1. « La robustesse de la supply chain du nucléaire dépend également de la santé globale de l’industrie »
Performance industrielle, transformation numérique, sécurisation des approvisionnements, recrutements massifs, coopération européenne : le défi de la relance du nucléaire n’est pas confiné au seul périmètre nucléaire, décrit Olivier Bard, délégué général du Gifen.
La supply chain est-elle aujourd’hui suffisamment prise en compte pour réussir les grands programmes (exploitation à long terme, EPR 2, Aval du futur, etc.) ?
Si l’on parle de la capacité industrielle réelle à produire, alors oui, c’est désormais un sujet pleinement outillé. C’est tout l’enjeu du programme Match conduit au sein du Groupement des industriels français de l’énergie nucléaire. Il permet de mettre en cohérence les besoins et les ressources, humaines et industrielles, qualitatives et capacitaires, sur les vingt segments d’activité avec lesquels nous structurons la filière.
En plus, en donnant une projection à dix ans, le rapport Match sert à piloter la montée en puissance industrielle, à identifier les zones de tension et à orienter les actions. Ce travail est mené par les exploitants nucléaires et les entreprises des différents segments de la supply chain, avec le concours des organisations professionnelles par métier (chaudronnerie, ingénierie, forge et fonderie…) qui font le lien avec les autres secteurs industriels dans lesquels les entreprises du nucléaire sont aussi impliquées. Rappelons que les près de 2 000 entreprises de l’industrie nucléaire réalisent en moyenne 20 % de leur activité dans ce seul secteur. Ces travaux Match sont également faits en lien avec les pouvoirs publics pour traiter de l’écosystème industriel en général, ou plus largement économique, notamment à l’échelle des territoires. C’est, là aussi, un facteur de transversalité intersectorielle.
Car le vrai sujet est là : la capacité de la supply chain du nucléaire est liée à l’état de l’industrie française dans son ensemble. Le cas de la fonderie est révélateur : ce n’est pas un sujet spécifiquement nucléaire, il est partagé avec la défense, l’aéronautique et d’autres industries stratégiques. Plus généralement, la robustesse des entreprises dépend très souvent de cette multi-exposition sectorielle et de la solidité de leur activité dans les autres secteurs.
Les infrastructures nucléaires actuelles ont été construites dans les années 1970-1990, dans une France où le secteur industriel représentait plus de 20 % de l’économie. Aujourd’hui il faut relancer un programme alors que l’industrie ne représente plus que 10 % de l’économie, avec l’ambition de revenir à 15 % progressivement. Le programme nucléaire porte une dynamique industrielle qui est une opportunité majeure à cet égard.
Depuis des années, on évoque la perte de compétences du nucléaire français. A-t-on reconstitué cette capacité ?
Il faut relativiser. Sur l’exploitation, la maintenance et le cycle du combustible, il n’y a pas de décrochage de la filière. Avec l’une des infrastructures les plus complètes et les plus grandes au monde, la France reste à un très haut niveau de compétences, reconnu internationalement. Nous n’avons pas perdu ce socle-là. Pour la construction neuve, la situation est différente. Nous avons traversé près de vingt ans sans programme structuré de construction de réacteurs, ce qui a inévitablement rompu certaines continuités industrielles. Dans le cycle du combustible, l’extension de l’usine Georges Besse II se déroule bien. Pour les réacteurs, il s’agit de reconstituer les chaînes d’exécution en s’appuyant notamment sur les expériences accumulées par les entreprises françaises à Flamanville et à l’étranger. La dynamique est clairement relancée avec Hinkley Point C, Sizewell C et avec une préparation du programme EPR 2 qui monte en puissance.
En renouant avec la logique d’un programme EPR 2, et d’une première série de trois paires de réacteurs, l’objectif n’est pas seulement de doter le système, autour de 2040, de 10 GW supplémentaires. Il est aussi de permettre à l’ensemble de la filière de reconstituer le plus vite possible sa capacité à construire, en pleine souveraineté, au meilleur niveau de Performance en termes de sûreté bien sûr, mais aussi de rapidité et donc de coût. La filière nucléaire française se mobilise pour dimensionner progressivement sa capacité industrielle de manière à servir la construction de deux réacteurs par an globalement. Cette dynamique industrielle doit aussi permettre de gagner progressivement en efficacité sur la durée de construction, avec une cible de 70 mois, en conformité avec les standards internationaux du secteur.
Que nous apprend le rapport Match sur cette dynamique ?
Match confirme une croissance structurelle des besoins, avec environ 10 000 recrutements par an dans la durée et une dynamique désormais projetée à l’horizon 2035. Ces besoins se répartissent pour moitié par le renouvellement des générations et pour moitié par la croissance liée aux nouveaux programmes. Un point est absolument fondamental : près des deux tiers de ces besoins concernent des métiers de techniciens, correspondant à des formations allant du CAP au Bac +2 ou +3. Ce sont ces compétences notamment qui font tourner les ateliers, les chantiers, les usines. Or notre système de formation privilégie encore trop les parcours initiaux d’ingénieurs alors que la réussite industrielle concrète repose massivement sur ces métiers techniques. Un changement est nécessaire afin que ces parcours soient valorisés conformément aux services qu’ils rendent et des parcours qu’ils offrent, à la fois concrets et ouverts à une évolution vers des métiers d’ingénieurs « à l’expérience ».
