27.04.2020

1/9 - Stratégie zéro carbone : les défis du nucléaire français

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Décarbonation,
Filière nucléaire,
Mix énergétique,
Stratégie
Propos recueillis par Cécile Crampon - SFEN

Entretien avec Sophie Mourlon, directrice de l'énergie à la Direction générale de l'énergie et du climat (DGEC) du ministère de la Transition écologique et solidaire puis Julien Tognola, chef du département industrie au ministère de l'Économie et des Finances.

Quelle est la stratégie française pour l’énergie et le climat à l’horizon 2050 ?

Sophie Mourlon (S.M.) : Le 12 décembre 2015, le premier accord universel sur le climat, l’Accord de Paris, a été adopté. 195 pays ont trouvé un consensus mondial pour limiter le dérèglement climatique dans les prochaines décennies. Les pays se sont engagés à limiter l’augmentation de la température moyenne de la planète à 2°C d’ici 2100, et si possible 1,5°C par rapport à l’ère préindustrielle.

Conformément aux recommandations du GIEC [1], ces pays doivent rechercher la neutralité carbone au cours de la deuxième moitié du XXIe siècle au niveau mondial. La France s’est résolument inscrite dans cette dynamique et a rejoint en 2016 plusieurs Etats pour s’engager vers la neutralité carbone en 2050.

Avec la loi du 8 novembre 2019 relative à l’énergie et au climat, cet engagement est désormais un objectif de nos politiques énergétiques. Cela signifie qu’à long terme les émissions nationales de gaz à effet de serre devront être inférieures ou égales aux quantités de gaz à effet de serre absorbées sur le territoire français par les écosystèmes gérés par l’être humain -  forêts, prairies, sols agricoles mais aussi certains procédés industriels comme la capture, le stockage ou la réutilisation du carbone.

Les dix prochaines années doivent permettre de prendre le virage qui rendra faisable la transition vers la neutralité carbone

Mais nous savons que cette capacité de capture est limitée. Aussi l’objectif implique une division par six au moins d’ici 2050 des émissions de gaz à effet de serre sur notre territoire par rapport à 1990. Il s’agit aussi de réduire l’empreinte carbone de la consommation des Français, ce qui inclut également les émissions liées aux biens importés. Cela demandera des efforts importants et une transformation profonde de nos modes de vie, de consommation et de production. Mais c’est aussi une opportunité majeure pour notre créativité et notre faculté à innover. Ce défi nous permet de repenser notre modèle économique tout en conservant sa capacité à créer de l’emploi, à le rendre plus durable, plus circulaire, plus résilient, plus respectueux de notre santé.

Pour atteindre la neutralité carbone, le président de la République a présenté fin 2018 la stratégie française pour l’énergie et le climat qui constitue notre feuille de route.

Sur quoi vous basez-vous ?

S.M. : La stratégie française s’appuie sur deux documents en particulier : la Stratégie nationale bas carbone (SNBC) et la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE).

La SNBC fixe les orientations pour mettre en œuvre la transition vers une économie bas carbone dans tous les secteurs d’activités en 2050. Ces orientations transversales et sectorielles visent à décarboner la production de l’énergie, à réduire la consommation d’énergie, mais aussi les émissions non énergétiques, à augmenter les puits de carbone et, enfin, à identifier les verrous technologiques et anticiper les besoins en innovation d’ici 2050.

La PPE fixe les priorités et actions des pouvoirs publics dans le domaine de l’énergie afin d’atteindre les objectifs fixés sur le long terme. Elle porte sur deux périodes de cinq ans qui nous emmènent jusqu’en 2028, avec une vision au-delà pour préparer les décisions structurantes. La PPE fixe ainsi le cap pour toutes les filières énergétiques qui constitueront le mix énergétique français de demain. Cela permet de construire une vision cohérente et complète de la place des énergies et de leur évolution souhaitable en France. La PPE est un outil opérationnel engagé pour les pouvoirs publics.

Les dix prochaines années doivent permettre de prendre le virage qui rendra faisable la transition vers la neutralité carbone.

Quels sont les enjeux liés au mix électrique couverts par la PPE ?

S.M. : En 2050, la consommation de l’électricité décarbonée pourrait atteindre entre 600 et 650 TWh hors perte. À titre de comparaison, la production d’électricité a atteint 531 TWh en 2016 dont 473 TWh consommés sur le territoire français. Nous allons donc vers une augmentation projetée de la consommation d’électricité à l’horizon 2050.

Il s’agit par conséquent de couvrir intégralement ce besoin par des sources d’énergie décarbonées. Les options pour ce faire n’ont pas encore été toutes fixées. On sait déjà que l’on pourra recourir à différents gisements. Un niveau d’environ 600 TWh est ainsi compatible avec le gisement technique identifié pour les énergies renouvelables. Mais il nécessiterait alors pour la période postérieure à 2028 d’accélérer fortement les rythmes de déploiement par rapport à ceux envisagés dans le cadre de la PPE ainsi que rendre disponibles de nouveaux moyens de stockage et de flexibilité pour assurer le bon fonctionnement du système électrique.

