[Complexité et sûreté] «L’accroissement des règles se fait au détriment de la compréhension d’ensemble»
L’accumulation des prescriptions peut-elle finir par nuire à la sûreté nucléaire ? Le président de l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR) analyse les effets de la complexité sur l’exploitation des centrales. Il revient sur la refonte des règles générales d’exploitation (RGE) et sur la nécessité d’intégrer cet enjeu dès la conception des futurs EPR2.
Dans votre rapport 2025 publié au printemps dernier[1], vous insistez sur la complexité croissante de l’exploitation des installations nucléaires. Comment se manifeste-t-elle ?
Les exploitants font part d’une complexité croissante dans leurs activités. Cette complexité peut conduire à des effets néfastes sur la sûreté – accroissement du risque d’erreur, perte du sens des exigences ou réduction de la capacité à agir. La complexité reste toutefois un phénomène dont les conséquences sont difficiles à caractériser, avec des effets diffus dans les organisations et les activités.
L’accumulation des prescriptions et des retours d’expérience explique-t-elle à elle seule cette complexité, ou existe-t-il des causes plus profondes, liées à l’organisation des exploitants, au management ou encore au contrôle exercé par l’ASNR ?
La complexité a de multiples origines, en premier lieu internes aux exploitants, d’autres résultant directement ou indirectement du contrôle exercé par l’ASNR. Ces dernières années, un des facteurs de la montée en complexité a été l’extension progressive du champ couvert par la démonstration de sûreté, notamment dans le cadre des réexamens périodiques. Le quatrième réexamen périodique des réacteurs d’EDF en est une bonne illustration. Il a conduit des améliorations notables du niveau de sûreté des réacteurs, mais aussi à une complexification de leur exploitation.
L’organisation d’EDF, qui permet de tirer le bénéfice de l’effet d’échelle du parc électronucléaire, est aussi de nature à générer de la complexité, notamment en raison de l’effet silo ou de la distance entre les services d’ingénierie et le terrain. Un des axes de travail majeurs du programme EPR2 est ainsi la prise en compte des problématiques de l’exploitant dès le stade de la conception.
Des traits culturels et des biais cognitifs sont également à l’œuvre. Le retour d’expérience se traduit le plus souvent par l’ajout de nouvelles règles, élaborées en réponse à l’événement survenu. Leurs conséquences indirectes ne sont cependant pas toujours suffisamment évaluées. À ce titre, il est essentiel que chaque organisation dispose de personnes ayant une vision globale des enjeux, afin d’éviter la focalisation sur une problématique au détriment de la sûreté d’ensemble.
Enfin, certaines tendances traversent la société, et les progrès technologiques, notamment les technologies de l’information, ont rendu possible la création de systèmes plus performants, mais aussi plus complexes.
À partir de quel moment un excès de complexité réglementaire peut-il devenir un facteur de risque pour l’exploitation et pour la sûreté nucléaire ?
Les règles sont indispensables à la conduite des industries à risques. Pour autant, elles ne sauraient couvrir toutes les situations et peuvent parfois se révéler inadaptées. En outre, l’accroissement du nombre de règles se fait au détriment de la compréhension d’ensemble et de l’appropriation de chacune d’elle par les personnes devant les mettre en œuvre. Un équilibre doit ainsi être trouvé entre la « sûreté réglée » et la « sûreté gérée », cette dernière s’appuyant sur la compétence des intervenants. De manière générale, l’ampleur et la complexité du référentiel d’exploitation ne doivent pas obérer la capacité des intervenants à analyser les situations qu’ils rencontrent.
Vous avez évoqué à plusieurs reprises les règles générales d’exploitation comme un chantier majeur. Quelles difficultés particulières observez-vous aujourd’hui sur ce sujet et quels objectifs poursuivez-vous dans leur évolution ?
La complexité du référentiel d’exploitation des réacteurs, et notamment des règles générales d’exploitation (RGE), est réelle. Elle est régulièrement mise en avant comme pouvant être à l’origine d’une perte de sens dans le travail des opérateurs et avoir des effets négatifs sur la maîtrise des risques.
Cette complexité a significativement augmenté depuis le début du fonctionnement des réacteurs. La prise en compte de nouveaux scénarios d’accident, notamment à l’occasion du quatrième réexamen périodique des réacteurs, s’est traduite par l’ajout de matériels porteurs de nouvelles exigences d’exploitation.
