02.04.2019

Soudeurs, un déficit critique à rectifier dans l’industrie nucléaire

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Par Serge Quaranta, Chambre de commerce et d’industrie Ouest Normandie, Délégué territorial Endel Engie

Aujourd’hui, les exigences de mise en œuvre et les critères d’acceptation des soudures se trouvent renforcés dès lors qu’ils sont réalisés dans des filières de pointe dotées de fortes cultures de sûreté, telles que l’aérospatiale, le naval (coques de sous-marins par exemple), les appareils à pression et/ou véhiculant des fluides dangereux, et bien entendu dans la filière nucléaire qu’il s’agisse du cycle du combustible ou de la production d’électricité.

Dans ces environnements rigoureux, la formation et le maintien des compétences nécessitent une attention toute particulière et constituent aujourd’hui une problématique importante pour les entreprises de la métallurgie en général et de la filière nucléaire, en particulier, sur les plans quantitatif et qualitatif.

La soudure est un métier complexe et fondamental dans l’industrie nucléaire, cadré par des normes, des codes, des spécifications constituant un référentiel précis et rigoureux. La soudure nécessite de nombreux savoir-faire techniques comme la connaissance des matériaux à assembler (caractéristiques chimiques, mécaniques, comportement pendant la fusion, nouvelles caractéristiques après refroidissement, etc.), les procédés de soudage (TIG, semi-automatique, électrodes enrobées, etc.). Ces éléments sont à prendre en compte dès la conception de l’équipement, pour aboutir à une soudure conforme qui ne se cantonne pas qu’au geste final du soudeur. C’est toutefois sur cette partie manuelle de l’activité que nous allons faire un focus, en évitant tout langage ésotérique permettant ainsi au plus grand nombre de saisir les difficultés rencontrées dans les recrutements et les formations de qualité.

La crise de la métallurgie

N’ayons pas peur des mots, la métallurgie est en crise. Le manque d’effectifs formés est très nettement insuffisant. A titre d’exemple, dans le Cotentin, 1 000 postes sont actuellement vacants, des machines sont arrêtées faute d’opérateur et les entreprises refusent des contrats.

A l’origine de cette désaffection, on trouve cinq facteurs essentiels :

- la dévalorisation des métiers manuels de la métallurgie : la métallurgie est un secteur qui attire bien moins les jeunes que les activités informatiques, commerciales, communication. On « choisit » un métier manuel à défaut d’autre chose, et la métallurgie s’est progressivement assimilée à une filière de l’échec.
- le mode d’acquisition des compétences : la meilleure formule reste celle de l’apprentissage, parce que devenir un bon soudeur nécessite beaucoup de pratique. Or, contrairement à l’Allemagne par exemple, l’apprentissage est en France totalement dévalorisé : c’est le mode de l’échec, on devient apprenti parce qu’on n’est pas capable de suivre un cursus « normal ».
- la désindustrialisation de la France ces dernières années : et tout particulièrement l’absence de grands chantiers. Entre la fin des travaux de la centrale nucléaire de Civaux et la montée en puissance des chantiers de l’usine d’enrichissement Georges Besse II et de l’EPR à Flamanville, il s’est écoulé plus de dix ans. Une décennie durant laquelle l’activité était faible, marquée par le départ prématuré de personnels sous couvert du décret amiante, par l’éteinte progressive de la transmission intergénérationnelle du savoir-faire. Tous les étages de l’organisation ont été touchés, du chef de projet au conducteur de travaux jusqu’au tuyauteur et soudeur.
- les formations inadaptées : trop souvent les stagiaires sortaient de formation en ayant pratiqué plusieurs procédés de soudage, mais sans réelle spécialisation avec des qualifications ne correspondant pas totalement aux besoins des entreprises. Or, il est clairement établi qu’un excellent soudeur dans un procédé s’avère régulièrement très moyen, voire inadapté pour souder dans un autre procédé. A souligner également que beaucoup de formations se déroulaient sur trois mois, ce qui est notoirement insuffisant pour acquérir les compétences minimales.
- la sélection à l’entrée des formations : la réelle motivation des stagiaires n’était pas forcément bien appréhendée et les notions de savoir être pas vraiment évaluées. Cette carence a conduit, là aussi, à de nombreux échecs. En effet, un soudeur doit également être capable de travailler en équipe avec des tuyauteurs, des chaudronniers, des contrôleurs. De plus en plus il doit être capable d’expliquer son métier aux inspecteurs d’organismes de contrôle ou du client, de répondre aux questions d’auditeurs, et d’être à même de gérer la pression psychologique lors de la réalisation d’une soudure, complexe, à fort enjeu, et /ou sous le regard de tous ces observateurs,

La pyramide des âges


Au-delà de ces « formations initiales », il conviendrait également de travailler sur l’accélération de la montée en compétence des soudeurs déjà en poste. En effet, même en ayant obtenu ses qualifications, il faut des années de pratique à un soudeur avant qu’il ne se voit confier une soudure de raccordement actif en zone ou participer à une jonction de coque de sous-marin.

