1. « Cigéo est une infrastructure essentielle pour la France » - Sfen

1. « Cigéo est une infrastructure essentielle pour la France »

A l’approche de l’enquête publique et du décret d’autorisation de création du centre de stockage profond de déchets radioactifs (Cigéo), la directrice générale de l’Andra, Lydie Évrard, revient sur les enjeux de cet axe structurant de la filière nucléaire.

Votre arrivée à l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs s’inscrit-elle dans le prolongement naturel de votre parcours professionnel, marqué par les enjeux de sûreté ?

Je suis arrivée à l’Andra en juin 2025, avec un parcours en effet entièrement consacré à la gestion des risques au sens large – protection de l’environnement, sûreté et sécurité nucléaires, radioprotection. J’ai exercé pendant dix ans à l’ASN, notamment comme directrice en charge des déchets radioactifs et des installations du cycle, puis comme commissaire. Ces fonctions m’ont donné à la fois une expertise technique et un recul stratégique sur les décisions de sûreté.

À l’AIEA, en tant que directrice générale adjointe et cheffe du département de la sûreté et de la sécurité nucléaires, j’ai travaillé sur l’élaboration et l’application des standards internationaux, mais aussi sur des situations très concrètes et inédites, avec les missions de terrain en Ukraine pour préserver la sûreté des centrales nucléaires, ou avec la revue de sûreté relative à la gestion des eaux de Fukushima. Cette expérience m’a permis de développer une vision internationale, de prendre du recul, tout en restant très connectée aux enjeux français. La gestion des déchets radioactifs est un sujet technique complexe, où la sûreté à long terme est centrale. C’est aussi un sujet à portée sociétale, qui exige un dialogue permanent avec de nombreuses parties prenantes. Mes postes précédents m’ont conduite à travailler sur une grande diversité de sujets, avec de très nombreux interlocuteurs, ayant des points de vue parfois très différents, une expérience très utile pour mes fonctions actuelles.

Enfin, les missions d’intérêt général et le service public m’ont toujours tenue profondément à cœur, ce qui fait naturellement le lien avec le projet Cigéo.

Comment Cigéo s’inscrit-il dans l’ensemble des infrastructures nucléaires françaises ?

C’est à la fois un projet scientifique et technique complexe, fruit de plus de trente ans de recherches et d’expérimentations, et un projet de société, avec une temporalité hors norme et donc une dimension intergénérationnelle intrinsèque.

Cigéo est une infrastructure essentielle pour la France car le centre vise à gérer les déchets de haute activité et de moyenne activité à vie longue, dont environ la moitié ont déjà été produits. L’entreposage actuel n’est en effet qu’une solution temporaire : seul le stockage géologique profond est la solution permettant d’assurer la protection des personnes et de l’environnement sur le long terme pour ce type de déchets. C’est aujourd’hui la solution de référence reconnue au niveau international, inscrite dans les standards de sûreté de l’AIEA. Le projet français répond ainsi pleinement aux meilleures pratiques internationales.

Outre le fait que Cigéo ait une portée nationale comme en témoignent la déclaration d’utilité publique et l’inscription du projet comme opération d’intérêt national, il comprend aussi une dimension territoriale très forte, et même fondamentale. C’est ainsi un projet national qui requiert un dialogue de proximité et de qualité avec les territoires.

Le laboratoire souterrain de l’Andra à Bure, dont la construction a débuté en 2000, a-t-il répondu aux attentes ?

Oui, le laboratoire, voisin du site d’enfouissement à venir, est un outil fondamental, qui a joué et continue de jouer un rôle clé dans la démonstration de la faisabilité et de la sûreté du stockage géologique profond. Il a évolué avec le projet, passant de la caractérisation de la roche puis aux essais d’un certain nombre de techniques de creusement, de matériaux, et aujourd’hui à des démonstrateurs à échelle réelle, très proches des conditions de Cigéo.

Disposer d’un laboratoire souterrain est un atout fort au niveau international : cela permet de compléter les études par des tests en conditions réelles. Le laboratoire continuera à apporter des enseignements précieux pendant encore de nombreuses années, y compris durant la phase de réalisation de Cigéo. Il dispose aujourd’hui d’une autorisation jusqu’en 2030, et nous préparons une demande d’exploitation au-delà.