Les travaux montrent aussi la complémentarité des leviers pour faire en sorte que « ça matche » entre les besoins et les ressources : performance industrielle des entreprises, efficacité collective et développement de modes partenariaux, développement des ressources humaines (attractivité, recrutement, fidélisation des parcours) et industrielles par segment. On commence à le voir avec la construction de Hinkley Point C, où l’on observe des gains de productivité de l’ordre de 30 % entre les mêmes opérations d’un réacteur au suivant. Ces gains ne se décrètent pas, ils s’organisent puis se constatent dans l’exécution.
Quels sont aujourd’hui les principaux points de vigilance sur la supply chain ?
Disposer d’une supply chain complète est un élément décisif en termes de souveraineté Comme on l’a abordé précédemment, les segments d’activité impliqués dans le nucléaire sont fournis (en dehors de la fonderie), mais pour la plupart il faut être vigilant aux effets induits par d’éventuelles difficultés sur les autres secteurs qu’ils servent (aéronautique, défense, etc.). L’approvisionnement de la supply chain est à surveiller, notamment pour l’acier et les composants électroniques dont il faut sécuriser les flux. Pour le nucléaire, cet approvisionnement s’inscrit dans les enjeux des marchés mondiaux, avec les caractéristiques pour cette matière première de peser peu par la marginalité des volumes en jeu et de porter des spécifications techniques particulières.
Quels sont les soutiens publics les plus déterminants pour la supply chain ?
Le premier soutien, et de très loin le plus important, c’est la stabilité de l’orientation politique et stratégique. Le discours de Belfort du président Emmanuel Macron en 2022 et les Conseils de politique nucléaire donnent un cap clair en termes de maintien des infrastructures actuelles dans la durée, de construction de nouvelles installations et de fermeture du cycle du combustible. Cette définition des objectifs permet à l’industrie de se concentrer sur les modalités de mise en oeuvre. Il faut reconnaître que nous bénéficions en France et dans le nucléaire d’une vision structurée, complète et cohérente à long terme dont peu d’autres pays bénéficient.
Le deuxième pilier, c’est le contexte économique du système électrique. Aujourd’hui, le nucléaire évolue dans un système économiquement perturbé du fait du retard sur la trajectoire de transfert d’usages vers l’électrification. La France a réussi la décarbonation de son électricité, elle doit maintenant réussir la décarbonation profonde de ses usages. Ces perturbations ne doivent pas nous détourner de la nécessité de maintenir le cap industriel pour disposer des capacités de production et des usines du cycle dans quinze ans ou vingt ans et à l’horizon 2050. Le troisième pilier d’un soutien des pouvoirs publics est une politique industrielle de productivité et de modernisation. La filière nucléaire produit l’essentiel de sa valeur ajoutée en France. Cela a représenté un peu plus de 30 milliards d’euros en 2023. Et cela ne concerne pas que les sites nucléaires eux-mêmes, mais aussi les fournisseurs, ETI, PME, implantés très largement dans les territoires. L’enjeu est de continuer à produire en France, et le plus efficacement, avec des outils modernisés. L’excellence opérationnelle, la modernisation des ateliers, la digitalisation des processus sont des leviers centraux, qui peuvent faire l’objet d’un soutien public fort, sans aucune espèce de réticence.
Quelle est la place des technologies numériques pour renforcer la supply chain ?
La continuité numérique est aujourd’hui l’un des piliers de la performance industrielle collective. Elle repose sur trois niveaux. D’abord, l’efficacité des systèmes et de leurs processus au sein de chaque entreprise, et de leur digitalisation. C’est lié à l’enjeu de déploiement de l’excellence opérationnelle. Ensuite la standardisation des données à l’échelle de la filière, pour permettre des échanges fluides et fiables. Enfin, la création d’une infrastructure d’échange sécurisée, pour laquelle la filière a mis en place le projet de data space Data4NuclearX.
Quant à l’IA, c’est un sujet dont nous nous emparons de plus en plus car les choses évoluent très vite. Nous sommes actuellement dans une phase de cadrage. Le potentiel est vraisemblablement considérable.
Que peut-on réellement apprendre de l’industrie nucléaire chinoise ?
Elle a l’avantage de construire dix réacteurs par an. Elle a donc une expérience récente très riche qui est susceptible de nous aider à aller plus vite par un véritable benchmark des meilleures pratiques. Nous avons l’avantage de côtoyer l’industrie nucléaire chinoise depuis plus de quarante ans. Nous nous connaissons. C’est une opportunité de développer une collaboration équilibrée : dans plusieurs domaines, tels que l’exploitation et la maintenance dans la durée, le cycle du combustible, nous restons une référence mondiale. Nos homologues chinois nous ont sollicités pour approfondir la coopération inter-filières. C’est donc ce que nous faisons, en nous appuyant notamment sur l’association PFCE (Partenariat France-Chine électricité), représentant local du Gifen qui regroupe historiquement les entreprises françaises impliquées dans le nucléaire chinois. Charge à nous d’exploiter cette opportunité pour trouver dans leur expérience des sources d’inspiration et de transposition qui dépassent les particularités de nos contextes respectifs.