2. Une histoire du nucléaire belge
Du minerai d’uranium du Congo belge mobilisé pour le projet Manhattan aux réacteurs de Doel et Tihange, le programme nucléaire belge s’est construit à la croisée d’intérêts scientifiques, industriels et internationaux.
Le programme nucléaire belge trouve sa source dans l’exploitation du gisement de radium et d’uranium de Shinkolobwe, au Congo belge, au début du XXe siècle. Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’Union minière du Haut-Katanga (UMHK) met cette production à la disposition des Alliés, d’abord sans intervention directe du gouvernement belge, puis dans le cadre d’accords tripartites avec les États-Unis et le Royaume-Uni, en échange d’un accès privilégié aux connaissances développées1. Mobilisé par le projet Manhattan, l’uranium extrait au Congo belge constitue l’un des apports décisifs de la chaîne d’approvisionnement qui conduit, en août 1945, aux bombes larguées sur Hiroshima et Nagasaki. Bien que l’ampleur du transfert de connaissances et de technologies soit discutable, ce contexte a permis, très tôt, la formation d’un noyau d’ingénieurs et de scientifiques belges.
L’essor de la recherche et des premiers réacteurs
Dès l’origine, les universités jouent un rôle clé dans le programme belge, via le Fonds national de la recherche scientifique (FNRS)2. À la Libération, une commission interne reçoit pour mission d’étudier les « problèmes en rapport avec l’énergie nucléaire » et hésite entre deux modèles : la création d’une institution nationale nouvelle ou le soutien, de manière coordonnée, aux laboratoires universitaires existants. C’est cette dernière option qui est retenue, spécifique à la Belgique et dans la continuité de l’architecture de recherche de la période pré nucléaire. Dans ce cadre, l’Institut interuniversitaire de physique nucléaire (IIPN) est créé en 1947, remplacé en 1951 par l’Institut interuniversitaire des sciences nucléaires. Sa mission est explicitement orientée vers la recherche scientifique fondamentale.
Une base industrielle et financière solide, héritée de la première révolution industrielle et de la colonisation, structurée autour de la puissante Société générale de Belgique, permet au pays de se doter rapidement d’une capacité nationale de recherche et de développement3. En 1952, le nucléaire belge change d’échelle avec la création du Centre d’étude pour les applications de l’énergie nucléaire (CEAN), qui devient en 1957 le Studiecentrum voor Kernenergie, le Centre d’étude de l’Énergie nucléaire (SCK CEN), qui réunit universitaires
et industriels4.
En l’absence d’une stratégie dirigiste de l’État, deux structures de coordination industrielle se forment. D’une part, le Syndicat d’étude des centrales atomiques (SYCA, devenu Bureau d’études nucléaires – BEN – en 1956), qui réunit le Bureau d’études industrielles Fernand Courtoy et plusieurs grands acteurs du secteur électrique (Electrobel, Tractionel, Sofina, Ecetra), se positionne comme pilote et concepteur. D’autre part, le Syndicat d’étude de l’énergie nucléaire (SEEN), qui rassemble 22 sociétés de secteurs variés (mines du Haut-Katanga, sidérurgie, non-ferreux, etc.), sous la domination de la Société générale de Belgique, qui prend en charge la fourniture des matériaux et la construction5.
En janvier 1953, la construction d’un premier réacteur de puissance, BR1, fonctionnant à l’uranium naturel, modéré au graphite et inspiré des solutions britanniques mises en oeuvre à Harwell, débute sur le site de Mol, sur un terrain mis à disposition gratuitement par la royauté. Le réacteur, développé et construit par le CEAN, la SYCA et le SEEN, diverge trois ans plus tard, en mai 19566. Un second réacteur de recherche, BR2, à haut flux, est construit dans la foulée et entre en service en 1962.
