien et du solaire, énergies intermittentes, n’est pas faisable techniquement aujourd’hui ». Tous espèrent que l’énergie nucléaire gardera une place prépondérante dans le bouquet énergétique de demain car « rappelons-le encore, car c’est très important, le nucléaire est une énergie pilotable, décarbonée et compétitive. Espérons que nous à Fessenheim soyons les dernières victimes de cette chasse aux sorcières », répète Anne Laszlo. 

Une alternative industrielle, le projet de Technocentre


Comme le rappelle Alain Besserer, « le projet de Technocentre dédié au traitement et à la valorisation des déchets TFA n’est pas décidé ; les Allemands sont contre via le comité de pilotage de ce projet. L’espoir demeure pourtant. Ainsi, pour Alain Voisinne, « même si personne n’est en mesure de donner une réponse justifiée sur la fermeture de Fessenheim, toute notre énergie va vers ce Technocentre. A la clef, ce seront 150 emplois recréés à haute valeur ajoutée sur une période de 50/60 ans. Cela permettrait de conserver un certain dynamisme économique dans le territoire ». Il faut bien se rendre compte que si aucune avancée n’est entreprise sur le maintien d’une industrie de pointe dans le bassin de Fessenheim, « c’est laisser mourir le territoire ».  Là aussi, une ineptie au regard du discours de l’Etat qui le porte sur la réindustrialisation de la France.

Et pour enfoncer le clou, la question incompréhensible de l’Arenh


L’Accès régulé à l’énergie nucléaire historique (ARENH) permet aux fournisseurs alternatifs d’électricité, d’acheter à EDF des volumes d’électricité à un prix régulé pour la période allant de 2011 à 2025. Cela est rendu possible par les investissements dans le parc nucléaire historique qui sont aujourd’hui amortis, et qui permet de produire à un coût compétitif et stable son électricité. Alain Voisinne explique que l’Arenh, au même titre que la fermeture de Fessenheim, « n’est pas comprise par les salariés. Aujourd’hui, il faut savoir qu’un quart du temps des personnels des centrales nucléaires en France travaillent pour environ 80 fournisseurs alternatifs du secteur privé français et étranger ; des fournisseurs qui font des bénéfices alors que l’énergie nucléaire en France relève d’abord du service public, en faveur de la sécurité du pays et des Français ».

Merci à Anne Laszlo, Vincent Rusch, Alain Voisinne et Alain Besserer, pour ces échanges, quelques jours avant la fermeture « douloureuse » du réacteur 2 de Fessenheim.


En conclusion de ces échanges, force est de constater que beaucoup de ces questions sont soulevées dans la note technique de la SFEN « Peut-on prendre le risque de ne pas renouveler le parc nucléaire français ? », publiée ce mois-ci.