Quelles sont les garanties de sûreté du stockage ?

La sûreté repose sur les caractéristiques du milieu géologique et sur la conception même du stockage – des colis robustes, placés à 500 mètres de profondeur dans une couche d’argile imperméable, assurant une rétention durable des radionucléides sur des centaines de milliers d’années. Il s’agit d’une sûreté dite passive, qui ne dépend pas d’une action humaine à long terme. Elle combine des barrières techniques et des caractéristiques géologiques particulièrement favorables.

Les mesures de sûreté proposées par l’Andra pour Cigéo ont fait l’objet de nombreuses évaluations, très poussées, menées par les autorités françaises, ainsi que lors de revues internationales. La confrontation aux meilleures pratiques mondiales et à des exigences très élevées confère au projet une grande robustesse.

Sur un projet comme Cigéo, la concertation est un exercice permanent. Qu’est-ce qui rend ce dialogue avec la société civile aussi exigeant ?

Sur des projets aussi complexes que Cigéo, de très nombreuses questions sont soulevées, ce qui est tout à fait légitime. Il est essentiel que nous apportions à la société civile les réponses les plus complètes pour répondre à ses interrogations, en traitant l’ensemble des enjeux, et ce, tout au long du développement du projet. Les débats publics, qu’ils portent sur Cigéo lui-même ou sur le Plan national de gestion des matières et des déchets radioactifs (PNGMDR), permettent de replacer le projet dans une vision globale de la gestion des déchets radioactifs, et de mieux appréhender les attentes pour mieux y répondre. Des concepts clés comme la « phase industrielle pilote» ou la « réversibilité » sont directement issus de la concertation avec la société civile.

Informer le public sur la gestion des déchets radioactifs fait partie des missions confiées à l’Andra par la loi. Notre responsabilité est d’expliquer avec pédagogie, clarté et humilité ce que l’on sait, ce que l’on ne sait pas encore, ce que le projet est et ce qu’il n’est pas. Il s’agit de permettre à chacun de se forger sa propre opinion.

La temporalité très longue de Cigéo – de la conception à l’exploitation sur plus d’un siècle – justifie pleinement ce dialogue continu.

Êtes-vous confiante dans l’aboutissement du décret d’autorisation de création et de la phase pilote ?

La prochaine étape majeure sera l’enquête publique, prévue au printemps 2026, sui- vie de la préparation du décret d’autorisation de création (DAC), qui sera pris après avis du Conseil d’État. Viendront ensuite les phases de réalisation, de terrassement, puis la mise en service, définie comme le stockage du premier colis, à l’horizon 2050. La phase industrielle pilote permettra de conforter le caractère réversible et la démonstration de sûreté de l’installation, notamment par un programme d’essais in situ, et de prendre en main progressivement l’exploitation du stockage. Des mises à jour du rapport de sûreté sont prévues, ainsi qu’une décision de l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR) pour la mise en service. L’ensemble de ce processus réglementaire est très structuré.

Aujourd’hui, le dossier de demande d’autorisation de création a fait l’objet d’avis très positifs de l’ASNR, de l’Autorité environnementale et de la Commission nationale d’évaluation. L’Autorité environnementale a même souligné qu’elle n’avait « rencontré qu’exceptionnellement un dossier de ce niveau ».

Ces avis, rendus par des autorités reconnues pour leur rigueur et leur haut niveau d’exigence, nous donnent objectivement confiance dans notre capacité à franchir les étapes. Cela ne nous dédouane en rien de maintenir un engagement très fort et de poursuivre nos efforts de pédagogie et de concertation, mais les bases sont solides.

Quels sont les principaux défis – techniques, industriels, financiers, sociétaux – qui restent à relever ?