L’apprentissage belgo-français de la filière REP
Connues comme le « miracle belge », les années 1950 sont synonymes de prospérité et d’optimisme économique. Dans ce contexte, la Belgique cherche à jouer un rôle sur la scène internationale, et l’industrie nucléaire naissante lui offre l’occasion de nouer de nouvelles collaborations et de renforcer son poids. À la grande conférence sur l’utilisation pacifique de l’atome de Genève en 1955, au contact des acteurs américains présents, les représentants belges se convainquent de la nécessité de lancer rapidement un premier réacteur pilote de production d’électricité.
Plusieurs possibilités s’offrent alors. Belgonucléaire, entreprise issue du SEEN, souhaite par exemple construire des réacteurs surgénérateurs. De leur côté, les Ateliers de constructions électriques de Charleroi (ACEC) achètent une licence de réacteur à eau pressurisée (REP) auprès de l’électricien américain Westinghouse. Un grand consortium autour d’ACEC et de son actionnaire majoritaire, la Société générale de Belgique se dessine alors et accroît l’influence de la technologie américaine. Cependant, les électriciens belges restent pragmatiques et ouverts à d’autres filières, notamment aux réacteurs AGR britanniques et aux réacteurs à eau bouillante7.
L’Exposition universelle de 1958 organisée à Bruxelles est un symbole de l’optimisme, de la vigueur économique et de l’ouverture aux apports internationaux de la Belgique. Les organisateurs ambitionnent d’alimenter l’Exposition en électricité d’origine nucléaire et décident de construire une centrale sous licence Westinghouse8. Face aux oppositions locales, le projet est délocalisé sur le site de Mol et n’entre finalement en service qu’en 19629. Nommé BR3, il s’agit du premier REP à entrer en fonctionnement en Europe.
L’implantation de Westinghouse en Belgique est facilitée par l’accord États-Unis–Euratom de 1958. Créé pour promouvoir l’intégration européenne par le nucléaire, l’accord encourage la construction de centrales de conception américaine en échange de la fourniture d’uranium enrichi tout en comportant un programme commun de recherche et d’infrastructures. À la différence de la France, la Belgique adopte une attitude très positive face à Euratom. Elle accueille d’ailleurs des projets européens majeurs et précurseurs comme Eurochemic, créée en 1957 pour le retraitement du combustible et plus tard l’usine de production de combustible MOX de Dessel10.
La Belgique noue aussi des partenariats transnationaux autour de la construction d’une centrale électronucléaire dans les Ardennes, Chooz A. L’idée est née en 1957 à l’occasion d’une visite conjointe d’ingénieurs belges et d’EDF aux États-Unis. Le gouvernement belge accepte de construire la centrale en France, avec la promesse de construction d’un second réacteur francobelge en Wallonie, le futur Tihange I. EDF et les électriciens belges créent alors la société commune SENA (Société d’énergie nucléaire franco-belge des Ardennes) pour exploiter le réacteur. En octobre 1960, après l’examen de plusieurs options, SENA retient la filière REP, déjà bien connue des Belges grâce à BR3.
Le réacteur est fourni par un groupement d’entreprises liées à Westinghouse, incluant les sociétés belges ACEC et Cockerill- Ougrée, ainsi que la jeune société française Framatome. Chooz A démarre en 1967. À Chooz A, véritable laboratoire industriel, les ingénieurs et techniciens français et belges développent leurs compétences sur la filière REP, appelée à devenir dominante en France et en Belgique dans les années 197011.
Doel et Tihange : le tournant électronucléaire
En 1965, le gouvernement belge et les grands industriels préparent un programme de plus grande ampleur. La commission « Boereboom » identifie trois sites jugés idéaux pour l’implantation de centrales nucléaires de type REP Westinghouse : le port d’Anvers à Doel, Tihange (près des industries liégeoises) et le port de Zeebrugge12. Ces sites sont choisis, selon une logique économique (proximité des centres de consommation et des bassins industriels) en dépit de la forte densité de population. Cela est rendu possible par une contestation sociale encore très faible.
À la fin des années 1960, les électriciens lancent deux grands projets. Le premier concerne deux tranches jumelles à Doel. Pour tenir compte de la faible distance de la future centrale à la ville d’Anvers (15 km seulement) et des routes aériennes voisines, la conception intègre une double enceinte13. Le second projet consiste en une tranche unique à Tihange, dans le cadre d’une coopération incluant EDF. Dès le début des années 1970, une partie des équipes de Chooz A rejoint ces nouveaux chantiers et y transfère des pratiques ainsi qu’un retour d’expérience, désormais appliqués à l’échelle industrielle.