EDF a donc initié des actions de simplification à court et moyen terme, ainsi qu’un projet de long terme de refonte globale de ses RGE, appelé « RGE du futur ». EDF vient de transmettre la première partie du dossier, le reste étant attendu d’ici la fin de l’année 2026. La prise de position de l’ASNR sur cette refonte est prévue début 2029. Il s’agit d’un chantier de grande ampleur, avec des impacts en termes de facteurs organisationnels et humains importants au niveau des équipes d’exploitation, qui disposeront d’une plus grande marge de manœuvre mais aussi d’une responsabilité accrue. La gestion et l’accompagnement de la transition vers ces nouvelles RGE feront ainsi l’objet d’une attention particulière de l’ASNR.
Quelles initiatives l’ASNR a-t-elle lancées ou accompagnées pour mieux comprendre et maîtriser la complexité ?
Le Comité d’orientation sur les facteurs organisationnels et humains (COFSOH), qui réunit exploitants, organisations syndicales, ONG et experts, a consacré deux journées de réflexion sur le sujet en 2024. Ces travaux ont permis de définir un vocabulaire commun, d’analyser les différentes formes et dynamiques de la complexité, ainsi que les moyens d’y faire face à partir de situations concrètes vécues dans les installations nucléaires. Une synthèse en a été publiée en 2025 et le COFSOH poursuivra ces travaux en 2026.
Par ailleurs, l’ASNR finance actuellement des travaux académiques sur les paramètres et les dynamiques de la complexité dans la gouvernance de la sûreté des réacteurs en France. L’autorité participe également à l’analyse stratégique « maîtriser le chantier de la simplification » de la Fondation pour une culture de sécurité industrielle (Foncsi), qui vise à requestionner la relation entre le management de la sécurité et sa procéduralisation.
Plus généralement la maîtrise de la complexité constitue une priorité de l’ASNR pour les années à venir. Elle prévoit ainsi de mieux sensibiliser ses personnels aux enjeux de la complexité, ainsi que d’en améliorer la prise en compte dans ses expertises, instructions et inspections.
Vous avez souligné l’importance d’arrimer l’EPR2 à la réflexion sur les RGE. Comment éviter que les futurs réacteurs ne reproduisent les mécanismes de complexification observés sur le parc actuel ?
Le réacteur EPR2 est un réacteur plus complexe que ceux de la génération précédente, avec des trains de sûreté plus nombreux, la volonté d’EDF de réaliser de la maintenance en ligne, etc. Cela fait de la prise en compte de la complexité un sujet à plus fort enjeu. Pour autant, je pense que les leviers à mobiliser en matière de maîtrise de la complexité sont de même nature que pour les autres réacteurs du parc.
Il y a un coût important à changer d’approche sur les RGE, coût qui sera d’autant plus important sur un nouveau modèle de réacteur. C’est pourquoi il est important que l’EPR2 soit pleinement pris en compte par EDF dans les « RGE du futur » afin de les intégrer dès le démarrage effectif des futurs réacteurs.
Dans ce chantier, quels rôles peuvent jouer les exploitants et les différents acteurs de la chaîne de valeur ?
Ce sont les exploitants et les intervenants sur le terrain qui vivent la complexité au quotidien. De même, la maîtrise de la complexité est un élément clé de la performance des projets industriels, qui doit être pris en compte dès la conception. Les exploitants ont déjà engagé des initiatives pour maîtriser ou réduire la complexité de leurs activités. Ce travail doit se poursuivre. Par ailleurs, le contrôle que nous exerçons peut, de manière directe ou indirecte, être source de complexité. Dans ce cadre, il me paraît essentiel de poursuivre le dialogue entre l’ASNR et les industriels sur le sujet, afin d’approfondir la compréhension des effets de notre contrôle.
Plusieurs pays (États-Unis, Royaume-Uni) cherchent à simplifier leurs processus réglementaires pour accélérer leurs projets nucléaires. Quelles bonnes pratiques, mais aussi quels points de vigilance, retenez-vous de ces expériences ?
Il est normal qu’au moment de lancer un important programme industriel les pays se posent la question d’en faciliter la mise en œuvre. En France, cela s’est notamment traduit par la loi du 22 juin 2023 qui permet de simplifier, d’accélérer et sécuriser les processus d’autorisation. Le Gouvernement travaille actuellement à des mesures législatives visant à simplifier le contrôle des risques environnementaux du chantier. Depuis l’automne dernier, nous avons engagé, en lien avec la Délégation interministérielle au nouveau nucléaire (Dinn), des échanges avec EDF et Orano sur leurs projets en cours. Ils visent à identifier les problématiques spécifiques liées au nouveau nucléaire et la meilleure manière de les prendre en compte. ■
Propos recueillis par la rédaction
Légende : Pierre-Marie abadie, Président de l’ASNR – Copyright : @ASNR
[1] Rapport de l’ASNR sur l’état de la sûreté nucléaire et de la radioprotection en France en 2025, mai 2026.