08.12.2020

Belgique, quel choix en 2025 ? Nucléaire pour le climat ou gaz pour les émissions de CO2 ?

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Belgique,
Nucléaire en Europe,
Transition énergétique,
CO2,
Climat
Cécile Crampon (Sfen) - © Crédit photo Shutterstock

Comme d’autres think tanks de qualité en France, la Sfen est très attachée à dresser un point régulier sur l’actualité énergétique des pays dans le monde. Aujourd’hui, il s’agit de se pencher à nouveau sur la Belgique qui avait envisagé, dès 2003[1], d’arrêter l’énergie nucléaire en 2025. 17 ans après, la Belgique est sur le point de se tourner définitivement vers le gaz pour pallier la fermeture de 7 réacteurs nucléaires d’ici 2025, parallèlement à une montée progressive des ENR mais qui aujourd’hui peinent à être au rendez-vous, - et même si elles l’étaient, elles ne suffiraient pas pour assurer la sécurité d’approvisionnement du pays. Au pilotage de cet écocide, - car il s’agit bien de remplacer une énergie bas carbone, le nucléaire par une énergie « haut » carbone, le gaz - : les partis verts belges, et associations dites écologistes, Groen et Ecolo, Greenpeace Belgique. De son côté, l’exploitant Electrabel et le groupe Engie sont sur le point de jeter l’éponge, pour plusieurs raisons.

Aujourd’hui 50 % de nucléaire bas carbone, demain 50 % de gaz haut carbone en Belgique

Le nucléaire en Belgique représente presque la moitié de la production électrique (46,5 % en 2019) avec sept réacteurs à eau pressurisée répartis sur deux centrales nucléaires : Tihange (3 réacteurs dans le sud) et Doel (4 réacteurs dans le nord). Pour pallier l’arrêt du nucléaire, le gouvernement souhaite soutenir la construction de nouvelles centrales à gaz et pour cela, le 4 avril 2019, la Chambre des représentants a adopté une loi destinée à subventionner les centrales électrogènes à gaz. Le sort des réacteurs nucléaires (Doel 3 et Tihange 4) semble désormais scellé, le gaz aussi, sachant par ailleurs que les ENR (éolien, solaire et hydro) ont constitué 15,7 % du mix-électrique belge en 2019 selon les chiffres de l’AIE. Des énergies intermittentes qui ne combleront pas le manque d’énergie, pilotable. La loi prévoit l’arrêt du nucléaire dès 2025, autant dire demain.

Forum nucléaire et d’autres associations ne cessent de monter au créneau

David contre Goliath, ou les vrais écolos d’aujourd’hui qui défendent le nucléaire, la seule énergie bas carbone pilotable, contre les partis, dits verts, à la tête du pouvoir belge qui, par idéologie, n’hésitent pas à prôner le gaz au détriment des objectifs climatiques. Ces associations pro-nucléaires, et donc pro-climat, ne cessent d’alerter sur la situation bientôt dramatique de la Belgique. Sur son site, Forum nucléaire belge  (Belgian Nuclear Forum[2]) rappelle qu’en « 2018, la Belgique produisait 37 % de son électricité à partir de combustibles fossiles, ce qui est inférieur à la moyenne européenne (41 %). Cela lui a valu une place dans le top 10 des parcs de production d'électricité les plus respectueux du climat en Europe. Mais en 2030, la Belgique produira plus d'électricité à partir de combustibles fossiles (principalement du gaz naturel), plutôt que de réduire cette part, et émettra donc plus de CO2. Entre 2018 et 2030, la part des combustibles fossiles passera de 37 % à 59 % en Belgique. En conséquence, en 2030, notre pays se trouvera à l'avant-dernière place des grands pays de l'Union européenne, suivie par la Pologne ». Pour Serge Dauby directeur général de Forum nucléaire belge, « Une part importante de la population belge s’exprime depuis des mois, que ce soit dans les médias sociaux où nous sommes très actifs, ou encore dans la presse, en précisant que le nucléaire est le complément idéal du renouvelable et que construire de nouvelles centrales à gaz n’a que peu de sens en terme climatique ; 65 % trouvant même que conserver le nucléaire est plus rassurant ». 

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Une lettre ouverte du monde académique sur la loi de sortie nucléaire

Il y a deux semaines, le journal De Standaard a publié une lettre ouverte, signé par de nombreux experts et autorités du monde académique[3], dont le recteur de l'université de Gand, l'ancien recteur de la KU Leuven, etc. Ils demandent trois décisions : « prolonger la durée d’exploitation des centrales nucléaires existantes, pour des raisons climatiques, supprimer la loi qui rend impossible la construction de nouvelles centrales nucléaires dans notre pays à l'avenir et continuer à soutenir l'expertise et le savoir-faire nucléaire belge ». En effet, la loi interdit la construction de nouvelles centrales nucléaires pour la production industrielle d'électricité à partir de la fission de combustible nucléaire. En ce qui concerne les centrales nucléaires actuelles, « il est techniquement parfaitement possible de maintenir ouvertes pendant encore 20 ans au moins les deux réacteurs nucléaires belges les plus récents » : Tihange 3 d’une capacité de 1038 MWe, et Doel 4 d’une capacité de 1 033 MW, mis en service tous les deux en 1985. « Arrêter les 7 réacteurs reviendrait à émettre 45 millions de tonnes de CO2 de plus, soit l'équivalent de 500 000 voitures alimentées en fossiles ». L'Agence internationale de l'énergie (AIE), pour sa part, recommande fortement de « prolonger la durée de vie des centrales nucléaires existantes aussi longtemps que cela est techniquement possible, en vue d'atteindre les objectifs climatiques ».

