États-Unis : mobilisation industrielle autour du nucléaire de nouvelle génération
En 2025, la stratégie nucléaire américaine en faveur des réacteurs innovants a connu une accélération sans précédent portée par une série de décrets présidentiels. Washington mise sur un nouveau programme, la simplification réglementaire et la sécurisation des combustibles stratégiques pour servir son ambition de « domination énergétique ».
A l’ouverture de la conférence de l’American Nuclear Society (ANS), le 10 novembre dernier, le secrétaire américain à l’Énergie, Chris Wright, a immédiatement donné le ton : « Gagner la bataille de l’Intelligence artificielle est le combat du XXIe siècle (…) [Pour cela] Nous avons besoin de faire croître notre production d’électricité, et le nucléaire jouera un rôle central ». Et d’ajouter que le nucléaire ne concerne pas que l’électricité tandis que les États-Unis ont aussi besoin de sources de « chaleur industrielle » (process heat) pour relocaliser certaines activités. En quelques mois, la Maison-Blanche et le Département de l’énergie (DOE) ont de fait orchestré une mobilisation d’ampleur. Objectif : lancer la construction de dix nouveaux réacteurs de puissance avant 2030 et accélérer le développement des réacteurs innovants. Cette stratégie s’appuie notamment sur un programme piloté directement par le DOE pour ce qui relève de la sûreté.
Un régime spécifique d’autorisation pour les réacteurs pilotes
En mai 2025, le président Donald Trump a signé quatre Executive Orders consacrés à la relance de l’industrie nucléaire. L’un d’eux, intitulé Deploying Advanced Nuclear Reactors for National Security, place les réacteurs avancés au cœur de la stratégie nationale. Il prolonge une dynamique engagée dès 2020 avec le programme Advanced Reactor Development Program, qui avait alors retenu dix projets, dont huit relevant de la quatrième génération. Trois sont aujourd’hui engagés vers la construction de démonstrateurs : TerraPower et X-Energy pour des versions précommerciales, et Kairos Power pour un démonstrateur à finalité technologique.
Pour amplifier l’effort, l’administration a lancé en parallèle un nouveau Reactor Pilot Program qui doit permettre la construction et la divergence de trois prototypes d’ici le 4 juillet 2026. L’objectif est de renouer avec les exploits passés des national labs, qui ont autrefois accueilli des dizaines de réacteurs expérimentaux, avec des temps de développement très rapides. En août, une liste de dix entreprises candidates a été rendue publique1. À condition qu’ils n’aient pas d’usage commercial, ces projets seront suivis directement par le DOE, évitant ainsi les procédures plus longues de la Nuclear Regulatory Commission (NRC). Selon Chris Wright, la NRC doit elle-même se réformer pour passer de « bureaucracy, safety, bureaucracy » à « safety, safety, safety ». Mi-novembre, le DOE avait déjà approuvé deux Nuclear Safety Design Agreement (NSDA), et trois entreprises avaient lancé leurs projets.
Un engagement pour sécuriser les matières critiques
Depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine, le DOE s’est fixé pour objectif de reconstruire une capacité nationale d’enrichissement, afin de réduire la place occupée jusque-là par l’industrie russe dans l’approvisionnement américain. Plusieurs appels d’offres ont été publiés pour développer des services d’enrichissement, de déconversion et de stockage d’uranium faiblement enrichi (Leu) et moyennement enrichi (Haleu). Des industriels ont déjà reçu des financements, dont Orano avec son projet Ike à Oak Ridge. Pour répondre aux besoins les plus immédiats, le Haleu Availability Program met à disposition vingt tonnes de Haleu issues des stocks fédéraux, complétées par un programme de démonstration mené avec Centrus Energy, dont la production atteint 900 kg de production annuelle. Cinq entreprises ont été retenues en avril 2025, puis trois supplémentaires en août. Au-delà de cette première tranche, le DOE a formalisé une politique d’acquisition de Haleu destinée à stimuler durablement la production commerciale. Les besoins de l’industrie sont estimés à cinquante tonnes par an d’ici 2035. En octobre 2025, l’administration a franchi une étape supplémentaire en lançant un appel d’offres pour mettre à disposition environ vingt tonnes de plutonium excédentaire provenant des stocks militaires. Quatre entreprises – Curio, Lightbridge, Oklo et Newcleo – ont déjà manifesté leur intérêt pour le recyclage de cette matière.
Accélérer la conception et la fabrication des combustibles
Le DOE est en train de mettre en place un Fuel Line Pilot Program visant à construire et exploiter des lignes de production de combustible destinées à la recherche, au développement et à la démonstration. Ces lignes devront également alimenter les futurs réacteurs du Reactor Pilot Program.
Standard Nuclear est la première entreprise sélectionnée en août 2025 pour produire du Triso2. Un mois plus tard, quatre autres sociétés rejoignent le dispositif : Oklo pour le combustible métallique, Terrestrial Energy pour les sels fondus, Triso-X pour de nouvelles capacités Triso et Valar Atomics pour des combustibles du même type. Comme pour les réacteurs pilotes, ces installations seront supervisées par le DOE, tandis que leur construction, leur exploitation et leur démantèlement resteront à la charge des industriels.
Industriels en ordre de bataille
C’est dans le sillage de cette stratégie que Framatome et Standard Nuclear ont ainsi annoncé la création d’une coentreprise, Standard Nuclear-Framatome, visant une production initiale de deux tonnes de par-ticules Triso par an dès 2027, sur le site de Richland, dans l’État de Washington. De son côté, Oklo multiplie les initiatives. L’entreprise a déposé en avril 2025 une demande d’autorisation auprès de la NRC pour construire une usine de recyclage du combustible usé à Oak Ridge, avec une entrée en production envisagée au début des années 2030. Un accord a été conclu avec Newcleo en octobre 2025 pour investir conjointement dans une installation de fabrication de combustible. Parallèlement, Oklo prépare l’ouverture d’une ligne pilote au sein de l’Idaho National Laboratory, où doit également être implanté son premier réacteur au sodium Aurora.
Triso-X, filiale de X-Energy, a lancé en novembre 2025 la construction de sa première usine commerciale à Oak Ridge. Baptisée TX-1, elle devra fournir le combustible nécessaire à douze réacteurs Xe-100. Le site comprendra aussi un laboratoire pilote dédié aux essais, à la formation et à la validation des technologies.
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- Aalo Atomics, Antares Nuclear, Atomic Alchemy, Deep Fission, Last Energy, Natural Resources, Oklo (deux projets), Radiant Industries, Terrestrial Energy, Valar Atomics.
- Le combustible nucléaire Triso (Tri-Structural Isotropic) est un type de combustible avancé composé de minuscules particules d’uranium enfermées dans des couches protectrices en carbure de silicium et en nitrure de bore.