12.11.2020

1/9 - La résilience des exploitants français pendant la crise

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covid-19,
Résilience,
sûreté nucléaire,
Industrie nucléaire
Interview croisée de Philippe Knoche, directeur général d’Orano et ancien président de la Sfen et d’Étienne Dutheil, directeur de la division production nucléaire chez EDF- Copyrights : © Éric M ENCRE NOIRE, © Nicolas Gouhier

Au plus fort de la crise du coronavirus, la France a été mise à l’épreuve dans tous les domaines : la santé, l’écono­mie, le social, les transports ou encore l’énergie. La Convention organisée par la Sfen mi-septembre 2020 a permis de faire un point sur la résilience de l’industrie nucléaire française durant toute cette période, sur ses facultés d’adaptation, sa robustesse et ses capacités d’apprentissage.

Dès le déclenchement de la crise du coronavirus, quelles sont les diffi­cultés que vous avez rencontrées et les solutions que vous avez mises en place ?

Étienne Dutheil : Cette crise a été un mo­ment intense au cours duquel nous avons eu à prendre des décisions de manière à ga­rantir la continuité d’approvisionnement en toute sûreté, à court et à moyen terme, et à protéger la santé de nos intervenants, sala­riés EDF et entreprises prestataires.
Nous n’avions jamais été confrontés à une crise sanitaire de cette ampleur, mais nous nous sommes adaptés très vite, grâce à notre culture de gestion du risque et l’existence d’un plan de continuité d’activité.
Partir d’une base existante, même si elle était incomplète - car nous n’avions pas de retour d’expérience direct sur une pandémie de cette ampleur -, est un facteur de réassu­rance important. Dès les premiers jours de la phase d’urgence sanitaire nous avons mis en place une organisation de crise dédiée au parc nucléaire, en lien avec l’organisation de crise mise en place par le groupe EDF.

Je tiens à rendre hommage à tous nos salariés, qui ont été et sont encore très mobilisés, afin de garantir notre mission de service public à tout moment

Toutes les décisions qui concernaient la gestion de la crise sanitaire passaient par un centre de décision unique, qui était configuré de ma­nière à traiter deux horizons de temps diffé­rents : le temps réel et le moyen terme. Nous avions dans notre équipe des personnes en charge de sujets concrets, comme les me­sures sanitaires, ou comme la programma­tion des activités et des arrêts au jour le jour, et nous avions une équipe prospective qui nous a aidés à nous extraire du temps « réel » et à prendre de l’avance, notamment pour la sécurisation de la production d’électricité à moyen terme. Je tiens à rendre hommage à tous nos salariés, qui ont été et sont encore très mobilisés, afin de garantir notre mission de service public à tout moment. Au-delà des organisations et des procédures, qui sont importantes, c’est l’engagement quotidien des femmes et des hommes qui permet de gérer de telles crises. C’est une très grande fierté pour moi de travailler avec des équipes professionnelles, solidaires et engagées.

Philippe Knoche : Nous avons des points communs avec EDF. Le nucléaire a plutôt bien résisté. Mais il faut rester humble car la crise n’est pas terminée. Avec le COMEX, nous continuons de suivre la situation au quotidien et nous faisons un point formel tous les 15 jours.
Nous sommes rentrés dans la crise avec trois objectifs qui sont toujours d’actualité. La sûreté, la santé de nos salariés, et le fait de contribuer à l’alimentation du pays en électricité, via les services que nous pouvions fournir à EDF. Cela a donné du sens pour expliquer à nos salariés qu’ils étaient mobilisés pour produire de l’électricité pour les hôpitaux, pour les gens confinés chez eux. Concernant les mesures sanitaires, cela a été fait de manière coordonnée. Nous avons beaucoup échangé avec EDF et les entreprises sous-traitantes. J’insiste sur le fait que la filière a répondu de manière commune. Nous avons eu des visioconférences qui ont bien fonctionné entre les exploitants et le gouvernement et avec le Groupement des industriels français de l’énergie nucléaire (GIFEN). L’une des forces de la filière, c’est le dialogue avec les médecins, à la fois sur les mesures barrières, mais également sur les doctrines à appliquer en cas de tests positifs, sur le retour au travail ou pas.
Le management, au-delà des équipes, s’est organisé « en quart » dans les usines. Il y avait toujours un membre du Comité de direction ou du management auprès des équipes. Ce qui est intéressant c’est de voir le changement managérial que cela a déclenché. Le nombre de niveaux hiérarchiques a été de fait réduit. Quand une décision devait être prise, elle l’était plus rapidement. 

Le nucléaire a plutôt bien résisté. Mais il faut rester humble car la crise n’est pas terminée. Avec le COMEX, nous continuons de suivre la situation au quotidien et nous faisons un point formel tous les 15 jours

C’est une expérience positive, qui interroge nos modes de management, et nous sommes en train de travailler pour maintenir ces circuits de décision rapides. Cela permet de mieux gérer des opérations de production, mais en revanche il est moins facile de mener des opérations sur le long terme pour des projets de transformation, qu’ils soient techniques ou humains.

