2/11 – Qu’avons-nous appris de Fukushima ?
À l’occasion de la publication de l’ouvrage « L’accident de Fukushima Dai Ichi. Le récit du Directeur de la centrale. Volume I : L’anéantissement. » (Presses des Mines, 2015), la RGN a rencontré l’équipe du CRC.
RGN : Quelle est l’origine de ce projet éditorial ?
Franck Guarnieri : Ma réponse sera un plagiat de mon propre texte ! Comme je me plais de temps à autre à le dire : « nous étions (chercheurs du CRC) trop petits lors de l’accident de la centrale de TMI1, nous avions autre chose à faire au moment de Tchernobyl. Alors nous n’avions pas le droit de passer à côté de celui de Fukushima Dai Ichi ». Pas le droit, car nous l’avons appris avec le temps et l’expérience, les accidents, catastrophes et désastres en tous genres, sont le moteur de la sécurité ! C’est bien là un drame, mais force est de constater que l’on ne sait pas vraiment faire autrement. Fukushima Dai Ichi nous a mis brutalement face à nos questionnements scientifiques et notre quête d’innovation. En réponse, nous avons avancé deux concepts : l’ingénierie de l’urgence et la situation extrême. Notre intuition a été de nous intéresser à ces organisations d’ingénierie qui ont, soudainement et dramatiquement, à faire face à une défaillance technique d’ampleur inégalée et qui, à défaut d’une décision optimale, compromettraient de fait leur propre existence et occasionneraient des dommages colossaux. Ces organisations n’ont jamais été étudiées. C’est déjà là une innovation. Cela s’explique par la difficulté à les « rencontrer » ou plus simplement à collecter des données, à interroger les acteurs, à analyser finement leurs pratiques. La publication de l’audition du Directeur de la centrale de Fukushima Dai Ichi nous a procuré une extraordinaire opportunité. Nous nous devions de la saisir. Bien sûr, il a fallu traduire les 400 pages de son récit. Nous en avions besoin pour nous et nous avions tout intérêt à le partager avec le plus grand nombre. Nos efforts ont été récompensés, nous avons devant nous un extraordinaire matériau pour faire la preuve de nos concepts.
RGN : À côté de l’ingénierie de l’urgence2, vous avancez le concept de « situation extrême ». Qu’est-ce que c’est ?
Sébastien Travadel : Ce concept de « situation extrême » vise à qualifier le cas de gestion singulier auquel est confronté un opérateur qui a perdu le contrôle de son outil de production et, de ce fait, est considéré responsable d’une atteinte intolérable à des valeurs fondatrices d’une société humaine. Les techniciens et ingénieurs se mesurent alors à des forces inouïes qui menacent leur intégrité et provoquent une rupture des « traditions », ces structures sociales qui jusqu’à présent autorisaient l’organisation de l’action, sa planification et l’évaluation de sa performance. Pour répondre aux attentes immenses des populations, les sujets doivent redécouvrir de nouvelles capacités d’intervention dans un univers sensoriel inédit, réinvestir leur métier selon une dimension corporelle et sociale dans un contexte de survie. À Fukushima Dai Ichi, le niveau de radioactivité létal, la température insupportable dans les bâtiments, les locaux détruits et inondés, l’obscurité, les répliques sismiques et les explosions des réacteurs formaient la scène apocalyptique dans laquelle les salariés sur site étaient tenus de trouver des solutions et ont dû se mobiliser collectivement à cette fin.
RGN : Quel est l’intérêt de traduire et publier ce récit ?
Aurélien Portelli : L’accident de Fukushima Dai Ichi a fait l’objet de centaines d’études. De nombreux enseignements ont déjà été tirés. Mais aucun chercheur ne s’était encore intéressé de près aux contenus des auditions des acteurs de la crise. Or, les propos de Yoshida apportent des informations capi-tales sur le déroulement de l’accident. Ces informations sont là, à notre disposition. Elles n’attendent plus que nous. Sans doute ce témoignage va-t-il modifier notre compréhension et notre perception de l’accident.
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