Sur le plan technique, certains sujets restent à approfondir dans la continuité normale d’un projet de cette nature. Sur le plan industriel, la phase industrielle pilote est un défi inédit. Elle n’a aucun précédent ni d’équivalent international. C’est une demande qui émane du débat public de 2013, et qui est inscrite dans la loi de 2016. Ce sera une phase d’apprentissage autant pour la partie tech- nique que sur le plan de la gouvernance de Cigéo. Sur le plan financier, Cigéo entre dans une nouvelle phase, celle de la construction, qui nécessite des modalités de financement adaptées, sachant que le finance- ment doit être assuré par les producteurs de déchets radioactifs. Les échanges avec eux sont constructifs et s’appuient sur un chiffrage actualisé partagé. Enfin, le défi sociétal reste central. Il consiste à maintenir un dialogue de qualité, une information complète et accessible, et une relation de proximité durable avec les territoires concernés.

Comment Cigéo s’inscrit-il dans la relance du nucléaire ?

L’Andra est un acteur de la filière nucléaire, notamment en tant que membre du Groupement des industriels français de l’énergie nucléaire (Gifen), afin d’assurer la cohérence globale de la gestion des déchets radioactifs. Le rôle de l’Agence est d’assurer une gestion sûre et responsable de ces déchets, quelles que soient les orientations de politique énergétique. Lorsque la construction de nouvelles installations est prévue, il est indispensable d’anticiper leurs impacts en matière de gestion des déchets radioactifs pour s’assurer de la disponibilité des filières correspondantes.

L’Andra établit et publie l’inventaire national des déchets radioactifs, qui intègre différents scénarios prospectifs. Cela permet d’évaluer l’adéquation des filières existantes ou la nécessité d’en développer de nouvelles. À ce titre, des études spécifiques ont été menées, par exemple pour les six EPR 2, afin de vérifier l’absence d’élément rédhibitoire au stockage, dans les filières opérationnelles ou à l’étude, des déchets qui en seraient issus. Une condition même de faisabilité du projet.

Avec l’approche du chantier de Cigéo, comment l’Andra va se préparer à la phase de réalisation, en particulier pour les travaux miniers ?

Il ne s’agit pas d’un projet minier au sens classique, dans la mesure où le creusement vise à préserver au maximum la roche, et non à l’extraire. Mais il s’agit bien de travaux souterrains complexes. L’Andra est dans une phase de transition consistant à passer d’une maîtrise d’ouvrage de conception à une maîtrise d’ouvrage de réalisation. C’est une étape majeure pour l’Agence, qui impliquera une évolution de l’organisation, des compétences et des modes de fonctionnement.

Nous nous appuierons bien sûr sur l’expérience acquise, notamment dans l’exploitation de nos centres existants, mais devrons aussi évoluer pour franchir cette importante marche industrielle.

Cette transformation est bien identifiée depuis plusieurs années et s’inscrit dans la trajectoire stratégique de l’agence. Elle est au coeur de nos réflexions car c’est aujourd’hui que nous devons nous y préparer.

Comment diriger un projet multigénérationnel comme Cigéo ?

Le projet Cigéo s’inscrit certes dans le temps très long, mais son pilotage doit reposer sur des jalons intermédiaires clairs et concrets, correspondant à des horizons de temps à l’échelle de nos vies professionnelles. C’est la seule manière pour fixer un cap porteur de sens pour les équipes, pour maintenir leur engagement, pour éviter l’écueil du « on a le temps » et pour garantir une progression pas-à-pas, mais continue du projet.

Cette approche est d’autant plus essentielle avec la perspective du début de la réalisation à court terme désormais. Une fois le projet autorisé, l’enjeu sera de le réaliser avec rigueur, dans le respect du planning et du budget, et non de revenir sur sa conception. Enfin, diriger un projet multigénérationnel, c’est aussi organiser la transmission des compétences, des connaissances, de la mémoire, mais aussi des valeurs de sûreté et de responsabilité vis-à-vis des générations futures. Cigéo n’est pas un projet que l’on « termine », c’est un projet dans lequel on s’investit, auquel on contribue et que l’on transmet. Ce sont précisément ces spécificités qui font de Cigéo un projet si exigeant, mais aussi profondément porteur de sens pour l’Andra et pour notre pays.

 

Propos recueillis par Ludovic Dupin, Sfen

Photo I Lydie Evrard, directrice générale de l’ANDRA © Andra


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