EPR2 : l’Académie des technologies estime la solution pour les fondations de Gravelines « robuste » - Sfen

EPR2 : l’Académie des technologies estime la solution pour les fondations de Gravelines « robuste »

Publié le 24 août 2026 - Mis à jour le 25 août 2026
Après les réserves de l’ASNR sur un premier concept, EDF a mis au point une nouvelle solution de renforcement des sols pour les futurs EPR2 de Gravelines. Cette nouvelle approche repose sur des techniques plus éprouvées tout en répondant aux contraintes géotechniques spécifiques du site. L’Académie des technologies juge la solution robuste tout en émettant des recommandations. L’Autorité de sûreté doit se prononcer sur le sujet dans le cadre de l’instruction de la DAC à l’automne.

Construire deux EPR2 à Gravelines pose un défi inhabituel : le site est implanté sur un polder, une étendue artificielle gagnée sur la mer et constituée de couches épaisses de sables et d’argiles. Sous le poids des futurs bâtiments, ces terrains pourraient se tasser de manière inégale. C’est pourquoi EDF doit mettre en œuvre un procédé de renforcement de sol capable de garantir la stabilité des ouvrages pendant toute leur durée d’exploitation.

Un défi géotechnique particulier pour les EPR2

Le site de Gravelines est maintenu artificiellement hors d’eau grâce à un système de digues, de drainage et de pompage. Le site présente des sols meubles sur une grande épaisseur. Sans renforcement, ils risqueraient de se déformer sous le poids des constructions et d’entraîner des tassements différentiels pouvant affecter la stabilité des ouvrages.

Sous la plateforme de construction des EPR2 [1], on trouve ainsi plusieurs couches de sable (N1, N2, N3), puis des couches d’argile, jusqu’à une couche de craie située à environ 180 mètres de la surface. Selon l’Académie, les couches N2 et N3 (sable très dense) présentent de bonnes caractéristiques mécaniques alors que la couche N1 est plus compressible et potentiellement sujette à liquéfaction sous sollicitation sismique. Lors d’un séisme, certains sols saturés en eau peuvent perdre temporairement leur capacité à supporter les charges. Le sol se comporte alors comme un liquide, ce qui peut provoquer des tassements ou des déplacements des fondations. Enfin, la consolidation des couches d’argile sous les charges peut elle aussi être source de tassements.

À Gravelines, les six réacteurs de 900 MW existants avaient déjà été construits avec un traitement des sols spécifique. Ils reposent sur une couche rigide de répartition sous les radiers et une surélévation préventive des ouvrages pour maîtriser les tassements. Les tassements observés sur les réacteurs sont suivis depuis leur construction et restent compatibles avec les exigences de sûreté. La situation de l’EPR2 est différente, avec des charges au sol plus élevées et des exigences de conception renforcées.

Plus massifs que les réacteurs de 900 MW déjà présents sur le site, les EPR2 sont localement jusqu’à deux fois plus lourds. Cette masse supplémentaire nécessite un renforcement du sol inédit afin de garantir la stabilité des ouvrages. Selon l’Académie, les premières estimations montrent que, sans traitement de sol, les futurs EPR2 pourraient subir des tassements de l’ordre de 50 à 80 cm. À titre de comparaison, les six réacteurs de 900 MW existants, construits dans un contexte géotechnique très proche, ont enregistré des tassements de 25 à 30 cm.

L’Académie souligne toutefois que dans la pratique la question importante n’est pas celle des tassements totaux, mais celles des tassements différentiels, c’est-à-dire des déformations inégales du sol sous les fondations qui pourraient être incompatibles avec la stabilité des structures et de leurs liaisons (galeries, tuyauteries).

Une nouvelle solution après les réserves de l’ASNR

EDF a engagé dès 2023 des études avec un groupe d’experts indépendants. La première solution technique proposée pour limiter les tassements combinait des inclusions rigides (de longues « barrettes » en béton armé forées dans le sol, non reliées au radier) et du « soil mixing » (un procédé qui mélange le sol en place avec un liant afin de le rigidifier).