S’agissant du nucléaire, sa part dans le mix électrique après 2035 n’a pas été fixée. Si la décision était prise d’un certain maintien de 50 % en 2050 soit 250/300 TWh - à un niveau inférieur à la production actuelle – cela impliquerait, compte tenu de l’âge du parc actuel, la mise en service de nouveaux réacteurs. Quelle que soit l’option choisie, viser un mix diversifié et atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2050 implique donc pour le système électrique d’engager deux actions fortes.

D’une part, mettre en œuvre une vraie stratégie de développement des énergies renouvelables, et d’autre part, instruire complètement les enjeux que présenterait la construction de nouveaux réacteurs nucléaires.  Plusieurs épisodes de forte indisponibilité du parc français ont mis en lumière la nécessité de diversifier notre mix afin de le rendre plus résilient aux événements exogènes et moins dépendant de la production d’origine nucléaire ou d’une production d’origine unique quelle qu’elle soit. Un système électrique plus diversifié, s’il réussit à gérer l’intégration d’un volume accru d’énergies renouvelables, permettra d’être plus résilient pour faire face à un choc externe comme une baisse de capacité de production pour les réacteurs nucléaires ou l’hydroélectricité par exemple.

Dans ce contexte, le projet de la PPE prévoit un développement extrêmement volontariste des capacités de production d’énergies renouvelables mais également des dispositifs pour accroître la flexibilité de notre système électrique notamment sous la forme d’effacement ou de stockage sous forme de STEP [2]. Pour ce qui est du programme de travail sur le nouveau nucléaire lancé par le gouvernement, il s’agit d’étudier les enjeux posés par la construction de nouveaux réacteurs nucléaires et les alternatives.

En quoi consiste ce programme de travail ?

S.M. : Il doit répondre à trois grandes problématiques : la première est en lien avec le développement des énergies renouvelables intermittentes. Quelles sont les options envisageables pour répondre aux besoins du système électrique à long terme, y compris avec une part massive d’énergies renouvelables intermittentes, ainsi que leurs avantages et inconvénients ?

Pour prendre une décision, il sera nécessaire que le gouvernement dispose d’ici mi-2021 de faits concrets et d’éléments tangibles

Le gouvernement a donné mandat à l’Agence internationale de l’énergie (AIE) et au Réseau de transport d’électricité (RTE) pour étudier les déterminants techniques et une variété d’options dans cette perspective. La deuxième problématique concerne la forme et le calendrier relatifs à une éventuelle décision sur le nouveau nucléaire, mais aussi sur le financement et le portage d’un éventuel nouveau programme nucléaire. Un travail est en cours sur les coûts du nouveau modèle de réacteur EPR 2 et sa compétitivité avec d’autres technologies de production bas carbone. Il s’agit ici d’étudier la capacité de la filière nucléaire à relever les défis sur le plan de la qualité industrielle et de la maîtrise des délais et des coûts. Troisième problématique, les modalités de gestion des déchets générés par un nouveau parc s’il est construit. Les conclusions de ce travail sont attendues pour mi-2021.

Il est clair que la démonstration de la capacité de la filière électronucléaire à maitriser un tel programme de construction sera un élément essentiel pour la prise de décision. Celle-ci ne pourra qu’être conditionnée à la mise en service de la centrale nucléaire de Flamanville 3, mais aussi au retour d’expérience des chantiers de construction d’EPR dans le monde. Pour que l’option du maintien d’une part de production électrique nucléaire au-delà de la durée de vie du parc actuel soit envisageable, il sera nécessaire que le gouvernement dispose d’ici mi-2021, pour prendre une décision, de faits concrets et d’éléments tangibles démontrant que nous disposons en France d’une filière prête à répondre aux défis que représente la construction de nouveaux réacteurs.

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Entretien avec Julien Tognola, chef du département industrie au ministère de l'Économie et des Finances.

Quelle est la politique industrielle du gouvernement ?

Julien Tognola (J. T.) : Le gouvernement a décidé de mettre en place une politique de reconquête industrielle dans tous les secteurs. Une politique qui repose sur une conviction qu’il n’y a pas d’économie forte pour la France sans un secteur productif fort. Chaque emploi dans l’industrie génère trois à quatre emplois induits.

L’industrie est un élément important pour résorber la fracture territoriale avec 70 % des emplois industriels qui sont aujourd’hui en dehors des grandes agglomérations. L’industrie peut nous apporter les solutions nécessaires pour mettre en œuvre la transition écologique et énergétique inscrite dans la loi. L’industrie est l’une des conditions de la souveraineté à laquelle les Français aspirent, sur les plans technologique, énergétique, et économique. Le nucléaire en est une illustration.