Contrairement à Chooz, Tihange est le premier réacteur dont l’ingénierie est entièrement conduite par des bureaux d’études belges et français, bien que dans le cadre de la licence Westinghouse. Au début des années 1970, le troisième projet, à Zeebrugge, est abandonné en raison des protestations locales14.
Malgré l’importance prise par la technologie américaine, d’autres solutions sont explorées sous l’impulsion de Belgonucléaire. En 1968, le gouvernement belge conclut un accord avec les Pays-Bas et l’Allemagne de l’Ouest pour la construction d’un surgénérateur à Kalkar. Le réacteur est achevé, mais ne sera jamais mis en service. Après cet échec, Belgonucléaire se concentre sur la production industrielle du combustible MOX à Dessel. Dans le monde nucléaire, le MOX devient un symbole du succès nucléaire belge15.
Réorganisation et déclin du programme nucléaire belge
Au milieu des années 1970, la Belgique poursuit son programme d’équipement avec la construction de quatre nouveaux réacteurs sur les deux mêmes sites (Doel 3 et 4, Tihange 2 et 3). Les industriels et bureaux d’études belges mobilisés (Electrobel et Tractionel) y développent des capacités d’ingénierie, d’assemblage et d’adaptation permettant de s’affranchir partiellement de la licence américaine. Au milieu des années 1980, la construction d’un huitième réacteur est envisagée, sur la base du palier N4 français.
Cependant, la montée du mouvement antinucléaire à la fin des années 1970 combinée aux craintes de surcapacité mettent progressivement fin à ces ambitions industrielles. Là encore, l’histoire est internationale. Divisé entre organisations flamandes et wallonnes, le mouvement de contestation belge vis-à-vis du nucléaire civil doit une part de sa force à la mobilisation d’activistes frontaliers venus d’Allemagne, de France et des Pays-Bas. Durant les années 1980 et 1990, il perd toutefois de son élan à mesure qu’il s’intègre aux partis politiques, notamment écologistes, mais aussi à certains courants socialistes wallons et nationalistes flamands16.
Parallèlement, les grandes holdings belges, au premier rang desquelles la Société générale de Belgique, s’engagent dans un mouvement de restructuration lié à leur affaiblissement progressif. C’est dans ce contexte que les acteurs historiques de l’électricité fusionnent pour donner naissance, en 1990, à un champion unique, Electrabel. Cependant, cette consolidation fragilise paradoxalement la « Générale », qui devient la cible d’appétits financiers internationaux. Dès 1988, le groupe Suez profite de cette vulnérabilité pour s’imposer dans la bataille pour le contrôle de la holding, s’assurant ainsi la maîtrise indirecte de l’électricien. Ce processus se prolonge ensuite par la montée de Suez au capital d’Electrabel, jusqu’au retrait de sa cotation boursière en 2007. La production électronucléaire belge passe alors, de fait, sous le contrôle d’un groupe étranger, aujourd’hui Engie. Le même esprit libéral et commercial qui a permis l’essor rapide du nucléaire a aussi rendu ce secteur plus dépendant de logiques de rentabilité et de restructuration, qui ont fini par en accompagner l’essoufflement.
En Belgique comme en France ou en Allemagne, la fin des années 1990 se caractérise par l’entrée des partis verts dans le gouvernement fédéral et l’inscription juridique d’une sortie du nucléaire. La loi du 31 janvier 2003 prévoit ainsi l’arrêt des réacteurs belges au terme de quarante années de fonctionnement. Faute de consensus politique durable et de préparation opérationnelle, la trajectoire se fragilise et donne lieu à une succession de reports. Elle se matérialise néanmoins par une série d’arrêts définitifs : Doel 3 (2022), Tihange 2 (2023), Doel 1 (2025), Tihange 1 (2025) et Doel 2 (2025).