La France n’a pas l’exclusivité de cette carence en personnel qualifié et l’on peut dire sans risque qu’elle est européenne. On a vu récemment sur l’EPR de Flamanville, malgré un sourcing européen, combien il était difficile de monter en effectif alors que déjà six langues étaient parlées sur ce chantier. Forts de ces constats, quelques acteurs du Cotentin se sont regroupés et ont mis au point une formation appelée « Action soudage Cotentin » et dont les premiers résultats sont particulièrement encourageants.

Le fonctionnement de la formation « Action soudage Cotentin »

Jusqu’à présent, chacun mettait en place des actions individuelles pour répondre à ses propres besoins, les plus grandes entreprises allant jusqu’à créer leur propre école de soudage. « Action soudure Cotentin » est une action collective réunissant une dizaine d’entreprises, la Région et plus particulièrement ses services en charge de la formation, les organismes de formation eux-mêmes et la CCI Ouest Normandie qui assure la coordination et l’animation du programme. Ce groupe d’acteurs est parti du principe que l’entreprise doit être au cœur du dispositif. Ainsi, le cahier des charges pour l’organisme de formation a été élaboré par les entreprises, avec l’implication de leurs chefs d’atelier et chefs de chantier : « que doit être capable de faire un soudeur quand il arrive chez nous ? ».

Si aborder ainsi le sujet semble d’une évidence rare, il n’en demeure pas moins que jusqu’à présent le processus était loin de cette approche pragmatique. Les organismes de formation ont donc répondu à l’appel d’offres et ce sont les entreprises qui ont effectué les comparatifs techniques puis retenu l’attributaire.

Une présentation de la formation est effectuée à un groupe d’environ 80 personnes retenues par Pôle Emploi, débouchant sur la sélection d’un groupe de 40 candidats qui passent ensuite trois entretiens avec les entreprises partenaires, parties prenantes de la formation. Une dizaine seulement est retenue pour un cursus de 6 mois. La formation débute par deux modules sur le développement durable et la maitrise des outils numériques[1]. Les apprentis passent ensuite les habilitations mécaniques, ATEX (environnement explosif, etc.).

Ces premières étapes rapidement franchies, le cœur de l’apprentissage débute.
- Le 1er mois est dédié à l’assimilation des différents procédés et méthodes de soudage[2]. A l’issue, les apprentis doivent choisir une spécialité.
- Au mois suivant, commence l’enseignement de spécialisation. Il s’agit par exemple de la spécialisation MAG (soudage semi-automatique) ou EE (électrode enrobée).
- Le 3ème mois est consacré au passage des qualifications en lien avec les spécialités choisies. Les modules numériques sont également évalués.
- A partir du 4ème mois, passé l’apprentissage des bases de la soudure, les apprentis entrent dans la phase de perfectionnement général : les positions de soudure, le soudage sur lattes, les types d’assemblages rencontrés (tôles, tubes…).
- Les apprentis vont au cœur de l’entreprise ou ils passent leur 5ème mois. Un moment très important car il débouche en général sur une embauche. C’est ainsi que 90 % des apprentis se voient proposés un CDI ; les 10% restants se dirigent vers des sociétés extérieures au programme.
- Enfin, le 6ème mois se termine au centre de formation : les dernières qualifications sont passées en fonction des compétences, de la dextérité et des spécificités demandées par l’entreprise d’accueil.

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David Margueritte, VP région Normandie en charge de la formation, et Serge Quaranta remettent les diplômes de la 1ère promotion, le 26 septembre 2018. 

 

Des perspectives de développement importantes

De l’aveu de toutes les parties prenantes, cette formation est un succès, et des projets de développement sont en cours au sein de la région Normandie, à la fois pour reconduire cette formation pour de futurs soudeurs, mais aussi pour exporter cette méthodologie vers d’autres métiers en tension, comme c’est le cas pour les tuyauteurs et chaudronniers.

Dans une période où l’on parle beaucoup de mixité, il faut souligner que le métier de soudeur se féminise et que les candidates sont de plus en plus nombreuses. Pour l’anecdote, on peut citer l’exemple d’une esthéticienne qui a intégré et réussi cette formation et qui, en l’espace de quelques mois, est devenue capable de souder de la main droite, de la main gauche et au miroir. Habituellement, il faut des années de pratique.

Cela étant, il est essentiel que de nouveaux grands chantiers démarrent à très court terme afin de ne plus connaitre les problèmes rencontrés, notamment lors de deux derniers grands chantiers nucléaires (Georges Besse II et l’EPR Flamanville).  Sur ces chantiers, un taux de réparation approchant les 10-15 % était courant, alors qu’il restait inférieur à 5 % pour la construction de l'usine de traitement-recyclage UP3 à la Hague.

 

[1] Aujourd’hui, le volet numérique est essentiel au métier : presque tous les chantiers sont numérisés et chaque travailleur doit savoir se servir d’une tablette ou d’un ordinateur comme n’importe quel outil professionnel.

[2] Les travaux sont effectués à l’aide de simulateurs afin de limiter le gaspillage de matières premières.