Parmi les filières industrielles, le nucléaire est l’une de celles qui a connu les plus fortes mutations

La politique industrielle de la France s’inscrit dans le cadre du Conseil national de l’industrie (CNI) basée sur plusieurs piliers : une action en faveur de la compétitivité des entreprises passant par exemple, par une baisse de l’impôt sur les sociétés, le soutien à l’innovation « de rupture » ; une action portant sur les compétences pour répondre aux besoins des entreprises ; et la mobilisation de l’industrie et des filières sur les marchés en croissance. Cela concerne sur ce dernier point la transformation numérique de l’industrie, la politique industrielle dans les territoires et au niveau européen. Notre ambition est de renforcer nos atouts pour construire une grande puissance industrielle au XXIe siècle. La France se situe au premier rang européen en ce qui concerne l’attractivité pour les investissements industriels. Les défis n’en restent pas moins nombreux pour l’industrie, et pour organiser cette transition, le gouvernement a mis en place une stratégie collective à l’horizon de 2025 – « le pacte productif ».

En quoi l’industrie nucléaire s’inscrit-elle dans le pacte productif ?

J. T. : Il s’agit d’atteindre une économie zéro carbone en 2050, sachant qu’en France nous avons la chance avec l’industrie nucléaire d’avoir une électricité déjà très décarbonée. Le pacte productif consiste aussi à anticiper les besoins en compétences et former les Français à l’horizon 2025. Aujourd’hui, ce sont 200 000 emplois qui ne sont pas pourvus dans l’industrie en France.

Notre conviction est que la filière a vocation à « jouer collectif » pour renforcer sa compétitivité

En ce qui concerne le développement de l’innovation de rupture, force est de constater que nous sommes aujourd’hui, le plus souvent, dans le suivi d’initiatives et d’innovations américaines et chinoises. L’objectif est d’être davantage à la pointe de l’innovation, notamment dans les domaines de l’intelligence artificielle et de la santé ou encore dans le stockage de l’énergie. Autre sujet, la compétitivité de notre énergie. C’est un argument important pour notre propre compétitivité, pour les implantations d’investissements étrangers en France, mais aussi pour nos consommateurs.

Enfin, nous devons gagner en efficacité dans l’organisation des pouvoirs publics. Pour ce faire, un acte de décentralisation en matière de développement économique est initié. Un pas a été fait avec le transfert de politique des pôles de compétitivité aux régions. 

Quelle est la place de la filière nucléaire dans cette stratégie ?

J. T. : L’industrie nucléaire est une filière de poids en France avec plus de 220 000 emplois directs et indirects, des métiers très variés et hautement qualifiés et qui compte 3 000 entreprises. C’est aussi un secteur industriel qui présente des avantages compétitifs même si la concurrence existe de plus en plus. Le nucléaire est également une solution crédible pour réussir la décarbonation complète de notre économie. Pour le ministère de l’Économie et des Finances, la filière nucléaire est indissociable de la compétitivité de notre approvisionnement et elle doit le rester, espérons-le, dans les années qui viennent.

Parmi les filières industrielles, le nucléaire est l’une de celles qui a connu les plus fortes mutations. La montée en puissance des sujets climatiques est une opportunité forte même si d’autres défis, plus menaçants, se présentent comme la baisse de coûts des énergies renouvelables malgré le défaut de leur intermittence. Enfin, il faut tenir compte des enjeux de sûreté rappelés en 2011 avec Fukushima. Pour résumer, le nucléaire a d’importants atouts mais rencontre des défis tout aussi importants.

Quels conseils donneriez-vous à la filière nucléaire française ?

J. T. : Notre conviction est qu’elle a vocation à « jouer collectif » pour renforcer sa compétitivité. La bonne nouvelle est la restructuration de la filière désormais achevée depuis 2018. Un comité stratégique de filière, créé en 2011 et reconduit en 2018, repose sur le constat que sa compétitivité s’appuie sur un ensemble de maillons au sein de la filière et pas uniquement sur les têtes de pont de la filière. Autre point fort : la création du GIFEN qui a vocation à rendre plus fort ce secteur.

Aujourd’hui, l’enjeu réside dans la préparation de la décision relative à la construction de nouveaux EPR, et réunir les conditions de la réalisation de tels investissements.

Autres priorités qui contribueront à la réussite de cette première priorité : la transformation numérique du secteur, sur laquelle la filière doit se mobiliser pour fluidifier les échanges d’information ; l’accélération du développement des PME, partant du constat que l’industrie nucléaire couvre une majorité de PME, mais de tailles significativement plus petites que les PME en Allemagne par exemple. La croissance des PME a été identifiée comme une des priorités importantes. Dernier point, c’est encore la question des compétences : un point central dans la préparation de la décision rendue à la mi-2021.

1.

Le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) est une organisation créée en 1988, à la demande du G7 par l’Organisation météorologique mondiale (OMM) et le Programme pour l’Environnement des Nations Unies (PNUD). Son rôle est d’expertiser l’information scientifique, technique et socio-économique qui concerne le risque de changement climatique d’origine anthropique.

2.

Station de transfert d’énergie par pompage.

La suite du dossier

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