Sous l’effet du choc énergétique consécutif à la guerre en Ukraine, le premier gouvernement d’Alexander De Croo négocie la prolongation de l’exploitation de Doel 4 et de Tihange 3 contre le transfert de la responsabilité et des coûts liés à la gestion des déchets. De fait, la sortie du nucléaire est encore en débat et même, possiblement, sur la voie de la relance sous l’influence, cette fois-ci, du gouvernement. L’histoire du nucléaire belge n’a peut-être pas encore livré son dernier chapitre.
1. Mémorandum d’accord entre les États-Unis, le Royaume-Uni et la Belgique relatif au contrôle de l’uranium. 26 septembre 1944. Copie obtenue auprès du Département de la Défense des États-Unis.
2. Marage, P. (2001). « Éléments d’histoire du développement de la physique nucléaire et des particules élémentaires en Belgique », in R. Halleux, J. Vandersmissen, A. Despy-Mayer & G. Vanpaemel (éd.), Histoire des Sciences en Belgique, 1815-2000 (vol. 2, p. 85–108). Bruxelles : La Renaissance du Livre.
3. Brion, R. & Moreau, J.-L. (1998). La Société générale de Belgique, 1822-1997 (Acteurs économiques, 4). Fonds Mercator. 4. Vanpaemel, G. (2022). Op weg naar een duurzame toekomst : Het Studiecentrum voor Kernenergie in Mol (1952–2022). Leuven : Acco.
5. (1976). « Le secteur nucléaire en Belgique : développement et structures actuelles ». Courrier hebdomadaire du CRISP, 718–719(12), 1-41. 6. Belgian Nuclear Society. (1994). Un demi-siècle de nucléaire en Belgique : témoignages (P. Govaerts, A. Jaumotte & J. Vanderlinden, éd.). Bruxelles : Presses interuniversitaires européennes.
7. Archives Tractionel, 6437, AGR, Bruxelles. 8. Pohl, D. (2021). “Uranium exposed at Expo 58 : the colonial agenda behind the peaceful atom”. History and Technology, 37(2), 172–202.
9. Fossoul, É. (1994). « Le Syndicat d’étude de l’énergie nucléaire (SEEN) », in Un demi-siècle de nucléaire en Belgique : témoignages (P. Govaerts, A. Jaumotte & J. Vanderlinden, éd.). Bruxelles : Presses interuniversitaires européennes.
10. Laes, E. et al. (2007). Kernenergie (on)besproken : Een geschiedenis van het maatschappelijke debat over kernenergie in België (p. 65–70). Leuven : Acco.
11. Evens, S. & Mangeon, M. (in press). “Transnational nuclear knowledge-making beyond science : The laboratory of Chooz A (1960s-1980s)”. History of Science.
12. Archives Tractionel, 6487, AGR, Bruxelles.
13. Agence fédérale de contrôle nucléaire. (2011). « Tests de résistance belges : rapport national pour les centrales nucléaires ». AFCN.
14. Laes, E. et al. (2007). Kernenergie (on)besproken : Een geschiedenis van het maatschappelijke debat over kernenergie in België (p. 65–70). Leuven : Acco.
15. Brown, C., Callens, C., Goll, W. & Lippens, M. (2000). Overview on MOX fuel for LWRs : Design, performance and testing. In MOX fuel cycle technologies for medium and long term deployment : Proceedings of an International symposium, Vienna, 17–21 May 1999 (C and S Papers Series No. 3/P, pp. 203–212). International Atomic Energy Agency (IAEA).
16. Archives VAKS, AMSAB, Gand ; Archives Tractionel, 3583-3585, AGR, Bruxelles.
Par Siegfried Evens, docteur en histoire, chercheur postdoctoral à KU Leuven et Linköping University, Michaël Mangeon, docteur en Sciences de gestion, chercheur associé au laboratoire Environnement ville société (EVS) et Mathias Roger, docteur en Sociologie des sciences et des techniques
Photo I Centrale nucléaire de Doel en février 2012.
© DIRK WAEM / BELGA / AFP