EDF a-t-il échangé avec d’autres exploitants nucléaires européens ? Chez Orano, comment procédiez-vous avec vos sites et équipes implantés dans différents pays du monde ?

Étienne Dutheil : De nombreux échanges durant la période de crise ont été organisés par l’Association mondiale des exploitants nucléaires (WANO). Il faut souligner son action durant cette période qui nous a permis d’être en relation régulièrement les uns avec les autres. C’était important pour prendre les bonnes idées chez les autres, de s’interroger, pour s’assurer que nous n’étions pas dans l’erreur ou décalés. Nous avons constaté à travers ces échanges que les autorités dans certains pays avaient fixé des limites de nombre d’intervenants à ne pas dépasser sur chaque site, ce qui n’a pas été le cas chez nous. Quoi qu’il en soit, cette capacité d’échanger avec nos collègues sous l’égide de WANO a été extrêmement utile dans une période où nous avions besoin de repères, les repères provenant du partage avec les pairs.

Philippe Knoche : Comme je l’ai précisé précédemment, nous avons suivi et continuons de suivre la situation au quotidien, et cela concerne la France mais également tous les pays où nous sommes présents. Les membres du COMEX concernés par les implantations internationales nous faisaient part de l’évolution de l’épidémie dans le pays ainsi que sur nos sites. En nous appuyant sur les recommandations des médecins, sur le REX des différents pays, nous prenions les décisions adaptées avec toujours les trois objectifs que sont la sûreté, la protection de la santé et la poursuite des activités. Grâce à la présence de collègues en Chine, nous avons ainsi pu anticiper la crise qui a ensuite déferlé dans tous les pays. C’est ainsi que dès février, nous avons lancé les investigations pour acheter des masques et avons pu en fournir assez rapidement sur tous nos sites, ce qui a rassuré nos salariés. 

En s’appuyant sur les recommandations des médecins, sur le REX des différents pays, nous prenions les décisions adaptées avec toujours les trois objectifs que sont la sûreté, la protection de la santé et la poursuite des activités

Aux États-Unis par exemple, nos collègues ont pu disposer de masques avant que la situation ne se dégrade réellement chez eux. Ce partage d’expérience a eu lieu également en dehors du groupe, avec EDF par exemple. Nous avons des collègues d’Orano présents sur les CNPE et nous avons mis en place des règles communes.

Le partage d’expérience était donc indispensable mais il fallait également prendre en compte les spécificités culturelles. Un exemple : actuellement, nos collègues qui vont en Chine restent en quatorzaine à l’hôtel. Je ne suis pas en mesure de demander la même chose à des équipes en France. Il faut s’adapter aux différences culturelles et bien expliquer aux managers locaux à la fois les règles intangibles et les spécificités locales.

Pensez-vous que le nucléaire sort renforcé ou affaibli par la crise ?

Philippe Knoche : Le nucléaire, au niveau mondial, a montré sa résilience. C’était vital car il permet de produire un bien indispensable pour les hôpitaux, les entreprises, pour chaque foyer : l’électricité. Sans électricité en continu, la société dans son ensemble ne peut plus fonctionner. Chaque salarié du nucléaire a donc joué un rôle très important durant la crise en permettant l’approvisionnement électrique. Par ailleurs, malgré la Covid, le dérèglement climatique reste l’enjeu environnemental n°1. Le nucléaire qui est bas carbone contribue également à la solution. Donc selon moi, le nucléaire sort renforcé mais nous devons continuer de nous mobiliser pour qu’il soit mieux reconnu.

Étienne Dutheil : Cette crise a démontré la résilience du parc nucléaire et sa capacité à s’adapter très rapidement à un événement majeur. Mais elle n’est pas terminée, au-delà même de la deuxième vague de l’épidémie qui frappe actuellement. 

[Une centrale nucléaire] est un outil de production adaptable, et un secteur qui est très résilient

Nous travaillons d’arrache-pied depuis mars à la sécurisation de l’approvisionnement du pays en électricité au moment où il en aura le plus besoin, c’est-à-dire cet hiver. La période d’urgence sanitaire a montré que le parc nucléaire s’est adapté et a absorbé à lui seul les variations de consommation et de production avec un poids des énergies renouvelables plus important au printemps dernier. Nous avons l’hiver à réussir. Je ne doute pas du fait que nous allons le réussir avec des arguments qui montrent que cette industrie, qui est une industrie très lourde, est aussi une industrie très souple. Nous avons un outil de production qui peut s’adapter de manière profonde à de grandes variations de la demande, et à des conditions d’exercice de nos activités perturbées. C’est un outil de production adaptable, et un secteur qui est très résilient. C’est un point fort sans aucun doute.

> Article disponible dans la RGN 5

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