Un gouvernement belge dogmatique

En septembre 2020, un nouveau gouvernement fédéral, composé de « partis verts et rouges » a nommé comme ministre vert de l’Energie, Tinne Van der Straeten. Son intention est de fermer les centrales nucléaires d’ici 2025 « sauf si fin 2021, date à laquelle une nouvelle analyse sur le mix-énergétique belge est attendue, celle-ci démontrait des problèmes de sécurité d’approvisionnement après cette date ». Du reste, une capacité pilotable nucléaire est envisagée, mais sans certitude, de 2 GWe, seulement au-delà de 2025 qui correspondrait à la prolongation des deux réacteurs les plus récents (Doel 4 et Tihange 3).

Alerte d’Engie Electrabel sur des délais bientôt irréversibles pour maintenir une capacité nucléaire après 2025 

Pour ENGIE Electrabel, électricien des centrales nucléaires belges, « le risque est très important qu’à la date de fin 2021 il soit trop tard pour rendre la prolongation possible de deux réacteurs après 2025 ».
Un certain nombre d’analyses sur la sécurité d’approvisionnement et l’évolution du mix-électrique de la Belgique demandées par les gouvernements successifs depuis 2003 n’ont abouti à aucune décision, hormis celle en 2015 de demander à ENGIE Electrabel de prolonger trois de ces réacteurs (Doel 1 et 2, Thihange 1) de 10 ans, jusqu’en 2025. A cette date, l’électricien avait alors engagé des investissements, conséquents (700 millions d’euros pour Doel 1 et 2 ; 600 millions d’euros pour Tihange 2) et dans l’urgence, parallèlement à l’approbation donnée par l’Agence fédérale de Contrôle nucléaire (AFCN) pour réaliser ces investissements. Si le gouvernement décidait de prolonger les réacteurs de Doel 4 et Tihange 3 au-delà de 2025, l’autorité de sûreté a déjà averti que les investissements devaient se faire avant cette date butoir. Pour ENGIE Electrabel, l’équation est simple. Pour être potentiellement opérationnels en 2025, les deux réacteurs devraient faire l’objet d’une demande de prolongation dès aujourd’hui auprès de l’autorité de contrôle pour lancer les travaux nécessaires. Mais l’incertitude demeure sur l’utilité de cette démarche, étant donné que le gouvernement ne souhaite s’appuyer que sur l’analyse (et énième analyse) attendue fin 2021.
De plus, un arrêté environnemental demande aux opérateurs nucléaires de procéder à une étude environnementale et une consultation publique pour tout projet de prolongation d’exploitation de centrale nucléaire. Un processus d’une durée estimée à deux ans, mais qui s’inscrit dans un calendrier déjà très contraignant.

 

La sécurité d’approvisionnement, grosse alerte pour la Belgique

Tinne Van der Straeten ne s’en cache pas ni son parti. Pour elle, le nucléaire doit être remplacé par 4 centrales à gaz de 1000 MWe dès 2025. Mais comme ces futures centrales sont considérées comme non rentables, son intention est de faire appel à l’Union européenne pour lancer un mécanisme de capacité[4]. Un accord de la Commission européenne est attendu en 2021…sachant que 5 ans sont a minima nécessaires pour construire des centrales à gaz.
Quant aux ENR, l’objectif affiché est qu’ils progressent pour atteindre 50 % du mix-électrique du pays à terme. Cet objectif semble irréaliste pour beaucoup, au vu de la superficie de la Belgique, de 30 689 km² (21 fois moins que la superficie de la France).
C’est pourquoi pour assurer sa sécurité d’approvisionnement, d’autres investissements ont été fait, dans le cadre d’un partenariat entre deux organismes de réseaux Elia et 50hertz pour renforcer une ligne de haute tension entre l’Allemagne et la Belgique et importer, en cas de besoin de l’électricité… qui viendra, elle, du gaz et du charbon.