L’ASNR a rendu un avis sur cette solution le 23 juillet 2025. Elle estime que le concept était « d’une ampleur sans précédent » et « sans retour d’expérience représentatif », en France comme à l’international. Elle a ainsi demandé à EDF de privilégier des techniques davantage éprouvées. L’ASNR a également demandé à EDF de fournir des justifications complémentaires sur l’efficacité du système de renforcement, son comportement dynamique sous séisme, ainsi que les résultats des essais et investigations géotechniques complémentaires. Elle a précisé, enfin, que les échanges techniques se poursuivaient.

EDF a réuni un second groupe d’experts, avec notamment des compétences internationales, entre novembre 2025 et janvier 2026 afin de revoir le projet. La solution retenue conserve le principe des inclusions rigides, mais remplace le soil mixing par un remblai granulaire compacté, une technique plus éprouvée. Concrètement, près de 2 000 barrettes en béton armé, d’environ 50 mètres de long et disposées en quinconce, sont installées sous les bâtiments les plus lourds.

Contrairement à des pieux classiques, elles ne sont pas directement reliées au radier. Un épais matelas de remblai compacté s’intercale entre les barrettes et les fondations. Ce système « autoéquilibrant » répartit les charges entre les barrettes, le remblai et le sol, ce qui limite l’impact d’une éventuelle défaillance locale.

Enfin, pour écarter le risque de liquéfaction, EDF prévoit une purge de toute la couche des sables N1 sous les bâtiments, soit sur une quinzaine de mètres de profondeur environ. Elle sera remplacée par un remblai soigneusement sélectionné et compacté, dont les caractéristiques mécaniques permettent d’éliminer le risque de liquéfaction et de ramener les tassements verticaux dans une plage de valeurs admissibles pour les structures.

Une solution robuste, selon l’Académie des technologies

L’Académie, saisie comme tiers de confiance, estime que le nouveau choix de conception « s’appuie sur des principes solides », lesquels ont été confirmés par les premiers essais expérimentaux. Elle limiterait les tassements à des valeurs comparables à celles mesurées sur les tranches de 900MW. Elle conclut que « le principe retenu est robuste et permet de gérer les incertitudes inhérentes à la caractérisation géotechnique du site ». Ce procédé de renforcement de sol, dont les premières références datent d’une vingtaine d’années, bénéficie d’un large retour d’expérience à l’international, en particulier pour des réservoirs de GNL (gaz naturel liquéfié).

L’Académie identifie plusieurs points de vigilance. Elle estime que le terrassement sous nappe sera délicat. Creuser six mètres sous le niveau de l’eau dans des sables saturés expose à un risque de soulèvement du fond de fouille. La centrale de Koeberg, en Afrique du Sud, a rencontré une difficulté comparable, nécessitant une adaptation de la méthode en cours de chantier. Elle s’interroge sur la durabilité des barrettes : immergées pendant les cent ans d’exploitation prévus dans une eau saumâtre agressive, elles nécessitent des bétons et des enrobages spécifiquement formulés pour limiter les risques de corrosion. Enfin, elle pose la question du suivi dans la durée. Ces fondations, une fois construites, ne seront pas accessibles à l’inspection. L’Académie recommande d’intégrer dès la construction des capteurs à fibre optique et des sondes de corrosion, associés à un « jumeau numérique » de l’ouvrage capable de comparer en continu le comportement réel du bâtiment aux prévisions des modèles.

Par Valérie Faudon, Sfen

Graphiques : Dossier du maître d’ouvrage d’EDF et Académie des technologies

Image : Vue aérienne de Gravelines (Crédit : EDF / Happy Days / Jean-Louis Burnod)

Note : [1] La plateforme de construction des EPR2 est prévue à la cote +11 NGF, c’est-à-dire 11 mètres au-dessus du niveau zéro conventionnel lié au niveau de la mer dans le référentiel du Nivellement Général de la France (NGF) de l’Institut Géographique National (IGN).