Un impact climatique au niveau européen

Yves Desbazeille, directeur général de Foratom à Bruxelles, rappelle les enjeux climatiques européens. « Abandonner les plans d’exploitation à long terme des centrales nucléaires, en raison de la décision du gouvernement belge d’éliminer progressivement l’énergie nucléaire d’ici 2025, serait une catastrophe pour le climat. Une telle décision qui va à l'encontre de la science et - comme on peut déjà le voir dans le plan national énergie et climat de la Belgique soumis à la Commission européenne et analysé par le groupe de réflexion sur le climat Ember - les émissions du secteur électrique en Belgique augmentent entre 2018 et 2030 - principalement en raison du remplacement du parc nucléaire belge par des centrales au gaz. L'énergie nucléaire est un élément clé du mix énergétique européen, jouant un rôle important dans la transition mondiale vers une électricité décarbonée. Au niveau de l'UE, de nombreuses institutions de l'UE (Commission européenne, Parlement européen, Conseil) ont récemment reconnu le rôle que l'énergie nucléaire peut jouer dans la lutte contre le changement climatique. En outre, de nombreux États membres de l'UE considèrent le nucléaire comme un élément important de leur système électrique décarboné et prévoient de construire de nouvelles capacités nucléaires (y compris certains pays nouveaux arrivants : l'Estonie, la Pologne). L'énergie nucléaire est incluse dans 16 des PNEC. De plus, de plus en plus d'organisations internationales reconnaissent que l'énergie nucléaire est un élément indispensable de la profonde décarbonation du secteur électrique européen (GIEC, AIE, MIT). »

Des think tanks appuyés par des jeunes citoyens voient le jour

Bref la situation que connait aujourd’hui la Belgique doit plus que jamais avoir le soutien, de son premier voisin et ami, la France et des Français, qui sont aussi de plus en plus sensibilisés aux problèmes climatiques et qui luttent pour faire reconnaître l’énergie nucléaire à sa juste place dans le paysage climatique de demain, en Europe. De plus en plus d’associations, de think thanks et de citoyens[5] ne cessent de vulgariser, d’expliquer, d’alerter aussi sur les enjeux de recourir impérativement à l’énergie nucléaire pour contribuer à un monde bas carbone demain.

En Belgique aussi, des think tanks se développement en faveur du nucléaire. Citons Horizon238, qui réunit des ingénieurs passionnés, et propose à tous ceux qui le souhaitent de discuter sur les défis de la transition énergétique en Belgique. Interrogés sur la situation, ses cofondateurs, Arnaud Paquet, Célestin Piette et Anicet Touré, répondent : « sortir du nucléaire, c'est conclure que l'innovation dans ce domaine n'est plus possible. Nous sommes au contraire convaincus que les nouvelles technologies nucléaires pourront jouer un rôle important dans la transition énergétique : une flexibilité à grande échelle pour catalyser le déploiement des énergie renouvelables, une capacité à produire de la chaleur décarbonée pour les applications non-électriques, et une versatilité utile pour la production d’hydrogène vert par exemple. C’est là tout l’enjeu de la prolongation des réacteurs les plus récents : en plus de contribuer aux objectifs climatiques, cela nous laisse le temps et l’expertise nécessaires pour préparer le futur ».

 

[1] Dès 2003, la Belgique avait envisagé d’abandonner le nucléaire. Le 30 mars 2018, le gouvernement belge a officiellement présenté un plan de sortie du nucléaire en 2025, au travers du Pacte énergétique interfédéral, porté par la ministre de l’Energie, Marie-Christine Marghem.

[2] Le Forum Nucléaire belge regroupe la plupart des sociétés et organismes actifs dans le domaine des applications du nucléaire. Association professionnelle à l’origine, le Forum Nucléaire belge est progressivement devenu un portail d’information de référence sur la technologie nucléaire, tant à l’égard de la presse et du monde politique qu’à l’égard du grand public.

[3] Maarten Boudry - philosophe des sciences (UGent) ;  Manuel Sintubin - géologue (KU Leuven) ; Rik Van de Walle - Recteur UGent, à titre personnel ; Matthias Vanderhaegen - ingénieur nucléaire (UGent) ; Gerard Govers - Vice-recteur (KU Leuven), à titre personnel ; Dirk Verhofstadt - philosophe et publiciste (UGent) ;Simon Friederich - philosophe des sciences (Université de Groningue) ; Johan Braeckman - professeur ordinaire (UGent) ; André Oosterlinck - ancien recteur de la KU Leuven, à titre personnel ; Aït Abderrahim Hamid - Professeur d'ingénierie nucléaire (UCLouvain) ; Thomas Rotthier - Coprésident d'Ecomodernisme.be ; Jan Deschoolmeester - coprésident d'Ecomodernisme.be ; Kurt Deketelaere - professeur titulaire (KU Leuven), à titre personnel, etc.

[4] Les mécanismes de capacité permettent aux centrales électriques d'être disponibles pour produire de l'électricité en cas de besoin. En échange, les mécanismes fournissent des paiements à ces centrales. Ces paiements de capacité s'ajoutent aux bénéfices des centrales électriques en vendant de l'électricité sur le marché de l'électricité.

[5] Voix du nucléaire, Sauvons le Climat Fessenheim, Sfen Jeune génération, Win France, etc.